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05
CHAPITRE V
Vers la révolution d'Octobre : les masses ouvrières et paysannes se rallient spontanément sous les drapeaux du parti bolchéviste ; préparation et organisation concertée de la révolution par le parti bolchéviste ; la bourgeoisie à la veille des événements
Le brusque revirement des masses prolétariennes se détournant des partis petits-bourgeois pour aller aux bolchéviks fut assez chaotique, surtout au lendemain de l'affaire Kornilov ; le passage au bolchévisme de diverses organisations prolétariennes l'attesta. La physionomie politique des Doumas municipales, des Comités d'usines, des Soviets commence à se modifier. Des majorités composées auparavant de représentants du socialisme petit-bourgeois se désagrègent et le rôle dirigeant passe aux bolchéviks. Il en fut ainsi du bas en haut des organisations prolétariennes, dans la Russie entière, en commençant par les centres prolétariens ; la province suivit. Ce passage des masses prolétariennes et semi-prolétariennes sous les drapeaux du bolchévisme fut surtout remarquable en août-septembre. Divers témoignages nous montrent l'influence du bolchévisme sur les ouvriers et les soldats croissant rapidement, avec vigueur et spontanéité, dès après l'affaire Kornilov. C'est d'abord les cas à Pétrograd, comme le démontrent les résultats des élections aux doumas municipales qui eurent lieu avant l'affaire Kornilov[1].
Voici les résultats de ces élections :
| Partis | Nombre de mandats | Partis | Nombre de membres | ||
|---|---|---|---|---|---|
| Douma municipale sortante | Douma municipale élue | Douma municipale sortante | Douma municipale élue | ||
| Soc.-rév. | 54 | 75 | Gr. de l'Edinstvo[2] | 5 | 2 |
| Constitutionn.-Démocrates | 47 | 42 | Radic.-Démoc. | — | 1 |
| Menchéviks | 40 | 8 | Rép.-Démoc. | — | 1 |
| Bolchéviks | 37 | 67 | Alliance commerc. et industrielle | — | 1 |
| Travaillistes | 11 | 2 | Sans-parti | — | 1 |
| Socialistes-pop. | 6 | ||||
Ce tableau montrant le rapport des forces électorales à Pétrograd avant le coup de force de Kornilov suggère des conclusions intéressantes. Ce qui saute tout d'abord aux yeux c'est le nombre de mandats obtenus par les socialistes-révolutionnaires et les bolchéviks ; mais ici encore un trait est à noter. Le nombre de sièges conquis par les bolchéviks a presque doublé ; les gains des socialistes-révolutionnaires sont plus lents. Les bolchéviks et les socialistes-révolutionnaires progressent aux dépens des menchéviks et des groupements voisins des menchéviks qui subissent des pertes saisissantes. Le nombre des mandats dévolus aux menchéviks tombe de 40 à 8 ; c'est un désastre. Les populistes, les travaillistes, les socialistes-populaires partagent ce désastre. C'est sans doute aux dépens des populistes que gagnèrent les socialistes-révolutionnaires. Si nous passons maintenant à l'analyse des résultats du scrutin pour les bolchéviks, les socialistes-révolutionnaires et les constitutionnels-démocrates (dits cadets), par arrondissements de Pétrograd, un autre tableau d'un grand intérêt s'offre à nos yeux.
| Arrondissements | Bolchéviks | Socialistes-révolutionnaires | Constitutionnels-démocrates |
|---|---|---|---|
| Amirauté | 4.233 | 4.952 | 2.531 |
| Alexandre-Nevsky | 12.180 | 22.820 | 5.993 |
| Vassili-Ostrov | 21.355 | 18.462 | 1.987 |
| Vyborg | 22.487 | 8.519 | 2.703 |
| Kazan | 2.284 | 3.998 | 5.478 |
| Kolomenski | 7.015 | 9.042 | 6.179 |
| Liteyni | 5.293 | 10.999 | 12.038 |
| Moskovski | 8.509 | 13.917 | 13.190 |
| Narva | 23.177 | 24.969 | 7.892 |
| Pétrograd (rive) | 26.781 | 18.232 | 18.582 |
| Rojdestvensky | 5.321 | 13.477 | 11.530 |
| Spasski | 3.020 | 7.141 | 5.927 |
| Lessnoé | 5.770 | 4.044 | 3.894 |
| Nevsky | — | — | — |
| Novaïa Diérevnia | 3.689 | 2.739 | 2.698 |
| Pétergof | 17.255 | 8.807 | 953 |
| Polioustrovo | 5.789 | 10.825 | 1.741 |
| Totaux | 174.092 | 182.203 | 110.928[3] |
Il saute aux yeux que dans certains arrondissements le nombre des suffrages donnés aux bolchéviks dépasse sensiblement celui des suffrages réunis par les autre partis. Ces arrondissements sont ceux de Vassili-Ostrov, Vyborg, Pétrograd-rive et Pétergof. Il est intéressant de noter que là où le parti bolchéviste obtient la majorité absolue (à l'exception de Pétrograd-rive), le nombre de voix allant aux constitutionnels-démocrates est moindre qu'ailleurs. En certains endroits ce sont les socialistes-révolutionnaires qui obtiennent la majorité absolue, mais cette majorité est toujours accompagnée de fortes minorités constitutionnelles-démocrates. C'est le cas des arrondissements Liteyni et Moskovski. Qu'est-ce à dire ? Que les arrondissements purement prolétariens donnent leurs voix au parti du prolétariat (Vyborg), tandis que les arrondissements où se concentrent la grande et la petite bourgeoisie donnent les leurs aux socialistes-révolutionnaires et aux constitutionnels-démocrates. Ainsi, dès août, notre parti avait une base ferme dans les quartiers ouvriers de Pétrograd. Et, ces chiffres l'attestent, notre influence sur le prolétariat de Pétrograd s'accrut fortement au cours de l'été.
Les élections des municipalités provinciales révèlent le même accroissement d'influence de notre parti. A Tsaritsyne[4], au début de juillet (le 9), la Douma municipale comprend 102 membres dont 3 bolchéviks, 41 socialistes-révolutionnaires et menchéviks et 2 constitutionnels-démocrates. Les élections du 27 août lui donnent la composition suivante : 45 bolchéviks, 26 socialistes-révolutionnaires et menchéviks, 2 constitutionnels-démocrates. Plus saisissant encore fut le résultat des élections à Moscou (elles eurent lieu après l'affaire Kornilov). En juin les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks détenaient à la municipalité de Moscou 70 % des sièges ; les élections de septembre ne leur en laissèrent que 18 % ; les constitutionnels-démocrates arrivèrent à 30 % et les bolchéviks à 47 %. Les gains des bolchéviks furent surtout sensibles dans les arrondissements prolétariens. Les villes ouvrières tombèrent les premières aux mains de notre parti. D'après le Rouskoïé Slovo, les bolchéviks eurent à la Douma municipale d'Orékhovo-Zouévo 75 % des sièges ; à Narva ils en eurent 50 % ; à Constadt 44 % ; à Ivanovo-Voznessensk 39 %.
Cet accroissement de l'influence bolchéviste sur les masses ouvrières se manifesta avec plus de netteté encore par le passage à notre parti des organisations purement prolétariennes telles que les comité d'usines, les comités syndicaux, les soviets. Les comités d'usines de grandes entreprises moscovites, jusqu'alors aux mains des menchéviks, passèrent en août et septembre aux bolchéviks. De même dans la région du Don. La composition du Soviet de Moscou et de son Comité Exécutif se transforma. La majorité appartint d'abord, dans ce Comité Exécutif composé de Bolchéviks, de menchéviks et de socialistes-révolutionnaires, aux menchéviks et socialistes-révolutionnaires. Les élections de la fin de septembre y amenèrent un regroupement. Il y eut désormais 32 bolchéviks (246 voix), 16 menchéviks (125 voix), 9 socialistes-révolutionnaires (65 voix), et 3 soc.-dém. unifiés (26 voix)[5].
