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CHAPITRE VI


La lutte pour les premières positions de la révolution d'Octobre : défense de la garnison de Pétrograd, question du IIe Congrès des Soviets. — Octobre : l'activité du C.R.M. ; la lutte avec le Gouvernement Provisoire, l'insurrection de Pétrograd.


Il devint évident, en Octobre, aux yeux de tous que les jours de l'insurrection étaient venus. Le Gouvernement Provisoire, se rendant compte que la préparation insurrectionnelle était de plus en plus réelle se préparait fiévreusement, avec l'aide des menchéviks et des s.-r., à la résistance. Les menchéviks et les s.-r. tentèrent de tirer parti contre l'insurrection de la légalité soviétique. Supposant que la prise d'armes pourrait être rattachée au deuxième Congrès des Soviets, ils mirent l'appareil officiel des soviets et celui de leur parti en campagne contre l'idée même du deuxième Congrès. Au Congrès des Soviets ils opposèrent l'Assemblée constituante. A la veille de la réunion de la Constituante le Congrès serait, disaient-ils, superflu. Cette campagne avait pour but de différer sous l'égide de la Constituante le deuxième Congrès et d'en diminuer les forces. Seules les organisations centrales des deux partis menchéviks et s.-r. s'inspirèrent en Russie de cette politique. Les organes centraux des Soviets, les soviets du front, les soviets régionaux, qui n'avaient pas été réélus depuis longtemps et se trouvaient encore aux mains des menchéviks et des s.-r. soutinrent cette politique qui fut aussi celle du Comité Exécutif panrusse des Soviets.

La majorité de ce Comité élu par le premier congrès ne pouvait compter que sur les milieux dirigeants des organisations du front. Ce rapport des forces se manifesta nettement dans la lutte pour ou contre la convocation du deuxième congrès.

Les soviets des centres ouvriers : Ivanovo-Vozniessensk, Lougansk, Chouy, Kiev, Omsk, Vladimir, Barnaoul, etc. furent pour ; les organisations de base de l'armée se prononcèrent dans le même sens et aussi pour la prise du pouvoir par les soviets ; les organisations centrales de l'armée furent d'un avis opposé. Les Comités Exécutifs du front occidental, du front du Caucase, du Comité d'Armée de la XIe armée adoptèrent la même attitude. Il est intéressant de noter que ces divers organes manifestaient à la fois, en adoptant des résolutions contre le deuxième congrès, leur éloignement complet des masses dont ils n'exprimaient plus la volonté et les aspirations, et les intentions des groupements politiques qui les dirigeaient. Le Comité de la XIe armée déclara, par exemple, « considérer qu'il aurait fallu, pour que l'armée fut bien représentée, procéder à la réélection de tous ses organes. Mais ce serait désorganiser les élections à la Constituante. Aussi le Comité d'armée considère-t-il le Congrès des Soviets comme inopportun avant la fin des élections à l'Assemblée constituante et s'en remet-il aux Comités de corps pour trancher la question »[1]. Cette déclaration nous révèle à l'improviste la portée réelle de toutes les interventions des organisations centrales de l'armée. Elles étaient loin de bien représenter celles-ci et s'en rendaient nettement compte. Les liens étaient rompus entre elles et la troupe. Mais n'exprimant plus l'opinion de la troupe c'est-à-dire des ouvriers et des paysans sous l'uniforme elles tentaient de lui imposer la leur. Le Soviet de Députés soldats de la XIIe armée écrivait dans sa résolution : « La signification de la réunion du congrès des Soviets à la veille de celle de l'Assemblée constituante ne peut qu'être dans l'usurpation des pouvoirs et des droits de l'Assemblée constituante et par conséquent du peuple entier. Cette tentative inadmissible d'usurpation des droits de l'Assemblée constituante discréditerait les soviets, centre de la révolution, qui ont encore à jouer à l'avenir un rôle immense »[2]. On voit nettement pour quelle raison les s.-r. et les menchéviks combattaient la réunion du deuxième Congrès des Soviets.

