| Catégorie | Modèle | Formulaire |
|---|---|---|
| Text | Text | Text |
| Author | Author | Author |
| Collection | Collection | Collection |
| Keywords | Keywords | Keywords |
| Subpage | Subpage | Subpage |
| Modèle | Formulaire |
|---|---|
| BrowseTexts | BrowseTexts |
| BrowseAuthors | BrowseAuthors |
| BrowseLetters | BrowseLetters |
Template:GalleryAuthorsPreviewSmall
Special pages :
03
CHAPITRE III
L'explosion de février-mars 1917 et ses contradictions intérieures.
La révolution ouvrière naquit à la fin de février, à Pétrograd, des grèves et des manifestations prolétariennes, et vint frapper un régime déjà bien débilité. Le mouvement ouvrier, qui se transforma promptement en révolution, s'était distingué dès ses premières heures par sa ténacité, par sa fermeté et par la participation des grandes masses du prolétariat de Pétrograd. Le 23 février, chiffre officiels, il y avait 87.534 grévistes. Le 25, il y en avait déjà 240.000. La statistique officielle s'arrêta là.
Le tsarisme informa Nicolas II, alors au front, du début de la révolution par une lettre écrite le 24 février à Pétrograd. Les événements, disait-elle, avaient été provoqués par le manque de pain. Le 25 février, elle définissait encore le mouvement, devenu une révolution, comme une émeute de la populace. Le 27 février, nouvelle lettre de la tsarine sur le même sujet. Le G.Q.G. décidait de résister. Le 27 février, Nicolas II nommait le général Ivanov commandant militaire de la région de Pétrograd et mettait à sa disposition les meilleures troupes. Mais les forces de ce général n'arrivèrent pas jusqu'à Pétrograd. Ivanov se convainquit en chemin de la puissance du mouvement révolutionnaire. Il réussit avec peine à gagner Tsarskoïé-Sélo[1]. Dans cette petite ville, un bataillon de fusiliers et une division de mitrailleuse marchèrent sur la gare afin d'en déloger ses troupes. Le général n'attendit pas que l'action s'engageât et partit avec ses forces pour Vyritsa. Pendant qu'il voyageait ainsi autour de Pétrograd les dernières autorités de l'ancien régime essayaient dans la capitale de sauver la situation.
Un Conseil de ministres se tenait, le 26 février, au Palais Marie. Que faire en présence de la révolution montante ? Les ministres décidèrent d'entrer en pourparlers avec les représentants de la bourgeoisie. Ces derniers — la Douma d'Empire — exigèrent la démission du ministère et la formation d'un cabinet investi de la confiance de la nation. Le grand-duc Michel fut appelé le 27 à Pétrograd, où il engagea des pourparlers avec les leaders de la Douma et les diplomates alliés, l'ambassadeur d'Angleterre en premier lieu. Il assista au Conseil du cabinet du 27 après lequel fut rédigé, avec l'aide des ministres, le télégramme qu'il adressa à Nicolas II. Le ministre de la Guerre et le grand-duc Michel tentaient de communiquer sur la situation à Pétrograd. Nicolas II leur répondit qu'il allait rentrer dans la capitale afin d'y prendre les décisions nécessaires. La tentative du grand-duc et de la bourgeoisie de faire céder l'autocrate échouait.
