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04
CHAPITRE IV
Les contradictions internes de la révolution de février-mars se révèlent : les classes sociales et la lutte pour le pouvoir.
La révolution de février, nous l'avons dit, était en proie à de profondes contradictions : la force sociale dont la révolution était l’œuvre avait porté au pouvoir un gouvernement qui se donnait pour tâche essentielle de combattre et réduire la révolution ; les ouvriers et les masses de soldats-paysans conduits par les ouvriers posaient, par l'action révolutionnaire, les questions de la guerre, de la terre, du pain, tandis que la bourgeoisie au pouvoir ne pensait qu'à sauvegarder la structure de l'ancienne Russie, à rétablir « l'ordre » et tirer parti des ouvriers et des paysans pour ses propres buts. Les ouvriers et les soldats attendaient et désiraient une politique étrangère et intérieure active, tandis que le Gouvernement Provisoire appelait, dès le début de la révolution, le général Kornilov à Pétrograd et s'efforçait de conserver et d'affermir par tous les moyens la structure bourgeoise et seigneuriale de l'ancienne Russie.
Ce fut dans ce système de contradictions que se débattirent désespérément les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires ; les ouvriers et les paysans s'en dégagèrent eux-mêmes avec peine. Dès les premiers jours de la révolution de février, cette contradiction devint manifeste. Diverses questions se posèrent catégoriquement et, tout d'abord, celle de la guerre. « Des soldats venaient à la rédaction. Ils étaient radieux. Ils venaient parce qu'ils avaient besoin de causer. On les recevait affectueusement, avec confiance. Cette armée était la nôtre. Ils parlaient de la guerre. « Pas de paix à tout prix, mais il est temps d'en finir ». Ce n'était pas une décision, c'était un problème que posait la conscience populaire. Des membres du comité (militaire) venaient aussi : c'était des gens de la gauche, du centre, de la droite... « On est en guerre, que faire ? La guerre jusqu'à la victoire finale ». Tous étaient de cet avis. Et je me perdais, plus désorienté qu'en 1914-1915 à une époque où le problème était pourtant plus ardu. Je me perdais en présence de l'unanimité des industriels, des libéraux et des socialistes[1] ».
Ces lignes étaient écrites à Novorossiisk, mais il en était partout ainsi, même à Pétrograd, même au Comité Exécutif Central des Soviets. Les contradictions entre les intérêts de la bourgeoisie au pouvoir et ceux des ouvriers et des paysans surgissaient à chaque instant, à chaque pas. La grave crise économique provoquée, nourrie et sans cesse aggravée par la guerre en formait le fond.
La ruine économique et la rupture entre l'industrie et l'agriculture, phénomènes qui avaient commencé dès le début de la guerre, se firent surtout sentir âprement en 1917. Le gaspillage de forces productrices qu'était la guerre commençait à porter ses fruits. La rupture de relations entre la ville et la campagne — entre les centres industriels et les marchés de matières premières et de vivres — nous apparaît le mieux dans la ruine des transports. La guerre imposait aux chemins de fer une activité formidable. Le capital constant des réseaux — voies, locomotives, wagons — s'usait plus vite qu'il ne se reconstituait et il en résultait tout d'abord un ralentissement des transports par tout le pays. Voici des chiffres. En 1916, 38.000 wagons étaient déplacés en 24 heures ; en 1917, le déplacement n'était plus que de 27.635 wagons, soit une diminution de 28,7 %. Le déplacement d'une locomotive en 24 heures diminua dans le même laps de temps de 17,51 %, passant de 91 verstes en 1916 à 75 verstes en 1917. Le spectre de la famine se dressa sur les centres industriels. La Rabotchaïa Gazéta (Gazette Ouvrière), organe central menchéviste, publia en octobre 1917, sans bien se rendre compte de ce qu'elle faisait, des statistiques concernant l'exécution des commandes des farines et des blés en 1917. En voici quelques chiffres :
| Année 1917 | Pour l'armée | Pour la population civile |
|---|---|---|
| Janvier | 54,4 | 0,2 |
| Février | 45,9 | 29,6 |
| Mars | 50,4 | 41,4 |
| Avril | 36,4 | 24,7 |
| Mai | 61,4 | 56,9 |
| Juin | 53,2 | 34,3 |
| Juillet | 32 | 26,1 |
| Août 1-15 | 18,4 | — |
| Août 16-31 | 31 | 32,7 |
| Septembre 1-15 | 36,2 | — |
Ce tableau dévoile la faillite complète de la politique des menchéviks, incapables de prendre des mesures énergiques contre la ruine ; il montre la situation objective, il montre la baisse constante du pourcentage des chargements et, par conséquent, de la quantité de vivres mise à la disposition de l'armée et de la population. Les chiffres cités par le ministre des transports, Oustrougov, en séance du Conseil économique du Gouvernement Provisoire firent la même démonstration.