L'accroissement d'influence des bolchéviks et leur main-mise sur les organisations soviétiques et militaires n'étaient mystère pour personne ; la composition du deuxième Congrès qui devait donner aux bolchéviks une majorité absolue n'était pas mystère non plus. Il fallait s'attendre à ce que le deuxième Congrès donnât une forte majorité aux partisans du pouvoir des soviets. C'est pourquoi les menchéviks et les s.-r. travaillaient à en empêcher la réunion. Les organisations soviétiques, traduisant l'état d'esprit des masses prolétariennes et paysannes, passaient des menchéviks et des s.-r. aux bolchéviks non sans protester contre l'attitude du Comité Exécutif panrusse des Soviets. C'était la preuve que les masses prolétariennes et paysannes étaient avec les bolchéviks. Elles comprenaient déjà nettement la nécessité du passage du pouvoir aux Soviets et il n'était plus possible de les détourner de cette idée avec quelque mot d'ordre que ce fût.

La lutte pour la réunion du deuxième Congrès des Soviets, la lutte pour y assurer une majorité à notre parti, la lutte pour la direction du mouvement dans toute la région du nord amenèrent les bolchéviks à organiser à Pétrograd, un congrès régional des Soviets du Nord, appelé à unifier et organiser les forces régionales en créant d'autre part une base qui permit de préparer la réunion du deuxième Congrès panrusse. Le congrès régional du Nord se plaça tout entier sous le drapeau de notre parti, déclarant dans sa résolution du 12 octobre que « le peuple ne peut être sauvé que par le passage du pouvoir aux organes de la révolution, c'est-à-dire aux soviets de députés, ouvriers, soldats et paysans dans les centres comme dans les provinces ». Le congrès régional adopta en outre, le 13 octobre, à l'unanimité, une proposition tendant à « organiser une Comité régional du Nord qui assurerait la réunion du Congrès panrusse des soviets et coordonnerait l'activité de tous les soviets de la région ». Les partisans du deuxième Congrès panrusse recevaient là un sérieux renfort. Cet appui leur était nécessaire car le premier comité Exécutif Panrusse des Soviets qui comprenait fort bien notre tactique et s'était opposé au congrès régional, en contestait les droits et s'opposait à la convocation du Congrès panrusse. La section militaire du Comité exécutif panrusse discutant la question le 20 octobre se prononçait contre le Congrès. Les débats gagnèrent de Pétrograd la province, excitant partout les passions, montrant le rapport des forces et avec qui était la majorité des prolétaires et des paysans.

Le Gouvernement Provisoire, se préparant à affronter la révolution montante, tentait de rassembler les troupes qui lui étaient fidèles, d'organiser sur place des sortes de gardes civiques placées sous l'égide des doumas municipales et d'autres organisations bourgeoises, de former des troupes spéciales, de constituer une milice triée sur le volet, de l'armer et même de recruter des volontaires. Il réunissait à Pétrograd les unités sur lesquelles il croyait pouvoir compter contre les Soviets. Il tentait en même temps d'arracher à la révolution sa force armée en désarmant les garnisons de Pétrograd et de Cronstadt et en en envoyant une partie au front. C'était une tentative de priver la révolution de ses meilleurs forces. Le général Tchérémissov exigea l'envoi de la garnison de Pétrograd au front. Cette exigence et les préparatifs de désarmement des forts de Cronstadt montrèrent au Soviet de Pétrograd et à la garnison qui était derrière lui qu'il s'agissait beaucoup moins de tenir le front que de mettre les illusions de défense nationale à profit contre la révolution. La garnison de Pétrograd releva le défi. Le Soviet dirigé par les bolchéviks entreprit une campagne énergique pour le maintien de la garnison à Pétrograd. Répondant à l'exigence formulée par le Gouvernement Provisoire, de replacer la garnison sous les ordres des généraux contre-révolutionnaires, le soviet de Pétrograd décida de constituer un organe susceptible de vérifier au point de vue militaire les raisons invoquées en faveur de l'envoi de la garnison au front. Ces raisons ressortaient-elles de la politique ou de la stratégie ? Une sorte d'état-major fut ainsi créé : le Comité révolutionnaire militaire de la garnison de Pétrograd. Le Soviet sanctionna sa composition en séance plénière le 16 octobre 1917. Le Comité révolutionnaire militaire (C.R.M.) participa dès lors à la lutte pour la garnison de Pétrograd, pour les forces révolutionnaires de la capitale, pour leur organisation autour du Soviet. Le C.R.M. arrêta le plan de l'insurrection d'Octobre et en dirigea l'exécution. La question de l'envoi au front de la garnison, qui avait ainsi donné naissance au C.R.M., obligea aussi le Comité exécutif du Soviet à envoyer une délégation à l'état-major du général Tchrémissov afin de se rendre compte de la nécessité de l'envoi des troupes au front. La délégation se rendit à Pskov où elle conféra avec le commandement. En dépit des arguments que lui donnèrent les techniciens militaires la délégation demeura ferme et comprit très bien quelle état la fin véritable de l'envoi des troupes au front.