Les soviets passaient l'un après l'autre aux bolchéviks. Le Soviet de Pétrograd vota une motion bolchéviste le 31 août. Le Soviet de Moscou le suivit de près. La composition politique des soviets se modifiait complètement. Les changements qui se produisent dans la composition du Soviet de Saratov sont typiques à cet égard ; ils donnent une idée claire de l'avance victorieuse du parti prolétarien.
| Partis | 2e élection | 3e élection | ||
|---|---|---|---|---|
| ouvriers | soldats | ouvriers | soldats | |
| Menchéviks | 120 | 90 | 72 | 4 |
| Socialistes-révolut. | 50 | 260 | 43 | 60 |
| Sans parti | — | — | 34 | — |
| Bolchéviks | 40 | 50 | 164 | 156 |
(Le premier de ces deux soviets dura jusqu'au mois de septembre ; les élections du second s'achevèrent en septembre[6]).
Ce tableau est très significatif. Il atteste le même procès que les élections des doumas municipales, mais plus accentués encore. On notera que les socialistes-révolutionnaires avaient eu la majorité à la section des soldats, tandis que les menchéviks l'avaient eue à la section ouvrière. L'effondrement de ces deux partis montre que le prolétariat des usines et les paysans sous l'uniforme se rangeaient en masse sous les drapeaux bolchévistes. A ce point de vue les chiffres de Saratov sont caractéristiques. En septembre et au début d'octobre de nombreux soviets provinciaux et de grandes organisations soviétiques régionales passèrent aux bolchéviks.
L'armement du prolétariat commençait, au même moment, dans les usines par des initiatives spontanées bientôt dirigées par les bolchéviks. La nécessité de l'armement du prolétariat et de la création des gardes rouges, apparue aux masses dès les premiers jours de la révolution, n'en fut nettement comprise qu'après l'affaire Kornilov. Dès ce moment quantité d'usines se mirent à former des gardes rouges. A titre d'exemple : à Moscou, les ouvriers de l'usine Michelson organisent leur garde rouge. Ecoutons la relation d'un témoin qui fut aussi un participant aux événements : « Les ouvriers ouvraient, afin d'acheter des armes, des souscriptions. Ils donnèrent le salaire d'une journée. Ils purent acquérir ainsi 40 fusils autrichiens et allemands et 20 cartouches par fusil[7] ». En dépit de ces tentatives d'organisation qui se produisirent spontanément un peu partout, la classe ouvrière se trouva au moment de l'insurrection d'octobre (art. 1er). L'usine en était l'organisation de eu le temps de se former et ses statuts n'ayant été rédigés à Pétrograd que le 23 octobre à la conférence des rayons (arrondissements) de la ville, et à Moscou le 24, au moment où s'engageait déjà la bataille.
Ces statuts définissaient l'objet, la composition, les tâches et la structure de la garde rouge « organisation des forces armées du prolétariat destinée à combattre la contre-révolution d'octobre ». (art. 1er). L'usine en était l'organisation de base. La garde rouge devait être formée d'ouvriers sélectionnés parmi les plus dévoués à la classe ouvrière. « La garde rouge s'organise dans les entreprises, où elle obéit à des commandants élus sur place. Les ouvriers des petites entreprises se réunissent par arrondissement (rayons) sous un commandement commun » (art. 19). « La garde rouge est subordonnée au Soviet et obéit à ses propres commandants ».
La masse paysanne rompt également en août, septembre et octobre avec le Gouvernement Provisoire et avec le socialisme petit-bourgeois. Les paysans n'avaient pas réussi, au cours de la révolution de Février, à obtenir du Gouvernement Provisoire la satisfaction de leur revendications principale : la confiscation des grands domaines.
Le Gouvernement Provisoire, quelles que fussent ses compositions successives, s'opposa avec unanimité à la prise des terres par les paysans. A cet égard son attitude et celle de la commission agraire du premier Comité Exécutif panrusse des Soviets furent identiques. Le gouvernement et le comité invitèrent de même les paysans à attendre l'Assemblée constituante. La seule différence fut que le Gouvernement Provisoire envoyait dans les campagnes, en même temps que ses admonestations et ses exhortations, des forces de répression et s'efforçait d'implanter, à l'aide des détachements cosaques, dans la cervelle des paysans levés pour prendre la terre, une haute idée de la mission de la Constituante. Les menchéviks et les s.-r. installés au premier Comité Exécutif panrusse des Soviets fournissaient cependant à cette propagande pratique une justification idéologique. La section agraire du comité envoyait par toute la Russie des circulaires, des appels et des ordres invitant les paysans à attendre, à ne pas prendre la terre, à ne pas trancher la question agraire jusqu'à l'Assemblée constituante. Cette attitude des menchéviks et des s.-r. amenait pratiquement au statu quo dans les campagnes, c'est-à-dire au maintien du régime de la propriété foncière et nobiliaire. Le Gouvernement Provisoire défendait de toute ses forces les mêmes positions. Ainsi se creusa un fossé entre les paysans et le Gouvernement Provisoire appuyé des s.-r. et des menchéviks.
La force des paysans pressés de conquérir la terre était formidable. Tous les paysans étaient unanimes dans leur désir d'abolir la grande propriété foncière, unanimes à considérer cet objectif comme le premier. Le Gouvernement Provisoire résistant au mouvement paysan tenta de recenser et de définir dans ses bureaux les troubles agraires. Nous avons ainsi la possibilité de nous rendre compte de la rapidité du développement du mouvement paysan en général et de son évolution. Les paysans passaient, nous le voyons grâce à ces données, de la conciliation des classes à la jacquerie. Il y eut sept mois, de mars à septembre, 3.551 cas de troubles agraires enregistrés par le Gouvernement Provisoire. Les troubles d'octobre ne furent pas enregistrés, le gouvernement ne dressant ses statistiques qu'à la fin du mois : or, il n'existait plus à la fin d'octobre. La progression des troubles est la suivante : en mars 17 cas, en avril 206, en mai 259, en juin 557, en juillet 1.122, en août 741 et en septembre 629. Ces chiffres montrent tout d'abord que la révolution se trouva en retard dans les campagnes par rapport aux villes. En mars, la révolution se terminait déjà dans les régions industrielles du centre ; l'autocratie y était balayée. On ne note pourtant que 17 actions révolutionnaires dans les campagnes. Les ruraux commencent donc à peine à se renseigner et à s'orienter. Mais dès qu'ils ont compris, ils se mettent énergiquement à l’œuvre et commencent à participer à la révolution, qui est surtout à leurs yeux une révolution agraire ; les actions révolutionnaires des paysans se multiplient sans arrêt, les paysans luttent pour la terre. La lutte s'aggrave et s'étend jusqu'au mois de juillet. Elle décline en août et septembre. Cela s'explique par l'offensive du Gouvernement Provisoire contre la révolution dans les villes et dans les campagnes, offensive qui suivit l'échec subi par le prolétariat dans les journées de 3-5 juillet. Mais si le nombre des actions paysannes diminue en août et septembre leur qualité s'améliore. Dans les premiers mois de la révolution les paysans, influencés par le passage du pouvoir local aux groupements bourgeois, tentent de résoudre la question agraire par des accords particuliers, arrêtent les travaux, empêchent la coupe et le transport du bois, instituent ça et là le fermage obligatoire. En août et septembre, ils passent à l'expropriation et à la destruction. On n'enregistre pour les quatre premiers mois de la révolution que 248 cas de prise de terre. Il s'en produit 236 en juillet et 283 en août et septembre. Mais en septembre, 112 cas de pillage et d'incendie s'y ajoutent. Les paysans passent donc bien de la prise pure et simple des terres à l'extermination des propriétaires fonciers. Telles sont, en 1917, les variations de caractère de l'action paysanne, dont l'intensité passe des tentatives de conciliation aux tentatives d'extermination, et aussi, dans une certaine mesure, des actions spontanées aux actions organisées.
On peut dire que l'organisation paysanne est, en 1917, infiniment supérieure à ce qu'elle était en 1905. Dans le gouvernement de Kazan, par exemple, 80 actions organisées et 150 actions spontanées de paysans ont lieu en 1917. Dans le gouvernement de Penza les actions organisées sont au nombre de 169, et les actions spontanées au nombre de 118. Dans le gouvernement de Tambov, 39 actions organisées, 108 actions spontanées. On voit que le pourcentage des premières est assez élevé et l'on peut observer une évolution : en août et septembre, l'action spontanée des masses paysannes rompt les cadres de l'action organisée et passe irrésistiblement de la cessation des travaux et de la confiscation de l'outillage à la destruction des biens des propriétaires fonciers.