En juin 1917, Pétrograd reçoit 5.052 wagons de farine ; le mois suivant, il n'en reçoit que 1.959. Les approvisionnements diminuaient ; le prix du pain et des produits alimentaires montait parallèlement. En janvier 1917, le prix de la livre de pain accusait par rapport au prix d'avant-guerre une augmentation de 200 % ; en juillet, l'augmentation était de 333 % : le chômage augmentait aussi. D'après des données, très incomplètes d'ailleurs, produites par Milioutine[2] le nombre de chômeurs évolua comme suit :
| Mars | 1917, | fermeture de | 43 | entreprises, | avec | 6.646 | ouvriers |
| Avril | — | — | 55 | — | — | 2.816 | — |
| Mai | — | — | 108 | — | — | 8.701 | — |
| Juin | — | — | 125 | — | — | 38.455 | — |
| Juillet | — | — | 206 | — | — | 47.759 | — |
Le sabotage conscient du patronat, l'usure des machines et de l'outillage confondaient ici leurs effets. L'armée des sans-travail grandissait dans cette atmosphère de crise économique. De graves questions économiques se posaient au prolétariat, exigeant impérieusement une solution. Le Gouvernement Provisoire, gouvernement bourgeois attaché au char d'assaut du capitalisme mondial, ne pouvait jouer qu'un rôle « protecteur ».
Le Gouvernement Provisoire, quelle que fût sa composition, eut pendant toute l'année 1917, en politique étrangère, une attitude invariable : il voulut continuer la guerre à tout prix jusqu'à la victoire, jusqu'au triomphe des intérêts et des revendications de la bourgeoisie russe. Le premier Gouvernement Provisoire le disait sans ambages, simplement et nettement, comme s'exprime parfois la bourgeoisie qui ne sait pas toujours dissimuler ses appétits sous des finesses diplomatiques ; le ministère suivant, comprenant déjà des otages de la démocratie et des représentants des soviets le disait encore, mais avec une foule de phrases sonores sur la paix du monde. A partir des premières heures de la révolution de février, à partir du moment où les prolétaires et les paysans avaient balayé l'autocratie et où la bourgeoisie s'était emparée du pouvoir, la bourgeoisie avait adopté en matière de politique étrangère une attitude bien déterminée : guerre jusqu'au bout, guerre à tout prix, guerre aux côtés de nos glorieux alliés. Le 4/17 mars, Milioukov déclarait dans un télégramme aux représentants diplomatiques de la Russie à l'étranger que la Russie s'acquitterait « avec un invariable respect des obligations internationales assumées par le régime déchu et demeurerait fidèle à ses engagements ». « La Russie se battra jusqu'au bout contre l'ennemi commun, inflexiblement et inlassablement ». Cette attitude, Milioukov la défendit avec ardeur et s'en inspira sans cesse dans sa politique aux Affaires étrangères. Son successeur, un autre représentant de la bourgeoisie, fit de même. Milioukov fut chassé du Gouvernement Provisoire par les prolétaires et les paysans ; mais ceux-ci n'écartant qu'une personnalité, laissèrent la bourgeoisie continuer la politique étrangère qui les indignait et qu'ils entendaient empêcher. Le successeur de Milioukov, Térechtchenko, travailla tout aussi inflexiblement, ardemment, opiniâtrement à continuer la guerre jusqu'à la victoire finale. La bourgeoisie russe comprenait très bien que la victoire finale avait pour elle une signification différente de celle que lui prêtaient les bourgeoisies françaises et anglaises. Elle entendait continuer la guerre avec ses « glorieux alliés » mais, avant la révolution déjà, elle craignait que ces derniers ne lui arrachassent le plus gros de son butin. Sa situation fut aggravée par la révolution. Le prolétariat et les masses paysannes l'assaillirent et voulurent sortir de la guerre, tandis que le Gouvernement Provisoire s'efforçait de contraindre les prolétaires et les paysans à se battre dans