Le C.R.M. ayant gardé les troupes à Pétrograd dut entreprendre une action énergique afin de s'en rendre maître et de les organiser autour de lui. Le Gouvernement Provisoire tenta de le combattre mais les masses de soldats refusèrent de prêter l'oreille aux menchéviks et aux s.-r. Le C.R.M. fit de l'affermissement de ses liens avec les troupes de la capitale son objet principal. Il nomma dans toutes les unités des commissaires. Il convoqua le 21 octobre en séance extraordinaire les comités régimentaires de la garnison, devant lesquels Trotsky prit la parole. Après le discours de Trotsky une résolution fut adoptée, approuvant la constitution du C.R.M. et lui promettant un concours sans réserve dans toutes les actions tendant à attacher plus étroitement, dans l'intérêt de la révolution, le front et l'arrière.

Ayant assuré sa liaison avec la garnison, le C.R.M. donne le 22 octobre aux troupes l'ordre de n'exécuter les ordres de l'état-major de la place que s'ils sont contresignés du C.R.M. Le C.R.M. désigne à la même heure, en qualité de commissaires, trois camarades chargés de contrôler les actes de l'état-major de la place. Ces commissaires sont munis de mandats ; tous les ordres de l'état-major doivent être contresignés de l'un d'eux. Le colonel Polkovnikov, commandant des troupes de la place reçut les délégués du C.R.M., écouta leurs déclarations et se refusa catégoriquement à collaborer avec eux en déclarant « ne reconnaître aucun commissaire et n'avoir besoin d'aucune tutelle ». Les délégués du C.R.M. lui ayant répondu que l'obéissance de la garnison devenait dès lors douteuse reçurent l'assurance que « la garnison était bien en mains et qu'on saurait la diriger comme il le faudrait ». Sur ce, les pourparlers furent interrompus. Le C.R.M. dut prendre d'autres mesures. Ses délégués se rendirent à Smolny où il fut décidé, dans une conférence à laquelle assista Sverdlov, d'informer les organisations du parti dans l'armée de la situation et de confirmer aux troupes la décision de n'exécuter que les ordres contresignés par le C.R.M.

Le 23 octobre le Soviet de Pétrograd réunit à nouveau à Smolny les délégués des régiments. Ils furent informés de l'état des choses et des résultats des pourparlers du C.R.M. avec l'état-major. L'assemblée toute entière approuva le C.R.M. et lui promit un appui sans réserve. La résolution adoptée proclama que la garnison considérait le C.R.M. comme son organe dirigeant. Le refus de l'état-major de se soumettre aux exigences du C.R.M. fut considéré comme une rupture entre le commandement, demeuré aux mains du Gouvernement Provisoire, et la garnison révolutionnaire. Il était notamment dit dans cette motion : « L'état-major de la place a refusé dans la nuit du 22 octobre de reconnaître le C.R.M. et de collaborer avec les délégués de la section militaire du soviet. L'état-major a ainsi rompu avec la garnison révolutionnaire et le Soviet de Députés Ouvriers et Soldats pour devenir un instrument de contre-révolution. Le C.R.M. décline toute responsabilité quant à l'action de la place... Soldats de Pétrograd, le maintien de l'ordre révolutionnaire menacé par les attentats de la contre-révolution vous incombe sous la direction du C.R.M. Aucun ordre non signé du C.R.M. n'est exécutoire ». La rupture fut donc complète entre l'état-major, la garnison et le C.R.M. autour duquel se réunissaient les troupes. Le C.R.M. maître de la situation déclarait l'état-major instrument de contre-révolution. C'était le début de l'insurrection, c'était le commencement de la lutte. Le C.R.M. arrêtait à la même heure le plan de l'insurrection.