Les menchéviks et les s.-r. se désolidarisent des paysans en lutte pour la terre et les combattent. Si dans les premiers mois de la révolution les s.-r. avaient bénéficié, parmi les ruraux, d'une certaine influence, la manière de résoudre la question agraire montra clairement aux paysans qui ils devaient suivre. Les bolchéviks seuls étaient avec eux dans la lutte pour la terre. Pendant le premier congrès des députés paysans, Lénine écrivit que le parti bolchéviste devait soutenir de toutes ses forces le mouvement paysan et les organisations paysannes. « Car, disait-il, l'organisation des paysans, leur organisation par en-bas, sans fonctionnaires, sans contrôle ni surveillance des propriétaires fonciers et de leurs auxiliaires est le seul gage, le gage le plus sûr du succès de la révolution et de l'émancipation de la Russie du joug des propriétaires fonciers »[8]. Les bolchéviks n'invitaient pas les paysans à attendre la Constituante mais, au contraire à résoudre sur l'heure, avec organisation, la question agraire. A la conférence panrusse d'avril, il fut dit dans la résolution écrite par Lénine et adoptée sur sa proposition que le parti du prolétariat combattrait de toutes ses forces pour la nationalisation immédiate et complète des propriétés foncières, des apanages, des terres de l'église et de la couronne. Le parti se prononçait résolument pour le passage immédiat des terres aux paysans organisés en soviets ou, sous toute autre forme démocratique, en des organes d'administration locale élus et complètement indépendants des propriétaires fonciers et des fonctionnaires. Le parti du prolétariat exigeait la nationalisation du sol, l'abolition de la propriété foncière et de toutes les formes privilégiées de propriété. Les bolchéviks conviaient les paysans à prendre les terres avec organisation et non à détruire les entreprises agricoles ; ils invitaient les paysans à préparer et organiser leurs actions. Les résolutions de la conférence d'avril engageaient les paysans à ne pas endommager l'outillage agricole et à augmenter la production. Lénine, dans sa lettre au premier congrès panrusse des Députés paysans, invita au nom du Comité Central du parti bolchéviste les ruraux à prendre sur l'heure les terres, sans attendre la Constituante, mais avec organisation, sans tolérer de destruction d'outillage, en transmettant les terres aux comités locaux, en se préoccupant de l'emblavement. « Notre parti, écrivait-il, pense que les paysans doivent prendre sans délai toutes les terres mais avec le plus d'organisation possible, sans tolérer que les biens soient endommagés et en faisant le possible pour augmenter la production de blé et de viande »[9].
Les appels des bolchéviks parvenaient aux masses paysannes dont l'organisation et la ténacité dans la lutte pour la terre ne cessaient de grandir. Le fossé se creusait de plus en plus profondément entre l'ensemble des paysans et le Gouvernement Provisoire appuyé des s.-r. et des menchéviks. Parmi les paysans qui passaient de l'accord avec la propriété foncière à la destruction de celle-ci de nouveaux éléments sociaux parvenaient à la direction du mouvement. Après la révolution de février, le pouvoir local était échu à la bourgeoisie rurale qui avait tenté de maintenir sa situation privilégiée. Vers les mois de juillet et d'août, tandis que les paysans passent de la conciliation à la destruction des propriétés foncières et des avant-postes du Gouvernement Provisoire dans les campagnes, ce sont les pauvres qui se mettent en tête de la conquête des terres. Les prolétaires et les demi-prolétaires des campagnes prennent la direction des organisations paysannes, rallient autour d'eux l'ensemble des ruraux et les conduisent à la fois à l'assaut des dernières citadelles de la féodalité nobiliaire et des citadelles de la bourgeoisie. A la suite de la lutte contre le propriété foncière s'engage la lutte pour la paix, lutte contre le Gouvernement Provisoire, lutte qui va devenir une lutte pour le pouvoir. Les paysans commençant à combattre pour le pouvoir se dressent, unanimes, contre le Gouvernement Provisoire. On s'en aperçoit en septembre quand leurs organisations passées sous la direction des pauvres se rangent sous les drapeaux du bolchévisme et prennent les armes contre le Gouvernement Provisoire.
On annonce ainsi en septembre que dans l'arrondissement de Kozlovsk, gouvernement de Tambov, une propriété est pillée, 25 habitations sont brûlées. Dans l'arrondissement de Serdobsk, gouvernement de Saratov, ont écrit (septembre) que les troubles agraires s'étendent, que les paysans « volent le bétail, partagent les terres et les forêts, prennent le blé. Les autorités demandent des troupes. Le comité exécutif local propose de transmettre les terres aux comités agricoles, les troubles gagnent l'arrondissement d'Atkarsk ». De semblables dépêches arrivent de partout, de plus en plus nombreuses pendant tout le mois de septembre. En octobre les troubles agraires acquièrent dans certains gouvernements un caractère tout à fait général. On écrit de Penza que 8 propriétés ont été pillées dans l'arrondissement de Novo-Tcherkassk. Quelques jours plus tard on écrit encore de Penza que le pillage général des propriétés foncières a commencé dans l'arrondissement de Saransk. Les troubles agraires gagnent d'autres arrondissements, la crise du ravitaillement s'aggrave. Il est intéressant d'observer que ce terrorisme rural se généralise, comme le montre la carte du mouvement agraire dressée par Knipovitch dans son ouvrage (Sur la Terre), dans les contrées mêmes qui furent en 1903-1905 le théâtre du mouvement agraire.
La lutte des paysans pour la terre commencée par la prise des propriétés foncières revêtit bientôt des formes organisées : les soviets de députés paysans, les comités exécutifs des arrondissements, les comités agricoles décidèrent le passage de toutes les terres et de tout l'outillage aux paysans et s'efforcèrent d'appliquer rationnellement ces mesures. « L'assemblée générale des députés paysans du gouvernement de Samara a décidé de transmettre les terres et l'outillage des particuliers aux comités locaux ». Des décisions analogues furent adoptées en maints endroits.
L'alliance entre le prolétariat et les paysans dans la lutte pour le pouvoir apparaît alors clairement aux yeux du Gouvernement Provisoire, des menchéviks et des s.-r. Elle apparaît aussi aux prolétaires et aux paysans auxquels Lénine jette, au moment où la guerre des paysans atteint son apogée, en septembre, le mot d'ordre : « La crise est imminente ».
Le mouvement paysan rencontra une résistance opiniâtre de la part des propriétaires fonciers grands et petits. L'association des propriétaires fonciers de la région de Kazan écrivait : « La situation est très grave dans la région, la résolution de l'assemblée générale du Soviet des Députés paysans de la région de Samara est répandue à profusion et souvent appliquée. La saisie des propriétés foncières, de l'outillage et du bétail, l'interdiction faite aux ouvriers de travailler pour les particuliers, même si ce sont des paysans, avant la réunion de l'Assemblée constituante, ne manqueront pas de provoquer des événements graves, de nuire au ravitaillement et d'entraîner une crise économique »[10].
Des clameurs semblables retentissaient par toute la Russie. L'association des propriétaires fonciers d'Ouman adressa au généralissime et aux ministres de l'intérieur, de la guerre, de l'approvisionnement, du commerce et de la justice, une dépêche disant que les « continuelles attaques des habitations par des bandes armées, le banditisme sur les routes, les saisies de biens et les prétentions de plus en plus exagérées des paysans sur les terres des propriétaires privés et des paysans riches » menaient le pays à une crise économique. Le Gouvernement Provisoire ne fit pas la sourde oreille aux cris des propriétaires fonciers. Le prince Lvov tenta maintes fois de démontrer aux paysans, par l'organe des commissaires régionaux, la « complète inutilité » de leur lutte pour la terre. Le Gouvernement Provisoire prodiguait les télégrammes prescrivant « les mesures les plus énergiques » afin — un cas entre mille — « que les paysans du village d'Afanassiévo restituent immédiatement au propriétaire Katsynky les terres et l'ouillage saisis... ». Au fur et à mesure que l'automne se rapprochait, les clameurs des propriétaires devenaient plus fortes et les ordres du Gouvernement Provisoire — « prendre des mesures » — se multipliaient. La persuasion n'ayant eu aucun résultat, le Gouvernement Provisoire prescrivit à ses fonctionnaires d'avoir recours dans les campagnes, selon une vieille tradition, à la force des armes. La cavalerie se répandit dans les villages, mais sans résultat. « Des troubles ont eu lieu — disaient les communiqués sur un ton désolé — aux villages de Bogoyavlensk et de Iouriev-Starii, d'où ils ont gagné le district de Lipetsk » malgré l'action « énergique » de la cavalerie, qui ne pouvait certes pas arrêter la révolution paysanne. La répression créa un état de conflit armé entre les paysans et le Gouvernement Provisoire (composé en grande partie de socialistes-révolutionnaires représentant le parti traditionnel des paysans). Cette lutte ouverte à laquelle prirent part des millions de ruraux et qui s'étendit à une très grande partie de la Russie n'eut d'autres résultats que de miner le Gouvernement Provisoire, évidemment incapable de satisfaire les besoins des paysans. Les masses, qui en mars avaient porté ce gouvernement au pouvoir, posaient nettement la question de son renversement. Le prolétariat s'en était écarté, échappant à l'influence des partis socialistes petits-bourgeois, donnant partout ses voix aux bolchéviks et les appelant à diriger ses organisations prolétariennes.