Le grand-duc Michel participait cependant activement à l'organisation de la résistance. Il négociait avec l'ambassadeur d'Angleterre M. Buchanan, et cherchait à se rendre compte de l'attitude de la Grande-Bretagne à l'égard de la transformation de la Russie en monarchie constitutionnelle. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre se montrèrent d'ailleurs très actifs dans les dernières minutes de l'Empire. Ils reçurent des envoyés de M. Rodzianko[2]. Au front les représentants militaires de la France et de la Grande-Bretagne s'efforçaient de pousser Nicolas II dans la voie des concessions et de la monarchie constitutionnelle. Ils se chargèrent, après l'abdication, de la protection de la dynastie déchue. Le général anglais Williams se rendit le 1er mai chez Nicolas II, porteur d'une lettre dans laquelle il indiquait au tsar que l'heure état venue « d'appeler le peuple à aider le souverain dans l'accomplissement de ses lourdes tâches ». L'ambassadeur de France, M. Paléologue, négociait le 26 février avec le leader du parti cadet[3] Maklakov. Pour les ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne le grande problème était celui de la guerre. Les 26 et 27 février, ils se rendirent plusieurs fois chez le ministre des Affaires étrangères Pokrovsky. Le 27 février M. Paléologue lui dit : « Le représentant d'un pays allié a bien le droit, en des circonstances aussi sérieuses, de donner au gouvernement impérial un avis concernant la politique intérieure ». Ce conseil du représentant d'une bourgeoisie étrangère aux représentants de la bourgeoisie russe c'était celui d'établir, par un accord entre l'autocrate et la bourgeoisie, la monarchie constitutionnelle. Mais la monarchie impériale renversée et l'accord entre l'autocratie et la bourgeoisie échouant en dépit des efforts des représentants de la France et de l'Angleterre, les deux ambassadeurs s'employèrent de leur mieux à soutenir et affermir la bourgeoisie. Ils témoignèrent de la plus grande sollicitude à l'égard de Nicolas II, ils accueillirent avec enthousiasme la nomination du grand-duc Nicolas Nicolaïévitch au commandement suprême. C'était là pour eux un gage de succès, l'indice du passage de l'armée à la bourgeoisie. Aussitôt après la formation du Gouvernement Provisoire, les ambassadeurs de France et d'Angleterre négocient avec Milioukov devenu ministre des Affaires étrangères. Ils insistent, M. Buchanan le relate dans ses mémoires, sur le maintien du grand-duc Nicolas Nicolaïévitch à la tête de l'armée. C'était à leurs yeux l'homme « le plus capable de tenir l'armée en mains ». Ils considèrent comme leur devoir le plus pressant de soutenir le Gouvernement Provisoire dans sa lutte contre les Soviets. Les bourgeoisies de France et d'Angleterre devaient soutenir le Gouvernement Provisoire afin de continuer la guerre ; la bourgeoisie russe aspirait comme elles à terminer les hostilités par une victoire, de sorte que le maintien des alliances ne lui était pas moins nécessaire. Aussi les exigences de Buchanan et de Paléologue ne rencontrèrent-elles aucune résistance. Le 4 mars nouveau style (17 mars vieux style)[4] un entretien avait lieu entre Paléologue et Milioukov ; ce dernier promettait catégoriquement que la Russie continuerait la guerre jusqu'au bout. L'ambassadeur de France exigeait que le Gouvernement Provisoire ne tardât plus à affirmer sa volonté de continuer la guerre et sa fidélité aux alliés. M. Milioukov l'assura que « toutes les garanties désirables seraient données au Alliés ».
La bourgeoisie russe, aux prises avec l'autocratie nobiliaire et féodale, avait toujours surveillé les quartiers ouvriers et n'avait jamais manqué de s'unir à la monarchie impériale dès que le mouvement ouvrier devenait menaçant. Pendant la révolution de février, le mouvement des masses né dans les quartiers ouvriers de Pétrograd gagna l'armée et entraîna la bourgeoisie russe. Celle-ci, représentée par ses dirigeants, dès qu'elle se vit en présence d'un mouvement de masses, s'efforça de l'enrayer, de le réprimer, de l'anéantir, de s'entendre à l'insu des ouvriers et des paysans avec l'autocratie et de prendre le pouvoir. Mais la monarchie des Romanov croulait. Elle n'avait plus la force d'agir ou de négocier. La bourgeoisie se trouva seule face à face avec la révolution. N'ayant pas su s'entendre avec l'autocratie ou n'en ayant pas eu le temps, elle ne pensa qu'à garder le pouvoir. Elle consentit, sous l'empire des circonstances, diverses concessions dans l'espoir de conserver le pouvoir, de ne sacrifier que des formes politiques et de gagner du temps pour rétablir par la suite les institutions momentanément sacrifiées.