La camarade Sadovsky raconte dans ses souvenirs les faits suivants : « Le C.R.M. désigna les 23 et 24 octobre un comité de trois membres afin de diriger les opérations militaires contre le Palais d'Hiver. Ce comité fut formé des camarades Podvoisky, Tchoudnovsky et Antonov-Ovsséenko qui se mirent énergiquement à l’œuvre. Je me souviens comme d'hier de la séance du comité qui se tint chez moi à la chambre n° 10 dans la nuit du 23 ou du 24 octobre. Une grande carte était déployée dans la petite pièce. Antonov était assis sur le lit, Podvoisky et Tchoudnovsky discutaient avec passion de l'attaque du Palais d'Hiver, de l'importance que présentait pour nous la forteresse de Pierre et Paul, de la stratégie à employer ; ils désignaient les emplacements de nos forces de terre et de mer, celles-ci sur la Néva »[3].

En même temps que du plan de l'action il fallut s'occuper de l'armement. Les ouvriers manquaient d'armes. Un des plus importants dépôts d'armes était à la forteresse de Pierre-et-Paul qui domine d'ailleurs le Palais d'Hiver. La prise de la forteresse eut fourni des armes et garanti le succès de l'insurrection. La garnison de la forteresse était indécise. Trotsky, relate Antonov-Ovsséenko, eut à ce moment le rôle décisif ; l'intuition révolutionnaire lui suggéra de prendre la forteresse de l'intérieur. « Il est impossible que la troupe ne sympathise pas avec nous », dit-il. Trotsky et Lachévitch se rendirent à la forteresse, y parlèrent dans un meeting et firent voter une résolution approuvant le transfert du pouvoir aux Soviets. Les arsenaux de la forteresse donnèrent 10.000 fusils qui permirent d'armer la garde-rouge du rayon de Vyborg[4].

Le gouvernement provisoire, avons-nous dit, se préparait aussi à la lutte. N'ayant pas réussi à envoyer au front les garnisons de Pétrograd et de Cronstadt il appelait du front des régiments sûrs. Le 24 octobre furent ainsi appelés un bataillon de choc de Tsarskoïé-Sélo[5], une école de sous-officiers de Pétergof et de l'artillerie de Pavlovsk. Répondant à ces mesures le C.R.M. publia l'ordre suivant : « A tous les comités de régiments, à tous les comités de régiments, à tous les commissaires de la garnison ! Le Soviet des Députés Ouvriers et Soldats de Pétrograd est en danger. Des conspirateurs contre-révolutionnaires ont tenté cette nuit d'appeler des Junkers et des bataillons de choc des environs. Les journaux, Le Soldat, la Voix ouvrière, sont suspendus. Tenez-vous prêts à l'action. Tout retard dans l'exécution de cet ordre, tout refus d'obéissance sera considéré comme une trahison vis-à-vis de la révolution ». Cet ordre fut publié dans la soirée du 24 octobre. Le C.R.M. envoya des escouades dans les typographies des deux journaux qui reparurent. Le Gouvernement Provisoire essaya alors de couper les communications téléphoniques du C.R.M. ce qui obligea ce dernier à occuper le bureau central des téléphones. — Dans la soirée du 25, les ponts, les gares, la poste centrale, le télégraphe, la banque d'Etat étaient aux mains du C.R.M. Le Gouvernement Provisoire agonisait au Palais d'Hiver. Les institutions gouvernementales avaient été occupées sans combat. Il avait suffi d'y venir. Un camarade décrit en ces termes l'occupation du télégraphe. « Le camarade Dzerjinski accourut vers 2 heures de l'après-midi comme je procédais à l'enregistrement des délégués de la fraction bolchévik du IIe congrès des Soviets qui ne cessaient d'arriver. Il avait un parier à la main. — « Ordre vous est donné, me dit-il, d'occuper, avec le camarade Letchinsky, le télégraphe. Voici le mandat du Comité militaire révolutionnaire, vous êtes nommé commissaire de la station centrale. Allez-y tout de suite. » — Comment occuper le télégraphe ? demandai-je. — « Le régiment de Keksgolmsky y est de garde et il est avec nous... » J'allai quérir Letchinsky et nous nous mîmes en route. Aucun de nous deux n'avait de revolver. A la centrale le régiment nous vint en effet en aide et tout fut dit[6]. »