Le développement du mouvement ouvrier et du mouvement paysan, la rupture entre les masses ouvrières et paysannes et le Gouvernement Provisoire, le ralliement des prolétaires d'abord et des paysans ensuite au bolchévisme se reflétaient aussi dans l'armée où, pendant toute l'année 1917, la lutte de classe revêtit des formes dictées par la nature même de l'armée. Le fossé s'y creusait entre les représentants bourgeois du Gouvernement Provisoire et la foule de soldats prolétaires et paysans. La bourgeoisie formait les cadres et le commandement, les paysans et les prolétaires en uniforme formaient le matériel humain. L'armée reproduisait ainsi avec vigueur et clarté la structure même de la politique intérieure et étrangère de la bourgeoisie. Elle était l'instrument direct de cette politique étrangère, et le haut commandement s'en servait pour poursuivre ses propres fins. Les millions d'ouvriers et de paysans mobilisés ne s'intéressaient nullement à la politique étrangère de la bourgeoisie. Tandis que celle-ci s'efforçait de continuer la guerre aux côtés de la France et de l'Angleterre impérialiste, la masse des soldats pensait à la paix, luttait pour la paix, voulait à toute force s'arracher à la guerre impérialiste. La révolution posait catégoriquement à l'armée le problème du pouvoir, vers la solution duquel cheminaient les prolétaires et les paysans. La composition sociale de l'armée ne la mit pas tout de suite devant le problème du pouvoir, l'obligeant à rechercher d'abord une solution au problème de la guerre. Il fallait arracher le commandement à la bourgeoisie, créer une commandement prolétarien, réorganiser l'armée sur des bases nouvelles. La révolution qui s'accomplit à l'armée reproduisit celle dont le pays était le théâtre. Il fallut, à l'armée comme dans le pays, démolir la machine gouvernementale de la bourgeoisie et en construire une autre.
Ces fins définies, la lutte revêtit les formes les plus variées, à commencer par des actions spontanées, pour finir par des actions mûrement réfléchies et concertées. Un document rédigé par le chef d'état-major du généralissime définit avec force l'état d'esprit des troupes à la mi-juin 1917. Un soldat dit : « Nous avons renversé l'ancien gouvernement, nous réglerons aussi le compte de Kérensky ». Dans certains régiments l'état d'esprit changeait d'heure en heure. La révolution suivait les chemins les plus différents. Les cas d'indiscipline, les désertions, les refus d'obéissance se multipliaient, l'influence des bolchéviks grandissait, les organisations de base passaient aux mains d'hommes de troupe. Le commandement faisait tout son possible pour garder l'armée en mains. Il en résultait un curieux état de guerre civile, au sein même de l'armée. Toute tentative des soldats et des chefs était qualifiée de trahison. La bourgeoisie ne négligeait aucun moyen pour maintenir les hommes dans l'obéissance. Répression continue. Des régiments entiers étaient désarmés, on condamnait à mort des bataillons. La presse bolchéviste, considérée par le commandement comme la cause de tous les maux, était persécutée. Le commissaire du Gouvernement Provisoire auprès du commandant en chef du front occidental écrivait avoir pris des mesures particulières pour empêcher la Zvezda, « organe manifestement léniniste » paraissant à Minsk, de parvenir aux troupes. Des conseils de guerre « révolutionnaires » étaient formés afin de rétablir la discipline. Ils condamnaient à tout propos. On connaît des cas de soldats condamnés à mort pour avoir arraché une pomme dans un verger ou avoir encouragé quelque « crime » de ce genre. Les masses ouvrières et paysannes de l'armée répondaient à cette offensive gouvernementale par des contre-offensives dans lesquelles l'action spontanée était peu à peu remplacée par une action organisée. Les soldats organisaient des meetings, arboraient des bannières portant ces mots : « A bas la guerre ! A bas le ministère capitaliste ! », se refusaient à partir pour le front et suivaient les bolchéviks. L'influence de ceux-ci s'accroissait de jour en jour. Cette lutte de classe dans l'armée révélait aux soldats la nature du Gouvernement Provisoire, ses aspirations et ses fins ; elle leur ouvrait les yeux sur le rôle des menchéviks et des s.-r. qui s'attachaient à justifier le Gouvernement Provisoire, à engager l'armée dans une offensive, à rallumer la guerre. Le fossé se creusait entre la troupe ouvrière et paysanne et le Gouvernement Provisoire, entre la troupe et les partis petits-bourgeois, menchéviks et s.-r. Les bataillons se ralliaient l'un après l'autre au bolchévisme.
Cette évolution s'accentua surtout après le coup de force malheureux de Kornilov. L'armée n'y vit pas que l'aventure d'un général, elle en comprit fort bien le caractère social et la portée. Kornilov représentait les généraux, la bourgeoisie désireuse de maîtriser l'armée et de s'en servir, et, répondant à Kornilov, la troupe proclama clairement de quel côté elle se rangeait. Elle ne fit, en suivant les bolchéviks et en posant à son tour la question du pouvoir, que traduire les aspirations de tous les prolétaires et paysans de Russie. Mais c'est surtout la guerre qui la mit aux prises avec la bourgeoisie. La troupe ouvrière et paysanne aspirait non seulement à se soustraire à l'emprise de la bourgeoisie, à ne plus se battre pour la bourgeoisie et dans l'intérêt de celle-ci, mais encore à sortir de la guerre et par là-même à terminer la guerre. A partir des premières minutes de la révolution de février la lutte s'engage au front à la fois contre la guerre et contre le Gouvernement Provisoire qui veut la continuer. Cette lutte se traduisit par la fraternisation. Dès le début de mars des rapports spéciaux marquent la progression, au front, de la fraternisation. Il faut, dit Lénine, transformer la fraternisation en un mouvement conscient et organisé qui donnera aux prolétaires la possibilité de prendre le pouvoir dans tous les pays belligérants.
Dès la première heure de la révolution, les bolchéviks s'étaient demandé comment finir la guerre. « On ne peut pas, écrivait Lénine dans la résolution sur la guerre adoptée par la conférence d'avril, terminer la guerre par le simple refus des soldats de la continuer, par la simple cessation des hostilités du côté de l'un des belligérants ». Il fallait arracher le prolétariat tout entier à la guerre impérialiste. La fraternisation était à cet égard, de l'avis des bolchéviks, le plus sûr moyen, puisqu'elle transformait les armées prolétariennes du front, qui s'entretuaient la veille, en une seule armée internationale dont la destruction de la bourgeoisie devenait l'objectif. Le Gouvernement Provisoire et le commandement réprimaient la fraternisation pour garder l'armée en main et continuer la guerre, pour affermir leurs positions et celles aussi des bourgeoisies d'Allemagne et d'Autriche avec lesquelles ils étaient en guerre. La lutte contre la fraternisation devenait une action internationale de la bourgeoisie, action semblable à la fraternisation même du côté du prolétariat. La fraternisation était dirigée contre la bourgeoisie du monde entier. La bourgeoisie russe en la réprimant défendait les intérêts de la bourgeoisie universelle. Et cette lutte contre la fraternisation, pour l'autorité dans l'armée, révélait de mieux en mieux aux larges masses prolétariennes et paysans le vrai caractère social du gouvernement provisoire des menchéviks et des s.-r., le caractère de leurs mots d'ordre, de leurs aspirations, de leurs revendications. La troupe engageait de plus la lutte avec les agents de tout grade du Gouvernement Provisoire et passait en masse au bolchévisme. L'accroissement d'influence de notre parti se traduisit, malgré les persécutions, les menaces d'arrestation et de fusillades, par le développement de nos organisations à l'armée ; elles s'emparaient peu à peu des comités de compagnies, de bataillons et de régiments. Le cri « A bas la guerre », « A bas le Gouvernement Provisoire », l'idée de la nécessité de la conquête du pouvoir s'imposaient à des millions de prolétaires et de paysans en armes. Les intérêts des uns et des autres s'enchevêtraient dans l'armée russe. Les uns et les autres y luttaient pour la fin de la guerre et pour la terre. De sorte que la machine militaire de la bourgeoisie tremblait sous les coups conjugués des prolétaires et des paysans ; mais l'influence et l'organisation des bolchéviks empêchaient les masses de soldats de se désagréger ; gardant leur organisation politique militaire, elles se situaient à mi-chemin entre l'appareil d'oppression de la bourgeoisie et l'appareil de domination des prolétaires et des paysans. L'armée échappait à la bourgeoisie, brisait l'ancien commandement et se rassemblait autour de ses organisations de classe.