« La proclamation de l'avènement au trône du grand-duc Michel Alexandrovitch, téléphonaient au général Roussky M. Rodzianko, président de la Douma, et M. Lvov, futur président du Gouvernement Provisoire, ne fera que verser de l'huile sur le feu et provoquer le massacre impitoyable de tout ce qu'on peut massacrer. Nous perdons tout pouvoir, personne ne pourra réprimer le mouvement populaire. Dans la formule de retour de la dynastie que nous proposons, il n'est pas exclu, il est même à souhaiter que le Conseil Suprême et le Gouvernement Provisoire actuels restent en fonction jusqu'à la fin de la guerre. Je suis convaincu que l'effervescence pourra rapidement se calmer dans ces conditions et qu'une victoire décisive nous sera assurée[5] ». La bourgeoisie entraînée par les événements ne songeait qu'à garder le pouvoir et à réprimer la révolution. C'est à cette fin qu'elle créa son appareil gouvernemental, le Comité Provisoire de la Douma, qui déploya sur l'heure une grande activité, groupant et rassemblant les forces de la bourgeoisie, appelant à Pétrograd le général Kornilov nécessaire au rétablissement de l'ordre, engageant, contre le Soviet de Députés Ouvriers et Soldats, la lutte pour le pouvoir et l'influence.
Le mouvement spontané des masses n'avait pas de centre organisateur, dirigeant. Entre l'organisation qui surgissait à Pétrograd pendant les combats de rues et les masses faisant la révolution toute liaison fit défaut au premier moment. La révolution embrassait déjà la ville entière que le centre d'organisation naissant, dépourvu de ressources et de forces, ne savait pas encore ce qui se passait. Le prolétariat et la petite bourgeoisie qui le suivait — la masse des soldats — faisaient la révolution. Le Bureau du Comité central et le Comité pétersbourgeois des bolchéviks y participaient dès le premier moment. Les bolchéviks marchaient avec les masses et s'efforçaient de les diriger. Leur tactique consistait en ces journées à élargir le mouvement, embrasse et conquérir l'armée pour le duel suprême avec l'autocratie. Chliapnikov relate dans ses mémoires qu'il combattit opiniâtrement au Bureau du Comité Central les velléités insurrectionnelles, insistant sur la nécessité de conquérir pacifiquement l'armée, recommandant d'organiser des meetings à proximité des casernes et d'y attirer les soldats. Il en fut ainsi à Pétrograd et ailleurs : le prolétariat fut partout en tête de la révolution de février. La force des masses n'était pas encore organisée. Les masses ne concevaient pas encore clairement les moyens appropriés à la poursuite de leurs fins.