l'intérêt des classes riches. Le Gouvernement Provisoire devait donc, à la fois, obliger les travailleurs russes à se battre et à défendre ses buts de guerre contre les bourgeoisies françaises et anglaises. Attachée à celles-ci par les chaînes sanglantes de la guerre, la bourgeoisie russe luttait sourdement avec elles, et cette lutte qui se déroula pendant toute la guerre continua en 1917, lors même que le prolétariat et les paysans menacèrent la bourgeoisie russe d'une complète défaite. Le 24 mai (6 juin), le ministère des Affaires étrangères Térechtchenko adressait à l'ambassadeur de Russie à Londres le télégramme suivant : « Le gouvernement anglais consentant en principe à l'examen des buts de guerre, nous considérons qu'il n'est pas de notre intérêt de provoquer en ce moment des conversations entre alliés sur ce sujet. Le moment d'engager ces conversations viendra quand les efforts du Gouvernement Provisoire tendant à rétablir la situation au front auront été couronnés de succès ». Ce télégramme est significatif. Il relève quels rapports existaient entre la bourgeoisie russe et les bourgeoisies française et anglaise. Il relève les espérances que la première fondait sur ses armes. Il nous explique enfin pourquoi la bourgeoisie russe mettait tant d'ardeur à continuer et à rallumer la guerre. Ses buts de classe, ses intérêts de classe étaient en jeu dans une lutte qui la mettait aux prises non seulement avec la coalition austro-allemande, mais aussi avec la France et l'Angleterre bourgeoises. La bourgeoisie russe n'était pas seule, il est vrai, dans cette lutte. Les socialistes de défense nationale la soutenaient avec zèle.
Le ministre socialiste révolutionnaire de la Guerre et de la Marine Kérensky était le premier et le plus diligent de ses serviteurs. Tous les efforts de Kérensky tendaient à rallumer la guerre, à engager l'armée en de grandes offensives et à créer ainsi une situation dans laquelle il aurait été permis à la bourgeoisie russe de parler haut et ferme d'une part aux prolétaires et aux paysans, de l'autre à la bourgeoisie français et anglaise. Il s'agissait d'assurer à la bourgeoisie russe le butin de guerre que les Alliés lui disputaient sourdement. Soucieux de ses propres intérêts de classe, mais pressé par les ordres de Paris et de Londres, il se hâta donc d'engager les armées russes dans l'offensive pour terminer victorieusement la guerre. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires l'aidèrent. Considérant que la révolution en cours était une révolution bourgeoise et que toute évolution plus poussée serait fatale à la Russie, ils s'opposaient depuis le début des événements à la continuation de la révolution, la freinaient, tentaient de soutenir la bourgeoisie et de retenir les ouvriers et les paysans dans les limites de la révolution de février.
L'aggravation constante de la crise économique les obligeait à envisager l'organisation de la production et de la distribution. La nécessité d'une régularisation apparaissait à tout le monde. La bourgeoisie s'en rendit compte comme le prolétariat, mais songea à d'autres solutions. Elle déclara ne vouloir admettre aucune intrusion dans ses affaires, aucun amoindrissement de ses droits. Les industriels tinrent dans les premiers jours de juin une conférence à Pétrograd. Ils déclarèrent que « tout régime différent du capitalisme était impossible en Russie » ; aussi la régularisation de la vie industrielle devait-elle demeurer entièrement aux mains de la bourgeoisie, du patronat ; tout attentat à ce principe et au droit de la bourgeoisie, le contrôle ouvrier de la production par exemple, ne pouvant qu'amener « les entreprises à leur perte » et devant être « immédiatement empêché comme contraire aux intérêts de la population du pays tout entier[3] ».