M. Verkhovsky, ministre de la guerre du Gouvernement Provisoire sous Kérensky, témoigne qu'au début d'octobre les masses de soldats se détachaient résolument du gouvernement. « Nos malheurs, disait ce ministre dans son rapport au préparlement, grandissent au front et à l'arrière. Depuis le 1er octobre il a fallu recourir 16 fois à la force des armes pour réprimer à l'arrière des explosions anarchiques, — et cela en neuf jours. L'aventure de Kornilov a fait un tort immense à la confiance qui commençait à peine à s'établir entre le commandement et l'armée. Les masses ont désormais le sentiment qu'on ne peut plus croire à personne, puisque le commandement en chef se bat avec le Gouvernement Provisoire. Cette tragique histoire nous a fait un tort inappréciable et l'effervescence anarchique que nous observons au front et à l'arrière en est le résultat[11]. »
Le témoignage de Verkhovsky nous est précieux. Le délabrement de l'armée, sa désagrégation, attestait que le sol se dérobait sous les pieds du Gouvernement Provisoire. Un des instruments les plus nécessaires de la domination de tout Etat était en voie de destruction. Ce témoignage nous indique aussi que le mécontentement des masses ouvrières et paysannes se manifestait fortement parmi les troupes. L'armée paysanne qui, tout récemment encore, donnait de fortes majorités aux socialistes révolutionnaires, les lâchait maintenant. Les comités de compagnies, de bataillons, de régiments, de batteries, bref ses organisations de base passaient, comme celles des ouvriers, au bolchévisme.
L'armée (la masse des soldats, plus exactement) échappait au gouvernement, cessant de lui être un appui pour lui devenir un danger. Les éléments paysans lâchèrent les derniers le gouvernement, lorsqu'ils n'eurent plus aucun espoir de voir leurs revendications satisfaites par les partis socialistes petits-bourgeois. Et la condition de succès de la révolution, inlassablement affirmée par Lénine, fut réalisée. Les flots de la révolution paysanne-bourgeoise-démocratique se confondirent avec ceux de la révolution prolétarienne.
Le parti bolchéviste suivait très bien le développement de la situation révolutionnaire et l'action des causes qui rendaient inévitable la rupture entre les masses laborieuses et le Gouvernement Provisoire. Dès son arrivée en Russie Lénine avait déclaré dans ses discours et ses écrits que la révolution devait passer de sa première étape à la seconde. « Le mot d'ordre, la tâche du moment — disait Lénine dès mars 1917 — ce doit être : ouvriers, vous avez fait, dans la guerre civile contre le tsarisme, des prodiges d'héroïsme prolétarien, populaire. Vous devez accomplir des prodiges d'organisation prolétarienne et populaire afin de préparer votre victoire dans la deuxième étape de la révolution ». C'est à dire afin de prendre le pouvoir. A la conférence d'avril et du parti bolchéviste, dans ses écrits ultérieurs, Lénine avait clairement défini les conditions nécessaires à la prise du pouvoir par les Soviets. La situation objective de la révolution russe faisait de la question du pouvoir la question capitale. « La guerre est implacable, écrivait Lénine, elle pose le dilemme avec une netteté impitoyable : ou périr ou rejoindre les pays avancés et les dépasser, même dans l'économique. Cela nous est possible car nous disposons de l'expérience d'un grand nombre de pays avancé ainsi que des résultats de la technique et de la culture. La protestation qui grandit en Europe contre la guerre et l'attente de la révolution mondiale devenue imminente nous apportent une aide morale. Nous sommes soulevés, stimulés par une liberté révolutionnaire-démocratique, rare pendant une guerre impérialiste. Périr ou nous lancer à toute vapeur en avant, c'est ainsi que l'histoire a posé la question[12]. »
Lénine avait écrit en 1905 que le succès de la révolution russe était conditionné par l'union du mouvement ouvrier et du mouvement paysan et par l'aide de la révolution dans les pays d'occident. A cette heure, il n'était pas douteux qu'un processus révolutionnaire se développait en Europe occidentale, tandis que les flots du mouvement révolutionnaire russe, ceux du mouvement paysan et ceux du mouvement ouvrier, montant de plus en plus haut, se confondaient. Cette conjonction des vagues révolutionnaires se précisa décidément en septembre. A la même époque (septembre) les processus révolutionnaires se firent sentir en Europe, en Allemagne surtout. Les masses ouvrières et paysannes étaient déjà aux prises en Russie avec les dernières forces, d'ailleurs médiocres, du Gouvernement Provisoire.
Le passage de millions de prolétaires et de paysans sous les drapeaux du bolchévisme assignait pour tâche au parti de choisir le moment de l'insurrection. Pendant toute l'année 1917, le parti avait poursuivi inlassablement son travail parmi les prolétaires et les paysans, les appelant à l'insurrection et les préparant à la lutte pour le pouvoir. En septembre le développement de l'influence du parti, le développement de l'armée révolutionnaire dont il dispose se manifeste de plus en plus nettement. Le parti dirige le prolétariat entier ; les masses paysannes viennent à lui. Son organisation grandit comme son influence, comme sa vigueur, comme la fermeté de ses cadres. Ainsi se pose devant le parti la question du moment où il devra passer à la réalisation des appels et des morts d'ordre qui rallient à ses drapeaux des millions d'hommes.
En septembre et octobre, Lénine pose opiniâtrement devant le parti le problème de l'insurrection. Il écrit le 7 octobre 1917 dans son article La crise est mûre : « Tout l'avenir de la révolution russe est en jeu, tout l'avenir de la révolution ouvrière internationale et de la lutte pour le socialisme est en jeu, la crise est mûre ». Lénine voyait les symptômes de la maturité de la crise dans le rassemblement autour du parti de l'armée prolétarienne, dans la lutte déclarée des paysans contre le Gouvernement Provisoire, dans l'accroissement de forces et d'organisation des bolchéviks. Les forces du Gouvernement Provisoire fondaient cependant et sa nature sociale se révélait de mieux en mieux. Lénine précisait dans le même article que le parti disposait de tous les éléments nécessaires à l'insurrection. Il avait les masses prolétariennes. Il avait les masses paysannes révolutionnaires. Il avait l'élan d'organisation, sa vigueur arrivait à son apogée tandis que les forces de l'ennemi étaient en pleine désagrégation. Des millions de prolétaires et de paysans ainsi que la petite bourgeoisie et des foules d'hésitants se détachaient du Gouvernement Provisoire et, quand ils ne passaient pas encore au prolétariat, créaient des difficultés au gouvernement, désagrégeaient les organisations de la bourgeoisie. Le développement des forces révolutionnaires posait catégoriquement la question de l'insurrection, montrant que l'heure était venue. La crise n'était pas seulement mûre en Russie, toute la situation internationale attestait à la révolution que l'heure de l'action était venue. Les forces révolutionnaires croissaient de même dans les autres pays belligérants. La bourgeoisie russe, dans son désarroi et son déclin, se cherchait déjà des alliés dans la bourgeoisie allemande afin d'écraser la révolution d'un commun effort. La solution de la crise mondiale se réduisait à la solution de la crise russe.