Dans la matinée du 25 octobre, le C.R.M., le télégraphe occupé, adressa un appel à tous les citoyens, annonçant au pays la chute du Gouvernement Provisoire et la prise du pouvoir par le C.R.M. Voici le début de ce document : « Aux citoyens russes ! Le Gouvernement Provisoire est renversé. Le pouvoir gouvernemental est passé au Comité Révolutionnaire Militaire organe du Soviet de Députés Ouvriers et Soldats de Pétrograd, qui est à la tête du prolétariat et de la garnison. La cause pour laquelle le peuple combat — proposition immédiate d'une paix démocratique, abolition de la propriété foncière, contrôle ouvrier de la production, formation d'un gouvernement soviétique — est assurée. Vive la révolution des ouvriers, des soldats et des paysans ! »

Près de 2.000 marins arrivèrent en renfort de Cronstadt à Pétrograd dans la journée du 25. De fait, à Pétrograd, le pouvoir fut pris presque sans combat. On ne se battit qu'autour du Palais d'Hiver où s'était réfugié, sous la protection des junkers et d'un bataillon de femmes, le Gouvernement Provisoire. Quelques coups de canon tirés à blanc par le croiseur l'Aurore qui avait remonté la Néva mirent fin à la résistance des ministres. Une période de luttes autrement sérieuses s'ouvrit quand le général Krassnov et ses cosaques se montrèrent sous Pétrograd et quand les écoles militaires tentèrent de se soulever dans la ville même.

Il est intéressant de noter ici quelques traits caractéristiques des événements : l'action organisée, la rigoureuse discipline des partisans du pouvoir des Soviets, le rôle dirigeant du parti. Les événements se déroulèrent d'après un plan arrêté à l'avance. Le parti organisa et dirigea la lutte ; il fut suivi par la masse ouvrière qui forma la garde rouge. Celle-ci eut un rôle dirigeant dans le mouvement, la masse des soldats la suivit.

L'action des masses du prolétariat de Pétrograd fut le trait le plus caractéristique des événements d'Octobre, noté aussi bien par les ennemis que par les amis de la révolution. Le chef d'état-major des socialistes-révolutionnaires, Krakovetsky, décrit en ces termes ce qu'il vit au centre de la ville autour du Château des Ingénieurs : « Les rues étaient littéralement inondées d'une foule vêtue de noir. Le doute ne me fut pas permis : ce n'étaient pas des soldats, c'était la garde rouge convoquée en hâte, une garde rouge tout à fait malhabile, que je vis charger gauchement les fusils et partir maladroitement à l'attaque vers le palais. C'était une foule grise ramassée à la hâte, mobilisée à la minute... des ouvriers aux vêtements d'hiver élimés... une foule purement ouvrière... venue des usines et des fabriques, ce qu'on appelle le prolétariat...[7] »