A la même heure, le prolétariat exigeait, simultanément en diverses conférences des Comités de fabriques et d'usines à Pétrograd et à Moscou, le contrôle ouvrier, mesure qu'il considérait comme urgente et impérieusement nécessaire. Des antagonismes de classe apparaissaient ainsi sous une forme aiguë, très nette. La bourgeoisie se cramponnait à ses privilèges et à son hégémonie sociale, attaqués par le prolétariat. Tout en prenant les mesures propres au maintien de sa domination, elle considérait avec effroi les perspectives que lui ouvrait la révolution. Parlant en mai au congrès des Comités des Industries de Guerre, M. Goutchkov, cédant à la poussée révolutionnaire déclarait : « L'industrie russe est disposée à se priver des bénéfices exagérés et même de tout bénéfice ». L'industrie russe était disposée à des sacrifices temporaires pourvu que la propriété privée fût maintenue. M. Goutchkov continuait : « Le transfert mécanique du capital, ou, comme on dit, la nationalisation et la socialisation, constituerait une expérience qui ne fut jamais tentée nulle part et qui risquerait de saper la base même de la haute industrie[4] ». Les menchéviks et les s.-r. s'agitaient entre ces deux forces ennemies, cherchant à convaincre les uns et les autres, et à démontrer aux ouvriers que le Gouvernement Provisoire était un gouvernement de travailleurs. Les partisans de la collaboration des classes faisaient, une fois de plus, front contre les ouvriers.
Pendant que siégeait à Pétrograd la conférence des industriels déclarant crime contre l'Etat tout attentat aux droits du patronat, l'organe des menchéviks, la Rabotchaïa Gazéta, publiait un article intitulé « Comment les adeptes de Lénine combattent la ruine », où l'on trouve ces lignes : « Le Gouvernement Provisoire au sein duquel la bourgeoisie a la majorité peut-il se mettre en travers de notre chemin ? Nous pouvons régulariser toute la vie économique et nous le pouvons sous le gouvernement actuel, car toutes les classes de la population y sont intéressées ; nous le pouvons dans l'intérêt des masses laborieuses des paysans et des ouvriers, la démocratie révolutionnaire ayant une influence prépondérante sur les destinées de la révolution » (« Rabotchaïa Gazéta », n° 69, 1917).
Les contradictions de classe s'aggravaient tandis que les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires faisaient front, dans cette question comme dans celles de la politique étrangère, contre le prolétariat, obligés qu'ils y étaient par leur principe de révolution bourgeoise. Cela ne servait qu'à creuser davantage le fossé entre les ouvriers et la petite bourgeoisie d'une part et le Gouvernement Provisoire et ses idéologues de l'autre. Les menchéviks et les s.-r. qui ne cessaient d'avertir les bolchéviks du danger de s'isoler du prolétariat s'en isolaient eux-mêmes. Mais la diminution de l'influence de ces conciliateurs sur le prolétariat se traduisait aussitôt par une diminution de puissance politique ; l'influence et la force des partisans de la collaboration des classes étaient en baisse. Ces socialistes, ne satisfaisant pas le prolétariat, le repoussaient par là même ; mais ils ne satisfaisaient pas non plus la grande bourgeoisie. Leur tentative d'arrêter la révolution et de lui conserver le caractère d'une révolution bourgeoise les obligeait non seulement à défendre les intérêts de la propriété à l'intérieur, mais aussi à faire une politique active à l'extérieur. La défense nationale révolutionnaire manifestait la révolution bourgeoise et la collaboration de classe.