Mais il ne suffisait pas au parti d'établir le moment de la maturité de la crise. Cette constatation faite, la question de l'insurrection reconnue actuelle et pratiquement posée, il fallait aborder la préparation concrète du soulèvement, il fallait élucider quelles seraient les attitudes envers lui. Lénine, au moment où il affirmait que la crise était mûre, avait déjà élaboré et élucidé les principes fondamentaux de l'insurrection. Dès septembre il écrivait à Smilga : « L'histoire a fait maintenant de la question militaire une question politique essentielle ». Dans cette lettre comme en plusieurs autres Lénine exposait et développait l'attitude des bolchéviks à l'égard des problèmes de l'insurrection et le plan concret que l'on pouvait et devait appliquer, dans les conditions où se trouvait la Russie.
L'insurrection bolchéviste, disait Lénine, différait sensiblement des complots et des soulèvements blanquistes. L'insurrection est un art. Il faut d'abord, c'en est une des premières règles, bien choisir le moment, déterminé par la disposition des forces sociales — des classes — qui vont au combat. L'insurrection, dit Lénine, doit se fonder non sur un complot, non sur un parti mais sur la classe avancée. Elle doit avoir pour base l'élan révolutionnaire du peuple ; elle doit s'organiser et se développer au moment où elle a l'écrasant majorité de la population. Elle doit enfin se produire à un tel tournant de la révolution que les masses populaires aient atteint l'apogée de leur organisation, que leur activité soit débordante tandis que l'activité des organisations de l'ennemi et des amis équivoques de la révolution fléchit. L'insurrection, disait encore Lénine, « doit se produire à un tel tournant dans l'histoire de la révolution montante que l'activité des éléments avancés du peuple soit à son apogée, les hésitations des amis équivoques, faibles et indécis du prolétariat étant à leur comble ». Marx, disait-il, nous enseigne que l'insurrection est un art et que l'on ne joue pas avec elle. Le moment choisi, et c'est le moment de l'essor des forces révolutionnaires, marcher à fond. On ne joue pas avec l'insurrection, on doit savoir, en la commençant, qu'il faudra, pour vaincre, aller jusqu'au bout.
Au début d'octobre, le prolétariat tout entier s'est rallié aux bolchéviks, reconnaissant avec eux la nécessité du soulèvement et de la lutte pour le pouvoir. Il est suivi de la majorité des travailleurs, des paysans. Cette masse s'organise autour des cohortes de fer du parti qui savent bien ce qu'elles veulent et où elles vont. La possibilité était donc donnée, d'après les bolchéviks et Lénine, d'aborder pratiquement la préparation de la bataille. Lénine analysait dans ses lettres la situation sociale à la fin de septembre et au début d'octobre, indiquait que l'art de l'insurrection ne peut être appliqué que dans des conditions précises qu'il énumérait, notamment dans ses Conseils d'un spectateur écrits le 8 octobre 1917 : « Désigner à l'avance les points où l'on porterait les coups décisifs, disposer à l'heure et au point décisifs des forces sensiblement supérieures à celles de l'ennemi ; ces forces, les préparer et les organiser. Tâcher de surprendre l'ennemi. Tâcher d'obtenir constamment des succès même de peu d'ampleur. Agir avec la plus grande énergie, passer à tout prix à l'offensive. L'insurrection commencée, agir avec la plus grande résolution, passer absolument à l'offensive. La défensive est la mort de l'insurrection ». Lénine, exposant ce plan concret de l'insurrection, recommandait de concentrer à Pétrograd les plus grandes forces et à cette fin d'y appeler les révolutionnaires de Constadt et de Réval. Prendre Pétrograd par un effort combiné de l'extérieur et de l'intérieur. « Occuper à tout prix, quelles que soient les pertes, le téléphone, le télégraphe, les gares, les ponts, bref les points stratégiques de la capitale, cerner les centres de l'ennemi, le maintenir dans ces centres, assiéger les écoles militaires, etc ». Il faut, écrivait Lénine, former des éléments les plus résolus de nos troupes de choc et aussi des meilleurs marins, de petits détachements destinés à occuper tous les points importants et à participer à toutes les opérations décisives. Former des détachements d'ouvriers d'élite pour cerner et attaquer les centres de l'ennemi, les écoles militaires, le télégraphe, le téléphone, et leur donner pour mot d'ordre de périr jusqu'au dernier mais de ne pas laisser passer l'ennemi. « Le succès de la révolution russe et de la révolution mondiale, disait Lénine, dépend de deux ou trois jours. »
Ainsi, en septembre et au début d'octobre, le parti bolchéviste ne se bornait pas à analyser la situation des forces révolutionnaires, il établissait à la fois la théorie et le plan pratique de l'insurrection. De l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace ! voilà ce qu'il fallait pour vaincre étant donnée l'analyse nette et précise de la situation. L'accroissement formidable des forces insurrectionnelles et le succès du soulèvement même, comme disait Lénine peu de temps après la victoire, ne s'expliquaient pas seulement par la réussite de l’œuvre d'organisation des masses prolétariennes et paysannes poursuives par les bolchéviks, par une bonne préparation au combat, par le choix heureux du moment, par la belle énergie de l'action, mais encore par la réalisation, en Russie, d'une série de conditions particulières. L'insurrection d'octobre permettait de réunir la prise du pouvoir à la fin de la guerre impérialiste. Elle bénéficiait du duel mortel des forbans impérialistes qui ne surent pas, qui ne pouvaient pas, se coaliser tout de suite contre le pouvoir des soviets. La vaste superficie du pays lui permettait de supporter une longue guerre civile. Les profondes aspirations démocratiques bourgeoises et révolutionnaires des paysans satisfaites d'un seul coup devaient sceller indissolublement l'alliance des prolétaires et des ruraux. La prise du pouvoir par le prolétariat permit seule, en effet, de satisfaire les revendications démocratiques bourgeoises des masses paysannes. Ces conditions facilitèrent la révolution d'octobre en Russie, firent sa force, assurèrent sa stabilité, entraînèrent au moment choisi avec justesse par le parti des millions de prolétaires et de paysans. Facteurs essentiels, la fermeté et l'unité des organisations du parti, l'énergie et la décision dans l'action, furent apportées aux masses par le parti du prolétariat.
Résumons : le parti devait se rendre un compte exact de la situation révolutionnaire, créer des organisations exprimant et canalisant l'énergie révolutionnaire accumulée, créer les organes de direction et d'exécution du soulèvement.
La question de l'insurrection était vivement débattue dans le parti. Le Comité Central du parti ouvrier social-démocrate de Russie (bolchévik) lui consacra une séance le 10 octobre 1917. Y assistèrent Lénine, Zinoviev, Kaménev, Trotsky, Staline, Sverdlov, Ouritsky, Dzerjinsky, Kollontaï, Boubnov, Sokolnikov, Lomov. Au nombre des quatre questions inscrites à l'ordre du jour figurait le rapport sur la situation actuelle, présenté par Lénine (dont le nom est soigneusement gratté dans le procès-verbal). Lénine constata que « l'on observait depuis le début de septembre une certaine indifférence à l'égard de l'insurrection. Indifférence inadmissible du moment que nous formulons sérieusement le mot d'ordre de la prise du pouvoir par les Soviets. Il aurait fallu, depuis longtemps porter notre attention sur le côté technique de la question. Il semble que nous avons perdu beaucoup de temps ; or la question est urgente, le moment décisif approche. La situation internationale est telle que l'initiative doit nous appartenir. La retraite projetée jusqu'à Narva et à Pétrograd nous oblige à une action résolue. La situation politique nous confirme dans cette conviction. Les 3-5 juin une action décisive de notre part n'aurait pas été couronnée de succès, les masses n'étant pas avec nous. Depuis, nous avons fait du chemin. L'absentéisme et l'indifférence des masses peuvent être expliqués : les masses en ont assez des résolutions et des paroles. La majorité est avec nous. Au point de vue politique la situation est tout à fait mûre pour la transmission du pouvoir. Le mouvement agraire s'oriente dans le même sens car il est clair qu'il faudrait des efforts héroïques pour le réprimer. Le mot d'ordre de la prise des terres est devenu celui des paysans. La situation nous est donc favorable. Il faut en envisager le côté technique. Tout est là. Or, nous sommes enclins, comme les adeptes de la défense nationale, à considérer la préparation systématique de l'insurrection comme une sorte de péché politique. Il serait absurde d'attendre l'Assemblée constituante qui ne sera évidemment pas avec nous ; ce serait compliquer notre tâche ». Lénine, se plaçant au double point de vue du mouvement international et du mouvement russe, posait la question de façon tout à fait pratique. Le Comité Central adopta après quelques débats la résolution suivante :
« Le Comité Central constate que la situation internationale de la révolution russe (la mutinerie de la flotte en Allemagne manifestant avec force la croissance dans toute l'Europe de la révolution socialiste mondiale, et la menace d'une paix entre impérialiste afin d'étouffer la révolution russe), la situation militaire (l'indubitable décision de la bourgeoisie et de Kérensky et consorts de livrer Pétrograd aux Allemands), l'acquisition par le parti prolétarien de la majorité aux Soviets, tout ceci en connexion avec les révoltes paysannes et la confiance que le peuple accorde à notre parti (élections de Moscou) ; et, enfin, la préparation manifeste d'une seconde affaire Kornilov (sortie des troupes de Pétrograd, envoi de cosaques dans la capitale, encerclement de Minsk par des cosaques, etc.) sont autant de faits qui mettent l'insurrection armée à l'ordre du jour. Constatant que l'insurrection armée est inévitable et que l'heure en est venue, le Comité Central invite toutes les organisations du parti à s'inspirer de cette situation en étudiant et résolvant à ce point de vue toutes les questions pratiques (congrès des Soviets de la région du nord, envoi au front de la garnison de Pétrograd, actions à Moscou et Minsk, etc.). »
Cette résolution votée à l'unanimité moins deux voix posa pratiquement devant le parti la question de l'insurrection.