Le prolétariat de Pétrograd fut le facteur dirigeant de la révolution. Il s'était jeté tout entier dans la lutte. La force élémentaire se confondit avec la force organisée du parti. Il porta avec lui l'organisation et communiqua sa cohésion aux soldats, réalisant ainsi l'union du prolétariat et des paysans — petite bourgeoisie — dont il était le conducteur. Podvoïsky, qui dirigea les opérations à Pétrograd, a relaté le rôle organisateur que jouèrent les ouvriers parmi les soldats. Le prolétariat comprenait ce qu'il faisait, pourquoi il se battait. Il était ferme, opiniâtre, plein de sang-froid. « Les gardes rouges, dit Podvoïsky, veillaient attentivement aux postes, progressaient par vagues avec une assurance calme, se montraient vigilants dans les patrouilles. L'attention concentrée et la vigilance de nos premières colonnes sautaient aux yeux. Leurs patrouilles veillaient à ce que les contre-révolutionnaires ne pussent prendre contact avec les soldats[8]. » La révolution d'octobre fut donc à Pétrograd l’œuvre du prolétariat et des masses petites-bourgeoises qui le suivaient. Le prolétariat obéissait aux directives du parti bolchévik. Ce fut le parti qui donna au mouvement spontané des masses la direction et l'organisation.

Le prolétariat se développa et s'affermit, s'organisa, en cours de lutte. L'unanimité et la cohésion régnaient chez lui. Il en était tout autrement parmi les défenseurs du Gouvernement Provisoire. La force, l'unanimité, la cohésion leur faisaient défaut. Des junkers, des sous-officiers, des officiers, des troupes de choc, des éléments bourgeois en un mot, tentèrent de défendre le gouvernement. Ce dernier, au courant des préparatifs insurrectionnels, s'était préparé à y résister mais n'avait pas réussi à désarmer Pétrograd et Cronstadt ; l'appel de plusieurs régiments du front se heurta à la résistance du C.R.M. qui sut répondre à l'attaque par une contre-attaque.

Il n'y eut pas d'unanimité au sein du gouvernement. Le Comité Exécutif panrusse des Soviets et le préparlement se réunirent dans la soirée du 24 octobre. Au Comité Exécutif panrusse, le menchévik Dan prophétisa l'inévitable échec de la révolution prolétarienne. « Les bolchéviks ne pourront pas tenir les promesses qu'ils font aux masses : leur donner du pain, la paix et la liberté. Les masses qu'ils leurrent les renverseront aussi vite qu'ils auront pris le pouvoir...[9] » Les Cassandres menchéviks condamnèrent avec ces prophéties le Gouvernement Provisoire qu'ils privaient de toute aide au moment de la bataille. Le Comité Exécutif panrusse déclara que la ruine du pays, la politique indécise du gouvernement « le retard apporté à l'application des mesures urgentes » — comme il fut dit dans la résolution du préparlement — avaient favorisé le mouvement. (Le préparlement né de l'Assemblée Démocratique était une institution représentative de la bourgeoisie sans droits définis mais destinée à appuyer le gouvernement Kérensky et à affermir en Russie le pouvoir des classes possédantes). Ayant ainsi condamné le Gouvernement Provisoire, le Comité Exécutif panrusse des soviets et le préparlement l'invitèrent à prendre diverses mesures et notamment à transmettre les terres aux comités locaux des paysans. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires faisaient ainsi preuve de leur totale incompréhension des causes profondes de la révolution. Tout se réduisait pour eux aux hésitations et aux lenteurs du Gouvernement Provisoire : à quoi ils songeaient à remédier en détachant la petite bourgeoisie, les paysans, du prolétariat. Ils se trompaient ; leurs résolutions affaiblirent encore le Gouvernement Provisoire, assez malheureux sans cela. Les cosaques qui avaient promis leur appui au gouvernement passèrent toute une nuit à seller leurs chevaux sans y réussir et finirent par se disperser ; il ne resta à l'état-major que des hommes d'extrême-droite disposés, d'après Kérensky, à contribuer au renversement du gouvernement afin d'occuper plus tard la place libre. Le gouvernement n'eut plus qu'à lancer des appels au pays en attendant des secours problématiques ; et si les secours n'arrivaient pas, à prévoir l'heure de son arrestation... Le Gouvernement Provisoire appela le 25 octobre la population à « sauver la patrie, la république, la liberté », et publia un oukase du sénat nommant M. Kichkine, qui représentait au ministère la bourgeoisie moscovite, dictateur de Pétrograd. Nomination symbolique. Au moment où la lutte de classe entre dans une phase aiguë, le pouvoir, abandonné de la petite bourgeoisie et succombant sous les coups du prolétariat, perd les derniers restes de son esprit démocratique et oppose à la dictature naissante du prolétariat un dictateur bourgeois. Ce dictateur n'eut d'ailleurs qu'à prononcer quelques discours et à attendre patiemment que le prolétariat le chassât. Le gouvernement qui attendait des secours au Palais d'Hiver ne disposait d'aucune force. Ses défenseurs peu nombreux, se rendaient, se déclaraient neutres, se défilaient. Son ministre président, Kérensky, s'échappa de Pétrograd sous la protection du drapeau américain, afin de chercher du secours. Il n'en trouva nulle part. Nul n'avait plus besoin du gouvernement Kérensky.