D'un point de vue objectif la continuation de la guerre jusqu'à la victoire finale en résultait. « L'offensive n'est nullement le contraire de la défense », avaient écrit les stratèges de la Rabotchaïa Gazéta. La défense nationale révolutionnaire se lia profondément à la boucherie impérialiste. Pour la bourgeoisie toute victoire, toute défaite au front fut sa victoire ou sa défaite ; aux yeux des partisans de la défense nationale révolutionnaire les impérialistes français et anglais furent les « glorieux alliés » qu'ils avaient été pour la Russie impériale. « Profitant de la faiblesse de notre front, l'état-major allemand en retire ses troupes afin d'écraser les armées anglo-françaises et de jeter ensuite ses forces sur notre front pour dicter ses conditions à la révolution russe » (Rabotchaïa Gazéta, n° 85, 25 juin 1917). La conception du caractère bourgeois de la révolution, privait celle-ci de son caractère international ; et les menchéviks et les s.-r. l'attachant aux pays conquérants de l'Entente, chez lesquels la révolution bourgeoise s'est accomplie depuis longtemps, faisaient de la révolution russe la servante docile du capitalisme anglo-français. Luttant contre le prolétariat et la petite bourgeoisie pour la conservation du régime bourgeois à l'intérieur, ils les trahissaient également à l'extérieur comme l'avait fait auparavant le tsarisme. La révolution bourgeoise oblige.
Le premier combat fut livré le 18 avril sur la question de la guerre ; l'attitude équivoque des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires s'y révéla immédiatement. Le Gouvernement Provisoire de la bourgeoisie essaya, le 18 juin, de sortir ses griffes impérialistes. On sait maintenant grâce aux Mémoires de M. Paléologue, ambassadeur de France à Pétersbourg, et de M. Buchanan, ambassadeur d'Angleterre, que tous les discours, toutes les notes de M. Milioukov, ministre des Affaires étrangères, furent inspirés par les deux ambassadeurs. La bourgeoisie russe voulait faire la guerre ; occupant au Gouvernement Provisoire des fauteuils ministériels elle ne pensait qu'à réprimer la révolution, souscrivant volontiers, à cette fin, aux exigences de la finance étrangère. Paléologue et Buchanan relatent sans détours leurs entrevues avec Milioukov, leurs exigences, ses promesses. La note du 18 avril sur la fidélité de la Russie aux buts de guerre des Alliés fut le résultat des aspirations de la bourgeoisie russe et de ses prêteurs. Elle suscita une opposition violente de la part du prolétariat et de la petite bourgeoisie ; et ce conflit contenait en germe toutes les contradictions ultérieures de la révolution. Le gros de l'armée, c'est-à-dire une grande partie de la petite bourgeoisie, se prononça hautement contre le Gouvernement Provisoire ; les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, membres de l'institution soviétique centrale, obéissant à la poussée des masses défendirent pourtant le gouvernement et s'efforcèrent de liquider le conflit, sachant fort bien qu'un changement de politique étrangère poserait la question du changement de la politique intérieure, soulevant un un mot une foule de problèmes dont « la bonne société » avait coutume de remettre la solution à l'Assemblée constituante.
Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires ne se dressaient pas encore nettement en face des ouvriers et des paysans, mais ils parlaient et agissaient déjà en défenseurs de la bourgeoisie chargés par elle de « dompter » les ouvriers et les paysans. Les manifestations du 18 avril signifièrent la rupture entre le gouvernement et les masses, révélèrent le caractère social et les fins de l'un et des autres. Lénine, analysant les événements du 18 avril, écrivit : « Les soldats prirent l'initiative des manifestations aux cris irréfléchis, inutiles et contradictoires de A bas Milioukov ! comme si un changement de personne et de groupes pouvait modifier la nature même d'une politique. C'est dire que la grande masse flottante et inconstante qui touche de près les paysans, la masse petite-bourgeoise, d'après sa définition scientifique, va, dans ses oscillations, des capitalistes aux ouvriers révolutionnaires. Cette oscillation, ce mouvement de masses capables de tout décider par sa puissance a ouvert la crise[5] ». C'était le commencement de l'abandon progressif du Gouvernement Provisoire par le prolétariat et la petite bourgeoisie. Tandis que le principe de la révolution bourgeoise obligeait non seulement les partisans de la collaboration des classes à soutenir et à défendre le Gouvernement Provisoire, mais encore à y participer afin d'y faire une politique bourgeoise de conservation des bases traditionnelles de l'ordre capitaliste, les ouvriers et les paysans entraînés par la guerre mondiale et la crise s'acheminaient inexorablement vers la solution des problèmes que leur posait la vie.