Les vues de Lénine sur l'insurrection furent combattues à la séance du 10 octobre par Zinoviev et Kaménev. Ils ne se bornèrent pas à intervenir au Comité Central mais entreprirent une campagne énergique contre la marche à l'insurrection. Ils écrivirent le 10 octobre leur « lettre sur le moment actuel » adressée aux comités de Moscou et de Pétrograd, au Comité régional de Finlande, au Bureau de la fraction bolchéviste du Comité exécutif panrusse des Soviets de la région du nord ; c'était une invitation à combattre la politique du parti. Zinoviev et Kaménev opposaient aux appréciations et à la stratégie de Lénine leurs propres appréciations, leur propre stratégie, leur propre tactique. Lénine et la majorité du parti considéraient que les forces insurrectionnelles étaient prêtes et que l'heure était venue. Zinoviev et Kaménev démontraient qu'il était trop tôt. « Nous sommes profondément convaincus que commencer maintenant l'insurrection c'est risquer non seulement les destinées de notre parti mais aussi celles de la révolution russe et de la révolution internationale ». Lénine considérait que les conditions avaient mûri et que l'insurrection prolétarienne aurait pour elle la majorité absolue du prolétariat et, de façon générale, des travailleurs. Zinoviev et Kaménev déclaraient : « Ni l'une ni l'autre de ces affirmations n'est vraie. Nous n'avons pas la majorité. En Russie nous avons la majorité des ouvriers et un grand nombre de soldats. Tout le reste est douteux. » Ne voyant pas de forces suffisantes pour appuyer et effectuer l'insurrection en Russie Zinoviev et Kaménev contestaient aussi que l'insurrection eût un appui suffisant dans le prolétariat international. Dire que la majorité du prolétariat international appuierait l'insurrection prolétarienne en Russie était, à leur avis, erroné : « il n'en est malheureusement pas ainsi », écrivaient-ils. Considérant que les forces n'étaient pas suffisantes, que le moment n'était pas venu, Zinoviev et Kaménev pensaient d'autre part que le Gouvernement Provisoire et la bourgeoisie disposaient de forces importantes. Les partisans de l'insurrection, affirmaient-ils, sous-estiment les forces du Gouvernement Provisoire ; « celles de la bourgeoisie sont plus grande qu'elles ne paraissent ». Mettre dans ces conditions l'insurrection à l'ordre du jour, c'était à leur avis tomber dans une profonde erreur. « Cette façon de poser le problème de la prise du pouvoir par le pouvoir prolétarien, maintenant ou jamais, est historiquement erronée ». Kaménev et Zinoviev professaient cependant que les perspectives de l'avènement au pouvoir s'ouvraient devant le parti. Le deuxième congrès des Soviets allait se réunir, on pourrait rallier autour de lui tous les éléments prolétariens et demi-prolétariens, toutes les organisations. Le travail du parti au sein des masses organiserait les forces et démasquerait la politique de trahison des ennemis de la révolution. Les forces du prolétariat grandiraient et, s'étant organisé il pourrait prendre le pouvoir. Mais agir en ce moment ce serait, disaient-ils, s'exposer aux coups de la bourgeoisie contre-révolutionnaire qui serre les rangs et que suivront les masses de la petite bourgeoisie. Poser en ce moment la question de l'insurrection c'était suivre une « politique funeste ». La lettre de Kaménev et Zinoviev, portée à la connaissance des organisations du parti ne convainquit personne. Leur campagne tenace contre l'insurrection, Zinoviev et Kaménev la continuèrent en prenant la parole à une assemblée de militants responsables de Pétrograd où ils tentèrent de faire voter leur propre résolution contre celle du Comité Central.
La question de l'insurrection fut débattue à la conférence des militants de Pétrograd et en séances des comités de Pétrograd et de Moscou ; on envisagea les moyens de mener l'action à bonne fin. A l'assemblée des militants responsables de Pétrograd, qui se réunit à la Douma municipale de Liesnoé, Lénine prit la parole en qualité de rapporteur. Zinoviev et Kaménev lui répliquèrent. On passa ensuite à l'information. Podvoisky informa sur l'organisation militaire du Comité de Pétrograd. D'après Chliapnikov, qui a donné un récit de cette réunion, Podvoisky « caractérisa l'état d'esprit de la garnison de Pétrograd comme nettement favorable à l'insurrection ». Chliapnikov lui-même et Kalinine informèrent sur l'état d'esprit des ouvriers. Les débats gravitèrent autour des possibilités pratiques de l'insurrection « mais on tenta aussi, écrit Chliapnikov, de critiquer la méthode insurrectionnelle du point de vue marxiste ». Répondant à ces voix Lénine exposa les vues de Marx sur l'insurrection considérée comme un art et, s'aidant d'exemples appropriés, réfuta l'accusation de blanquisme. « Je ne me souviens pas, écrit Chliapnikov, de la résolution ou de la décision adoptée mais elle fut conçue dans l'esprit des propositions de Lénine, approuvant l'attitude du Comité central, et votée à une très grande majorité »[13].
La question de l'insurrection désormais étudiée conformément à la résolution du Comité Central fut débattue le 15 octobre au Comité de Pétrograd. Après le rapport d'information, plusieurs camarades intervinrent. Le discours d'Evdokimov fut surtout intéressant : « Si nous n'agissons pas à présent, dit-il, nous serons morts pour la révolution. Quoi qu'on puisse dire l'action est inévitable : l'état d'esprit des masses changera peut-être demain, mais les masses ne sont pas satisfaites en ce moment, la révolution ne leur ayant rien donné. Elles ne sont pas encore battues puisqu'elles n'ont encore livré à la bourgeoisie que le combat des 3-5 juillet. Elles peuvent déployer une si grande activité qu'aucune organisation ne sera en état de les retenir. Tout doit être considéré du point de vue de la préparation pratique à l'insurrection »[14]. Ce discours est à noter car il évoque la puissance des masses et témoigne de l'état d'esprit prédominant dans le parti. Des représentants du Comité Central et du Comité de Pétrograd se rendirent dans les faubourgs et au front, préparant les organisations provinciales et militaires à l'application des décisions du Comité Central.
Le bureau régional de Moscou se réunit lorsque ses délégués au Comité Central, Lomov et Jacovleva, furent de retour. Il fut décidé de réunir les délégués de tous les comités de la région afin de s'entendre avec eux sur les moyens d'annoncer en province le commencement de l'insurrection et de signaler le moment de descendre dans la rue. Le Bureau envoya quelques camarades dans la région ; ils devaient se rendre compte des forces disponibles. La question de l'insurrection passait du domaine de la théorie à celui de la pratique.