Krasnov répondit, seul avec ses cosaques, à son appel. Mais il faut noter que l'attitude des soldats et des cosaques traduisit avec vigueur les origines sociales des uns et des autres. Soldats et cosaques refusèrent de se battre pour le gouvernement Kérensky. Les membres du comité central du parti socialiste-révolutionnaire, Gotz et Feyt, accoururent de Pétrograd au secours de Kérensky, afin de l'aider à réunir des troupes, mais les soldats refusaient partout de marcher contre les ouvriers de la capitale avec lesquels ils se solidarisaient au contraire. Feyt déclarait plus tard au procès des socialistes-révolutionnaires (Moscou 1923) : « Le comité central m'envoya à Gatchina, à Tsarskoïé-Sélo et plus loin et plus loin sur la ligne de la Baltique avec la mission de rassembler les unités de troupes susceptibles de défendre le Gouvernement Provisoire. Je dois dire que je me trouvai partout en présence des mêmes faits qu'à Pétrograd ; je prenais contact avec le comité de garnison, quelquefois avec le comité d'un régiment, je recevais l'assurance que tels ou tels bataillons étaient prêts à marcher. Mais lorsque, quelques heures plus tard, je revenais afin d'emmener à Gatchina ces bataillons, ils refusaient de marcher. » Il en était partout de même. Semenov[10] raconte que Gotz harangua un régiment d'infanterie à Tsarskoïé-Sélo. « Convaincu d'être bien reçu, le leader socialiste-révolutionnaire débuta avec assurance en se faisant connaître comme le vice-président du Comité Exécutif panrusse des Soviets et comme ayant fait 10 ans de travaux forcés sous l'ancien régime. Mais le bruit commença tout de suite, des cris partirent de tous côtés : Assez ! Assez ! — Gotz changea de ton mais eut beaucoup de peine à finir un discours haché d'interruptions. L'hostilité du régiment envers le Gouvernement Provisoire et, plus encore, à en juger par les interruptions envers la politique de Kérensky à l'armée, était marquée[11]. »

Ces témoignages émanant de socialistes-révolutionnaires qui participèrent à la lutte contre la révolution d'Octobre sont bien caractéristiques, car ils dévoilent l'état d'esprit des paysans et des ouvriers encasernés. L'état d'esprit était le même à Pétrograd et en province, au front et à l'arrière, partout où le Gouvernement Provisoire tenta de réunir des forces. Les soldats ne voulaient pas se battre pour lui, contre les ouvriers, contre le pouvoir des soviets. Kérensky se heurta à cet état d'esprit même dans les régiments qu'il réussit à faire marcher contre Pétrograd. Il vint haranguer les comités de soldats et de cosaques du corps d'armée commandé par le général Krasnov et qui se trouvait à Ostrovo en marche sur Pétrograd. « Deux fois, — écrit Krasnov dans ses mémoires, — le discours du chef suprême de l'armée fut grossièrement interrompu par des cris : « Vous voulez, lui criait-on, vous noyer dans notre sang, vous voulez marcher dans notre sang jusqu'aux genoux » ».

On ne saurait, dans ces conditions, s'étonner que les régiments annelés par Kérensky se fussent déclarés, aussitôt informés, contre le Gouvernement Provisoire et partisans du pouvoir des Soviets. Un bataillon cycliste appelé du front par Kérensky demanda à Smolny de lui envoyer « des délégués afin de lui expliquer la situation actuelle ». — Ces délégués entendus, le bataillon décida de soutenir le IIe congrès des Soviets. Une partie de ces cyclistes participa quelques jours plus tard aux opérations dirigées contre Kérensky.