La politique extérieure écarta du Gouvernement Provisoire les masses de la petite bourgeoisie et situa à la foi ses amis et ses adversaires. Les antagonismes de classe s'accentuèrent. La fidélité des partisans de la collaboration de classe ne fut appréciée de personne. Une politique étrangère agressive, couronnée par l'offensive du 18 juin, exaspéra le prolétariat de Pétrograd. Son éloignement de la collaboration de classe et son animosité envers le Gouvernement Provisoire, qui s'étaient déjà fait sentir en avril, apparurent au cours des manifestations de juillet, pendant le premier congrès des Soviets. Le prolétariat passa dans les journées de 3, 4 et 5 juillet, des manifestations à l'action. Les ouvriers de Pétrograd affluèrent autour du Palais de Tauride, siège du Comité Exécutif panrusse des Soviets, auquel ils demandaient d'assumer le pouvoir.
Le mouvement échoua. Le Comité Exécutif panrusse, comprenant bien que l'exercice du pouvoir exigerait un nouveau programme, l'abandon du principe de la révolution bourgeoise et le passage à la révolution prolétarienne internationale, refusa de prendre le pouvoir. Il fit appel à la troupe et réprima les manifestations ouvrières. Les conséquences de ces journées furent très grandes. Le Comité Exécutif panrusse des Soviets avait opposé la force des armes au prolétariat et à la petite bourgeoisie qui suivait le prolétariat. Dès lors, il y eut du sang entre le Comité incarné par ses dirigeants menchéviks et socialistes-révolutionnaires et le prolétariat. On désarma, en vertu des ordres du Comité, les ouvriers et les soldats qui avaient participé aux manifestations, on en arrêta un grand nombre ; la répression s'acharna surtout contre les participants et les dirigeants du mouvement ainsi que sur le parti bolchéviste. Le Comité Exécutif panrusse des Soviets donnait les ordres ; des officiers contre-révolutionnaires les exécutaient.
Ce qui avait été maintes fois demandé par la bourgeoisie contre-révolutionnaire fut fait par les officiers et les généraux spécialisés dans ces sortes de besogne. L'attitude du Comité Exécutif panrusse des Soviets et les brutalités de la répression posèrent avec une forme nouvelle le problème du pouvoir. Le prolétariat, vaincu par la coalition de la bourgeoisie contre-révolutionnaire des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, ne pouvait plus accomplir ses tâches qu'en forçant le front commun de ses adversaires contre-révolutionnaire : par la prise du pouvoir en un mot. Lénine le comprenait admirablement qui, analysant les événements des 3-5 juillet, écrivait : « C'est le prolétariat révolutionnaire qui, après l'expérience de juillet 1917, doit prendre lui-même le pouvoir ; ou la victoire de la révolution n'est pas possible[6] ». La même idée inspira les travaux du VIe congrès du parti bolchéviste. Convoqué dans les plus mauvais jours du régime de Kérensky à un moment où le parti était persécuté, presque réduit à l'illégalité, ce congrès déclara dans son manifeste : « Les baïonnettes ne calment pas les peuples... Les forces souterraines de l'histoire sont à l’œuvre. Un sourd mécontentement mûrit dans les masses populaires... Notre parti marche à la bataille drapeaux déployés... Il sait qu'un nouveau mouvement se prépare et que la dernière heure de la vieille société n'est pas loin ». Le Comité Exécutif panrusse s'étant dressé contre les ouvriers, alla s'anémiant, s'affaiblissant lui-même, de plus en plus éloigné de ses bases sociales, étroitement uni à la bourgeoisie et le révélant, mais défendant les classes riches et faisant leur politique sans plus guère réussir à dissimuler les desseins contre-révolutionnaires de la bourgeoisie.