L'insurrection se préparait. Le mouvement spontané des ouvriers et des paysans entrait dans la voie de l'organisation ; ce sera un des traits caractéristiques de la révolution d'octobre que l'union de la spontanéité et de l'organisation. Le prolétariat et les paysans fournirent la force élémentaire, le parti fournit l'organisation et la direction sur un plan préétabli. Le transfert du pouvoir aux Soviets fut ardemment débattu dans la presse. Les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks s'efforcèrent de démontrer que toute tentative de prise du pouvoir par les soviets était d'avance condamnée. « Dès la première tentative d'insurrection bolchéviste — écrivit la Rabotchaïa Gazéta, organe du Comité Central menchévik, les voyous, l'écume de la population, toutes les forces contre-révolutionnaires aux aguets apparaîtront au premier plan et la Russie martyrisée, vivant dans une atmosphère de guerre civile chaotique et anarchique, menacée par l'ennemi qui est aux portes de Pétrograd se jettera dans les bras du premier Bonaparte venu, d'un Minine[15] ou d'un Pojarsky annoncé par la Novaïa Rossia. Est-ce bien ce que veulent les partisans de Lénine ? »[16].
Le transfert du pouvoir aux Soviets fut également l'objet de discussions passionnées parmi les ouvriers et les soldats. Quant au Gouvernement Provisoire il se préparait, dans la capitale comme en province, à la résistance. Il prescrivit aux autorités locales des mesures énergiques. Le ministre de l'intérieur Nikitine envoyait dans les premiers jours d'octobre aux commissaires régionaux une circulaire dans laquelle il était dit : « Affermissez le pouvoir en vous appuyant sur les administrations autonomes locales et en les stimulant contre l'anarchie. Le pouvoir doit avoir de l'autorité aux yeux de la population. Si la situation locale le permet organisez des comités d'action contre l'anarchie, composés des représentants des municipalités et des provinces, des chefs de garnison, et des représentants des autorités judiciaires. Prenez des mesures urgentes afin d'organiser la milice et d'y encadrer des hommes d'élite sûrs, ayant fini leur temps de service ou mis en congé spécial en vertu des ordres adressés par le ministre de la guerre aux commandants des régions militaires ».
On se mit, conformément à cette circulaire, à organiser dans les provinces des bataillons spéciaux. A Nijni-Novgorod les autorités militaires fournirent des armes aux comités organisés en vertu des instructions de Nikitine. La résistance à l'insurrection et la formation d'unités de self-défense et de répression furent discutées un peu partout. La Société de la Bourse de Nijni-Novgorod assigna 10.000 roubles aux achats d'armes ; la propagande était active dans les régiments les plus sûrs ; la propagande était active dans les régiments les plus sûrs ; on leur faisait voter des résolutions de confiance au Gouvernement Provisoire. Un exemple : à Nijni vers le 20 octobre une assemblée générale de soldats et d'officiers d'un bataillon scolaire adoptait une résolution blâmant tout mouvement contre le Gouvernement Provisoire ; les assistants se déclaraient prêts à soutenir par tous les moyens le Gouvernement Provisoire dans sa lutte contre l'anarchie quelle qu'elle soit[17].
Les mêmes préparatifs, mais sur une plus grande échelle, avaient lieu à Pétrograd. Le Gouvernement Provisoire essayait, comme on l'a vu, de désarmer les garnisons de Pétrograd et de Cronstadt et d'en envoyer une partie au front ; d'autre part il appelait du front des régiments sûrs afin de les employer contre l'insurrection éventuelle. « Le gouvernement, écrit Kérensky, se préparait à écraser l'émeute mais, ne comptant pas sur la garnison de Pétrograd complètement démoralisée par l'affaire Kornilov, il cherchait d'autres moyens d'action. J'avais donné l'ordre d'envoyer d'urgence des régiments du front à Pétersbourg, et les premiers échelons devaient arriver du front Nord à la capitale le 24 octobre »[18].
L'envoi des régiments de la garnison de Pétrograd au front était donc bien une mesure politique, stratégique ; le front avait si peu besoin d'être renforcé que l'on pouvait en rappeler des troupes. Il s'agissait tout simplement de remplacer des régiments révolutionnaires par d'autres, fidèles au gouvernement. Le gouvernement — selon Kérensky — ordonnait en même temps au commandant de la région militaire de Pétrograd, le colonel Polkovnikov, de préparer un plan de répression du mouvement insurrectionnel. Le gouvernement ne dédaignait pas non plus, d'amer la milice et de préparer la police. « On a procédé hier (le 19 octobre), écrivit la Rabotchaïa Gazéta, à l'armement de la milice ; des revolvers lui ont été distribués ; six cents soldats d'une fidélité éprouvée au Gouvernement Provisoire y ont été versés »[19]. La Douma municipale de Pétrograd étudia vers le 20 octobre les mesures à prendre en cas d'insurrection. Diverses organisations supérieures de l'armée assurèrent le gouvernement de leur fidélité et lui offrirent le concours des baïonnettes de leurs mandants. On voit que le Gouvernement Provisoire se préparait sérieusement à livrer bataille aux bolchéviks.
Les mesures prises par le gouvernement disaient assez clairement qu'il ne se sentait pas en sûreté et que seuls les éléments hostiles aux ouvriers et aux paysans pouvaient le défendre. C'est aux frais des Bourses locales, c'est-à-dire de la bourgeoisie, que les Doumas municipales tentèrent d'organiser la résistance à Pétrograd comme en province. Les régiments et les bataillons spéciaux de l'ordre appartenaient aux classes privilégiées. Les organisations de l'armée qui se déclaraient prêtes à soutenir le gouvernement n'avaient pas de liaison vivante avec leurs mandants et n'avaient pas été réélues depuis longtemps. Elles n'exprimaient plus l'opinion de leurs commettants.
Il n'y avait ni unanimité ni accord profond parmi ceux qui pouvaient défendre le gouvernement, c'est-à-dire entre la grande bourgeoisie et certains éléments des classes moyennes. La grande bourgeoisie, continuant à marcher dans le sillage de Kornilov, était hostile au Gouvernement Provisoire et si elle était disposée à livrer une bataille aux ouvriers et aux paysans ce n'était certes pas pour défendre le pouvoir chancelant de Kérensky. Le journal réactionnaire Novaïa Rouss écrivait dans les premiers jours d'octobre : « La Russie vogue toutes voiles déployées vers le salut ; elle passera sur toutes les formes. Un second gouvernement se constitue au grand jour à Moscou ; les vrais Russes se rassemblent là, le peuple organise lui-même le centre que le gouvernement actuel de Pétrograd, le gouvernement du délire, le gouvernement de Kérensky s'est révélé impuissant à organiser. Moscou réclamera Kornilov et vous le lui rendrez ; n'attendez donc pas à la Russie ! » D'après Kérensky les réactionnaires songeaient à laisser les bolchéviks renverser le Gouvernement Provisoire, quitte à se défaire après de cette plèbe insurgée. Le colonel Polkovnikov, chargé d'arrêter le plan de la résistance à l'insurrection bolchéviste à Pétrograd, aurait joué double jeu, mais bien que Kérensky s'en fut aperçu au dernier jeu, mais bien que Kérensky s'en fut aperçu au dernier moment le Gouvernement Provisoire ne réussit pas à réunir dans la capitale assez de forces pour se maintenir au pouvoir.
- ↑ Rietch, n° 200, 1917.
- ↑ Edinstvo (l'Unité), organe des socialistes de défense nationale d'extrême droite, dirigé par G. V. Plékhanov.
- ↑ Rietch, n° 197, 1917.
- ↑ Aujourd'hui Stalinegrad (N. du Tr.).
- ↑ De février à octobre, p. 15.
- ↑ L'anniversaire de la Révolution sociale à Saratov (1918).
- ↑ Les journées d'Octobre aux Sokolniki, p. 53.
- ↑ Œuvres, t. XIV, 1re partie, p. 87.
- ↑ Œuvres, t. XIV, 1re partie, p. 150.
- ↑ Les voies de la Révolution, n° 1, p. 66.
- ↑ Rouskoïé Slovo, n° 232, octobre, 1917.
- ↑ Œuvres, t. XIV, 2e vol., p. 213.
- ↑ La Révolution prolétarienne, n° 10, p. 13, 14 et 15.
- ↑ Annales rouges, n° 2-3, 1922, p. 330.
- ↑ Le boucher Minine et le prince Pojarsky délivrèrent en 1612 Moscou des Polonais. Ils étaient les chefs d'une grande « levée nationale ». (N. du Tr.).
- ↑ Rabotchaïa Gazéta, n° 181, 8 oct. 1917.
- ↑ Documents sur l'histoire du mouvement révolutionnaire, Nijni, t. III, p. 75.
- ↑ Kérensky : Gatchina, p. 2.
- ↑ Rabotchaïa Gazéta, n° 190, du 19 oct. 1917.