Mais l'armée n'était pas seule hostile au gouvernement. Le personnel technique et les ouvriers du rail ne l'étaient pas moins. Ils s'efforcèrent par tous les moyens de contrecarrer le Gouvernement Provisoire et de faciliter la réunion du IIe congrès des Soviets. Les wagons et les trains requis pour le transport des troupes gouvernementales étaient introuvables, les dépêches officielles ne partaient pas. « La formation d'un train — écrit Krasnov — qui demande d'habitude, au plus 10-15 minutes durait des heures entières. Il fallait presser inlassablement les employés, leur envoyer à chaque instant le chef du convoi. La moitié des dépêches ne fut pas expédiée à destination ». Les cosaques mêmes — ce rempart de la réaction — refusèrent en fin de compte de soutenir Kérensky. De sorte que Kérensky et les socialistes-révolutionnaires ne réussirent pas à rassembler des troupes et à les faire marcher contre Pétrograd. Le mouvement de la capitale avait par contre des alliés dévoués et zélés parmi les troupes formées d'ouvriers et de paysans.

Mais, relate Kérensky, si l'on ne réussit pas à faire marcher les troupes contre les travailleurs de Pétrograd, les officiers participèrent volontiers aux opérations contre la capitale, sans du reste cacher leurs opinions. « Notre apparition à Gatchina — raconte Kérensky — attira une grande quantité d'officiers, ce qui donna à notre camp un caractère assez original et indisposa les cosaques, d'autant plus qu'ils entendaient les officiers émettre les idées vraiment trop imbues de fidélité à l'ancien régime[12]. » Si des officiers contre-révolutionnaires voulaient se battre contre le pouvoir des Soviets qui s'organisait à ce moment à Pétrograd, ils ne consentaient du reste pas à se battre sous le drapeau de Kérensky. Lisons Krasnov : « Un soir, à Gatchina, une délégation des officiers de la garnison vint me trouver. — L'armée, me dirent-ils, ne marchera pas avec Kérensky, il n'est pas aimé ; il vous gêne, vous devriez assumer toute la responsabilité de l'action et l'arrêter. » Il y avait donc parmi les adversaires du pouvoir des Soviets des contre-révolutionnaires actifs, organisés auparavant par Kornilov, et il est significatif que les officiers moscovites qui se battirent contre la révolution d'Octobre avaient formé le projet de se retirer en combattant vers le Don afin d'y organiser une base contre-révolutionnaire[13].

Le Gouvernement Provisoire échoua complètement dans sa tentative de rassembler des forces et de lutter pour l'existence. Les travailleurs ne le soutinrent pas, et les éléments bourgeois qui lui vinrent en aide étaient à tout instant disposés à l'arrêter et à lutter pour la restauration complète d'une dictature de la grande bourgeoisie.

  1. Izvestia du Comité Exécutif Central, n° 149, 1917.
  2. Izvestia du Comité Exécutif Central, n° 149, 1917.
  3. Révolution prolétarienne, n° 10, p. 77.
  4. Révolution prolétarienne, n° 20, p. 126.
  5. Auj. Detskoïé Sélo.
  6. Révolution prolétarienne, n° 10, p. 95.
  7. M. Podvoïsky : Résultats du procès des prétendus socialistes-révolutionnaires, p. 19.
  8. Révolution prolétarienne, n° 10, p. 78.
  9. Izvestia, n° 207, p. 1917.
  10. Semenov, ex-terroriste socialiste-révolutionnaire, organisateur des groupes de combat de son parti en 1917-18. (N. du Tr.)
  11. Semenov : L'Action du parti socialiste-révolutionnaire en avril 1917-18.
  12. Kérensky : Gatchina, p. 21.
  13. Vaincus et réduits à capituler, ils se rendirent néanmoins dans le Sud et formèrent autour des atamans des cosaques du Don les premiers noyaux des armées blanches. (N. du Tr.)