Le Comité Exécutif du Soviet se forma presque à la même heure que le Comité Provisoire de la Douma d'Etat, le 27 février. Il comprit s'il faut en croire Soukhanov[6] : Kérensky, Skobélev, Tchéidzé, Gvozdiez, Griniévitch, Pankolov, Sokolov, Soukhanov, Kapélinsky, Sokolovsky, Chatrov, Stéklov, Zaloutsky[7], Pavlovitch-Krassikov[7], Chliapnikov[7], Alexandrovitch-Dmitrievksy, et, en qualité de délégués des partis : Molotov (bolchévik), Erlich et Raffés (du Bund juif), Bogdanov et Batoursky (menchéviks), Bramson et, au début, Tchaïkovsky, puis Stankévitch (travaillistes), Roussanov et Zenzinov (socialistes-révolutionnaires), Piéchékhonov et Tcharnolousky (socialistes populaires), Iouréniev (organisation social-démocrate des rayons), Stoutchka[8] (social-démocratie lettone), Kozlovsky[8] (social-démocratie polonaise). Les menchéviks, les socialistes-révolutionnaires, les socialistes populaires et les travaillistes, c'est-à-dire les groupes qui ne concevaient et ne comprenaient la révolution russe que comme une révolution bourgeoise, avaient donc au Comité Exécutif du Soviet une forte majorité ; les bolchéviks n'y avaient que 4 représentants. Cette composition du Comité Exécutif détermina sa tactique. Le Comité ne songea pas à étendre et à développer la révolution comme le préconisaient les bolchéviks dans leur manifeste du 26 avril mais chercha les moyens de la tourner, d'en éluder les questions brûlantes susceptibles de mettre brutalement face à face le prolétariat et la bourgeoisie. Le Soviet (Conseil) de Députés Ouvriers, formé par les masses, devait exprimer leur volonté révolutionnaire. Mais les masses ne concevant pas encore le programme social de la révolution portaient tous leurs coups à l'autocratie nobiliaire et féodale sur laquelle se consacrait leur attention, ce qui permettait aux représentants de la théorie de la révolution bourgeoise, partisans, eux aussi, du renversement de l'autocratie féodale et nobiliaire, d'assumer le rôle de porte-parole du mouvement révolutionnaire. Cette contradiction entre les aspirations des masses et leurs porte-parole, ne devait apparaître que plus tard dans le courant de l'année 1917, de même que la contradiction entre les aspirations des prolétaires et des paysans et celle de la bourgeoisie.
La lutte entre le Comité Exécutif du Soviet et le Comité provisoire de la Douma s'engagea autour de l'armée. La bourgeoisie avait besoin, tant pour atteindre ses fins en politique extérieure que pour s'affermir au pouvoir, d'une armée intacte. Mais si la majorité du Comité Exécutif la suivait en politique étrangère, cette majorité s'opposait en politique intérieure aux tentatives de réaliser un compromis avec l'autocratie effondrée et de réprimer la révolution. La lutte qui prit fin, plus tard, par un accord entre les adeptes de « deux étapes » de la révolution bourgeoise s'engagea en février au moment des pourparlers entre le Soviet et le Gouvernement Provisoire. Soukhanov le relate dans ses mémoires, Stéklov en informa en mars la conférence des Soviets. Trois questions furent discutées au cours de ces pourparlers : celles qui, précisément, exprimaient le mieux les vœux et les espérances de la bourgeoisie. La bourgeoisie ne voulait rien préjuger des formes du gouvernement[9] ; les pourparlers de Rodzianko et de Lvov nous ont déjà éclairés sur ce point. La bourgeoisie s'opposait aux réformes dans l'armée ; elle entendait maintenir l'ancienne discipline. L'autonomie intérieure de l'armée préconisée par les délégués du Soviet se heurtait à une forte opposition, et le grand leader de la bourgeoisie, Milioukov, rédigea même un paragraphe de la déclaration commune, ainsi conçu : « L'ancienne discipline militaire maintenue dans les rangs et en temps de service, toutes les restrictions des droits civiques des soldats sont abolies ».
Le Comité provisoire de la Douma s'efforçait avec persévérance de s'affermir ; à cet effet, il ne laissait échapper aucune occasion d'agir. Il s'occupa notamment, et de façon touchante, du sort de l'ex-empereur. Mais la force chaotique des masses qui venait de renverser la monarchie trois fois séculaires des Romanov, cette force sociale encore mal organisée, qui n'avait encore que des perceptions et des mots d'ordre imprécis, que les partisans de la révolution bourgeoise représentaient mal au Soviet, était cependant sur ses gardes, exigeant sans cesse la satisfaction d'un minimum de revendications politiques clair et précis aux yeux des prolétaires et des paysans.