Les exigences de celle-ci se firent plus impérieuses. Elle chercha à exploiter à fond le Comité Central Exécutif panrusse des menchéviks et des socialistes-révolutionnaire. Le général Kornilov télégraphiait, le 11 juillet 1917, au Gouvernement Provisoire : « Le pouvoir révolutionnaire doit s'engager dans une voie fermement et nettement définie. L'établissement de la peine de mot et la création de conseils de guerre au front s'imposent, à titre de mesures provisoires exclusivement motivées par une situation sans issue ». Le général concluait par une menace : « C'est assez. Je déclare que si le gouvernement refuse sa sanction aux mesures que je propose, me privant ainsi du seul moyen que j'aie de sauver l'armée et de l'utiliser conformément à sa véritable destination, qui est de défendre la patrie et la liberté, je quitterai de mon propre chef, moi, général Kornilov, le commandement suprême[7] ». Le Gouvernement Provisoire défendant, lui aussi, la « patrie et la liberté », prêtait une oreille pusillanime aux menaces du général et se hâta de satisfaire les exigences de la bourgeoisie. Le style des circulaires et des ordres du gouvernement commence à ressembler à celui des ordres et des manifestes de Kornilov. Le ministre de l'Intérieur, le leader des menchéviks, Tsérételli écrivit ainsi aux commissaires des régions. « L'heure n'est pas aux hésitations et aux actions dispersées ; seul un pouvoir fort et uni sauvera la patrie[8] ».
Le Gouvernement Provisoire, bien qu'hostile aux ouvriers, n'était pas considéré par la bourgeoisie contre-révolutionnaire comme lui donnant toutes garanties. Il ne faisait, en exécutant ses ordres et ses exigences, que préparer le terrain pour ses actions ultérieures. La bourgeoisie ne pouvait pas renoncer à ses fins au front comme à l'arrière, et n'y pensait pas. Mais elle devait, pour les atteindre, gouverner elle-même et non par l'intermédiaire des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires ; elle voulait le pouvoir et se le figurait sous la forme d'une dictature militaire. Le général Kornilov, parlant le 14 août à la conférence d'Etat à Moscou, déclarait non sans recueillir les marques d'approbation de toute la bourgeoisie : « Si des mesures sont prises en vue l'assainissement de l'armée et de l'augmentation de ses capacités de combat, je pense qu'il ne doit guère y avoir de différence entre le front et l'arrière quant à la rigueur du régime nécessaire au salut du pays[9] ».
La bourgeoisie ne se contentait d'ailleurs pas de paroles, elle se préparait à l'action. Il lui apparaissait clairement que Kerensky valait moins, en dépit de sa souplesse et de sa mollesse, que Kornilov. Le complot ministériel mûrissait au seine même du Gouvernement Provisoire. Un ministre de ce gouvernement, Vladimir Lvov, raconte, à ce sujet, dans ses Souvenirs une scène remarquable : « ... Kérensky m'avait déçu en ne combattant pas assez énergiquement les bolchéviks ; il manquait de volonté ; et comme on se demandait s'il fallait élargir ses pouvoirs, j'allai voir Téréchtchenko et lui demandai : Lequel vaut mieux de Kérensky ou de Kornilov ?[10] ».
Ce qu'il faut remarquer dans ces paroles, c'est le lui où elles sont dites et les causes qui les font dire. Aux yeux des membres bourgeois du Gouvernement Provisoire les partisans mêmes de la collaboration de classe n'étaient plus nécessaires.