Le manque d'organisation, le manque d'un programme de lutte de classe que les masses prolétariennes eussent pu comprendre ne permettait pas aux ouvriers d'envisager nettement en février la prise du pouvoir. Abandonnant de sont plein gré le pouvoir à la bourgeoisie, le prolétariat était cependant amené par la force des choses à définir son programme de classe. Dès février toutes les conditions de la prise du pouvoir étaient pour lui, réalisées ; et, laissant la bourgeoisie gouverner, il avait créé, à côté des organisations bourgeoises du pouvoir, les Soviets des Députés ouvriers, organes du pouvoir prolétarien.
Lénine fut le premier à indiquer dans ses Lettres de loin, dans son article sur la dualité des pouvoirs, dans ses Thèses d'avril, le sens et la portée de la révolution de février, dont il donna une appréciation générale. Il la considérait comme une révolution bourgeoise, la définissant ainsi d'après le caractère social de la transmission du pouvoir d'une classe à une autre. Le pouvoir passe en février des mains de l'autocratie féodale et nobiliaire à la bourgeoisie. La révolution s'accomplit d'ailleurs avec le consentement et le concours même des bourgeoisies de France et d'Angleterre. Sous la pression de forces révolutionnaires grandissantes, les bourgeoisies russe et franco-anglaise croyaient réserver l'avenir sur leur point faible, dans le secteur le moins fortifié de leur front, dans celui où la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile devenait évidente. Lénine indiqua, dans un article intitulé « Les tâches du prolétariat dans notre révolution », que la révolution de février, naissant du rapport des forces sociales en présence et de l'aggravation de situation provoquée par la guerre impérialiste, marquait le commencement de la transformation de celle-ci en guerre civile devenait évidente. Lénine indiqua, dans un article intitulé « Les tâches du prolétariat dans notre révolution », que la révolution de février, naissant du rapport des forces sociales en présence et de l'aggravation de situation provoquée par la guerre impérialiste, marquait le commencement de la transformation de celle-ci en guerre civile. La chaîne de l'impérialisme se rompait pour la première fois à son point faible. Lénine disait : « La révolution de février a été le commencement de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Elle a fait le premier pas vers la fin de la guerre, qui ne peut être assurée que par une autre action, à savoir par le passage du pouvoir au prolétariat. Ce sera le commencement de la percée du front universel capitaliste, et ce n'est qu'en trouant ce front que le prolétariat pourra soustraire l'humanité aux horreurs de la guerre et lui assurer une paix durable et solide ». La révolution de février avait été une révolution bourgeoise faite par les prolétaires et les paysans, malgré la bourgeoisie. Cette dernière ayant reçu le pouvoir avait adopté une attitude contre-révolutionnaire. De là les formes et le caractère particulier de la révolution. Les prolétaires et les paysans y formaient leurs propres organisations, préparant la transformation de la révolution bourgeoise en révolution socialiste prolétarienne. A côté du Gouvernement Provisoire, dictature de la bourgeoisie, se formaient les soviets, organes de la dictature révolutionnaire démocratique des prolétaires et des paysans. C'était là le trait le plus caractéristique du moment.
Il y avait des soviets à côté du gouvernement bourgeois. « La révolution de février, écrivait Lénine, est allée plus loin que les révolutions bourgeoises démocratiques ne vont d'habitude, mais n'est pas encore arrivée à la dictature du prolétariat et des paysans, sous une forme pure ». L'aspect particulier du problème du pouvoir et du rôle international de la révolution de février assignait au prolétariat russe de nouvelles tâches. La dictature révolutionnaire démocratique était réalisée. Le prolétariat devait aller plus loin. Lénine détermina les tâches nouvelles de la classe ouvrière et du parti dans ses Thèses d'avril publiées dès le lendemain de son retour en Russie, le 4 avril, et adoptées à la conférence d'avril du parti bolchéviste. Le problème essentiel de la révolution, disait-il, était celui du pouvoir. Le prolétariat, affirmait-il, doit combattre pour une république des Soviets. Et, pour l'obtenir de haute lutte, il faut opposer à la bourgeoisie et à son gouvernement provisoire le prolétariat et ses soviets. Il faut organiser la petite bourgeoisie, les paysans, il faut les soustraire à l'influence de la collaboration des classes, les entraîner. La tâche se réduisait à l'organisation d'une majorité révolutionnaire susceptible de prendre le pouvoir par les soviets. Lénine préconisa la répudiation de toute solidarité avec le Gouvernement Provisoire, contre lequel il fallait dresser nettement le prolétariat et le paysan.
Cette appréciation de la révolution de février et les déductions pratiques qu'il en tirait se heurtèrent à l'opposition de Kaménev et d'un groupe de militants bolchévistes. Kaménev considérait la révolution de février comme une révolution bourgeoise inachevée. Il ne la considérait pas comme caractérisée par la transmission du pouvoir d'une classe à une autre, mais par la réalisation d'un programme défini. Dès lors, considérant la révolution de février comme une révolution bourgeoise inachevée, Kaménev et ses camarades repoussaient la tactique de Lénine et les desseins stratégiques exposés dans les thèses d'avril. Répondant à celles-ci, Kaménev publia le 8 avril 1917, dans la Pravda un article soulignant le caractère inacceptable, à son avis, des vues de Lénine. «Si, écrivait-il, nous avons déjà achevé en Russie la révolution démocratique et si nous sommes entrés, sous l'influence de la guerre impérialiste, dans la voie du socialisme, il devient vraiment absurde d'exiger du gouvernement des mesures tendant à la paix. Il est absurde de parler d'Assemblée constituante, absurde de songer à une république parlementaire. Le camarade Lénine, du reste, ne voulant rien changer à sa logique ne pense à ces choses, s'il y pense, que pour les nier. Il ne s'agit pas de présenter des revendications au gouvernement mais de le démasquer, il ne s'agit pas d'une république parlementaire, mais des soviets, etc. ».
Que fallait-il faire ? Il fallait, écrivait et soulignait Lénine, préparer résolument la chute du capitalisme par des actions habiles et progressives. Ces actions s'imposaient, c'était évident. Mais des actions tendant au socialisme et à la subversion du capital, seuls les ouvriers pouvaient les entreprendre et ils se rendaient compte qu'elles ne seraient pas possible au cours d'une révolution démocratique inachevée dans le pays de l'Europe le plus arriéré au point de vue économique, à un moment où les campagnes n'avaient pas encore liquidé le servage. La situation ainsi conçue n'était guère favorable à la marche au socialisme. Pensant que la révolution bourgeoise démocratique n'était pas achevée, Kaménev considérait la démocratie bourgeoise comme n'ayant pas encore épuisé sa mission. D'où cette conclusion que les soviets, bloc des forces petites-bourgeoises et prolétariennes, avaient pour tâche d'achever la révolution bourgeoise démocratique. Kaménev formulait sur le bloc des ouvriers et des paysans et la mission de ce bloc dans les révolutions bourgeoises et prolétarienne une appréciation erronée. Le bloc des paysans et des prolétaires existe dans la révolution bourgeoise, pensait-il, mais la révolution bourgeoise n'est terminée et la révolution socialiste ne commence que lorsque le prolétariat se sépare de la petite bourgeoisie et poursuit lui-même ses fins de classe. Ainsi, d'après Kaménev, le caractère inachevé de la révolution bourgeoise démocratique permettait au bloc des prolétaires et des paysans de durer et devait séparer ce bloc du gouvernement provisoire. A cette fin, il fallait, toujours suivant Kaménev, que les soviets exerçassent un contrôle sur le Gouvernement Provisoire. Cette tactique n'aboutissait pas à divulguer les antagonismes de classe, à opposer le prolétariat et les paysans à la bourgeoisie, mais à faire soutenir celle-ci par le prolétariat. Les vues de Kaménev, exposées à la conférence d'avril se heurtèrent à la résistance énergique de Lénine. Kaménev passait, disait Lénine, sur les positions de Tchéidzé et des menchéviks. La majorité de la conférence d'avril repousse les idées de Kaménev.