Les régiments que Kérensky appela du front pour combattre les bolchéviks devaient marcher contre lui et contre le Gouvernement Provisoire. Par le coup de force de Kornilov la grande bourgeoisie contre-révolutionnaire tenta de prendre le pouvoir. D'après les Izvestia, l'annonce de l'action de Kornilov provoqua à la Bourse une hausse des valeurs[11]. Le récit de V. Lvov qui participa énergiquement à l'action montre bien quelles étaient les bases du coup de force. « Me rendant à Pétrograd le 21 août, je m'entretins dans le coupé avec mon compagnon de route, un général. Il se rendait, me dit-il, à Pétrograd afin d'assister à un Conseil de guerre où devaient être arrêtées les revendications à présenter au gouvernement. — Et qu'attend-on le 20 août ? demandai-je. — Je l'ignore, me répondit le général, je sais seulement qu'une mobilisation de l'ancienne police et de la gendarmerie dont je suis le chef est ordonnée pour cette date. Un ultimatum sera en tout cas communiqué au gouvernement, et s'il n'est pas accepté il y aura des événements[12] ».
Kornilov échoua. Le prolétariat défait les 3-5 juillet et accable par les rigueurs de la répression repoussa fermement, avec ensemble, cette offensive de la contre-révolution. Le spectre d'un général faisant son entrée sur un cheval blanc amena les masses à se rassembler autour des Soviets. Dans la lutte contre Kornilov le prolétariat et la petite bourgeoisie révélèrent quelles forces puissantes étaient en eux. Ce furent les masses qui, dirigées par leurs organisations prolétariennes, les soviets, résistèrent à Kornilov. Cet épisode fit ressortir la nullité du Gouvernement Provisoire. Les questions du pouvoir et de l'armement se précisèrent et se cristallisèrent dans l'esprit des masses prolétariennes. Le conseil des syndicats de Moscou, réuni en assemblée générale, déclara dans une motion concernant le coup de force de Kornilov : « Il apparaît nécessaire, afin de combattre la contre-révolution, d'organiser l'armement des véritables porteurs de l'esprit révolutionnaire, c'est-à-dire des masses ouvrières ; aussi faut-il organiser des gardes-rouges prêtes, au premier appel du Soviet des Députés Ouvriers et Soldats, à défendre la révolution et à réprimer résolument la contre-révolution[13] ».
Résistant à Kornilov, les Soviets prenaient le pouvoir. On le vit tout de suite dans les centres purement prolétariens. A Lougansk, à la première nouvelle du coup de force de Kornilov, les officiers furent arrêtés, des bataillons ouvriers s'organisèrent, des tribunaux furent créés, bref le pouvoir passa en cours de lutte au Soviet[14]. L'action de Kornilov marqua une des dernières étapes de l'abandon, par le prolétariat et la petite bourgeoisie, de la politique de collaboration de classe et de leur passage au bolchévisme. La politique étrangère et le délabrement économique accentuaient les antagonismes de classe ; la tentative de résoudre par une opération chirurgicale les questions pendantes dévoila au prolétariat et à la petite bourgeoisie l'inconsistance de la collaboration des classes. Dès la défaite de Kornilov l'accroissement de l'influence du bolchévisme devint manifeste.
- ↑ Lundberg : Journal d'un écrivain, Berlin, p. 39.
- ↑ Milioutine : Le développement économique actuel de Russie et la dictature du prolétariat, p. 16.
- ↑ Birjévyé Viédomosti (Gazette de la Bourse), 3 juin 1917.
- ↑ Je cite d'après Tsipérovitch, Les Syndicats et les Trusts en Russie.
- ↑ Lénine : Œuvres, t. XV, 1re partie, p. 109.
- ↑ Œuvres, t. XIV, 2e partie, p. 17.
- ↑ Rouskoïé Slovo, p. 157, 1917.
- ↑ Messager du Gouvernement, n° 111.
- ↑ Izvestia du Comité Exécutif panrusse des Soviets, n° 144, 1917.
- ↑ Poslednié Novosti, Paris, n° 84, 1920.
- ↑ Vladimirova : La révolution de 1917, t. IV, p. 111.
- ↑ Poslednié Novosti, n° 190, 1920.
- ↑ V. Vladimirova : La révolution de 1917, t. IV, p. 129.
- ↑ La Révolution d'Octobre, Ve anniversaire, Kharkov, p. 634.