Lénine et le parti durent aussi défendre leur appréciation de la révolution de février contre celle que donnait Trotsky dans ses œuvres. Trotsky[10] avait écrit sur la révolution de février plusieurs articles publiés en divers endroits à l'étranger. Il y reproduisait ses anciennes appréciations de la révolution de 1905. Il comparait la révolution de 1917 à celle de 1905. Le cours de l'une était analogue à celle de l'autre. « Les rues de Pétrograd se sont de nouveau mises à parler la langue de 1905, écrivait Trotsky. Comme alors, pendant la guerre russo-japonaise, les ouvriers exigent du pain, la paix et la liberté. Comme alors les tramways s'immobilisent, les journaux ne paraissent plus. Et comme alors, on ne voit dans les rues de la capitale que ces deux forces : les ouvriers et les troupes du tsar ». Comme en 1905, Trotsky niait le rôle politique et la signification de la petite bourgeoisie. « Où est en Russie la petite bourgeoisie ? Son rôle économique est insignifiant ». Comme en 1905, Trotsky formulait le mot d'ordre de la prise du pouvoir par les ouvriers. Lénine, tenant compte du rôle de la petite bourgeoisie, soulignait la nécessité d'affermir le bloc du prolétariat et des paysans. Trotsky parlait de la conquête de la petite bourgeoisie par le prolétariat appelé à prendre seul le pouvoir. Lénine, étudiant ces idées de Trotsky en 1917, écrivait qu'elles impliquaient le danger de tenter un saut par-dessus le mouvement paysan qui n'avait pas encore vécu et de tomber ainsi dans le subjectivisme : « Ne sommes-nous pas menacés de tomber dans le subjectivisme, dans le désir de sauter par dessus le mouvement paysans qui n'a pas encore vécu, qui n'a pas encore accompli sa mission ? Si je disais : pas de tsar, un gouvernement ouvrier, nous courrions ce risque ». C'est ainsi que Lénine dut défendre ses desseins stratégiques au sein du parti et combattre à la même heure les desseins stratégiques, depuis longtemps répudiés par l'histoire, formulés par Trotsky. Les desseins stratégiques de Lénine furent adoptés par la conférence d'avril du parti bolchéviste et devaient être réalisés plus tard par le prolétariat et les masses paysannes.
- ↑ Petite ville et résidence impériale à 23 kilom. de la capitale. Aujourd'hui Dietskoïé-Sélo (N. du Tr.).
- ↑ M. Rodzianko, président de la IVe Douma, richissime propriétaire foncier, était le leader reconnu de la bourgeoisie libérale. (N. du Tr.).
- ↑ Cadet vient de K. D., initiales russe de « constitutionnel-démocrate », nom que portait le parti de la bourgeoisie libérale. (N. du Tr.).
- ↑ Le calendrier julien, en vigueur en Russie sous l'ancien régime, retardait de treize jours (vieux style) sur le calendrier grégorien en vigueur en Occident (nouveau style) et qui fut introduit en Russie le 1er février 1918.
- ↑ Archives de la Révolution Russe, t. III, p. 266.
- ↑ Soukhanov, menchévik, participe aux travaux du premier Soviet de Pétrograd en 1917 ; auteur de Mémoires très détaillés. (N. du Tr.).
- ↑ 7,0 7,1 et 7,2 Bolchéviks. (N. du Tr.).
- ↑ 8,0 et 8,1 Sympathisait avec les bolchéviks. (N. du Tr.).
- ↑ République ou monarchie constitutionnelle. Ainsi se posait à ce moment la question. (N. du Tr.).
- ↑ Alors en Amérique. (N. du Tr.).