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02
CHAPITRE II
Les classes sociales en Russie et la guerre : passage du capitalisme des monopoles au capitalisme de monopoles d'Etat et usure du capital constant ; crise de l'agriculture ; développement des antagonismes de classe ; la bourgeoisie, le prolétariat et les paysans (petite bourgeoisie) devant la révolution.
La participation du capitalisme russe à la politique mondiale lui a coûté la vie.
La guerre creusa dans l'économie capitaliste mondiale, y compris l'économie russe, de profonds sillons. Elle modifia la structure même du capitalisme en précipitant la transition du capitalisme de monopoles au capitalisme de monopoles d'Etat. La soudure de l'Etat et de la production s'opéra très rapidement. La guerre aggrava enfin les antagonismes sociaux du régime capitaliste, dressant face à face le prolétariat et la bourgeoisie. Accumulant partout les ruines, elle accentua surtout les antagonismes sociaux en Russie ; elle rattacha étroitement le mouvement prolétarien et le mouvement paysan russe au mouvement prolétarien mondial. Le paysan russe participa, du fait qu'il s'insurgeait contre la guerre, à la lutte contre le monde capitaliste. Les forces révolutionnaires de la petite-bourgeoisie et du prolétariat se confondirent en Russie.
La modification de structure du monde capitaliste entré dans une nouvelle phase de développement s'était partout manifestée d'un seul coup. L'industrie, et principalement l'industrie de guerre qui attestait la puissance du monde capitaliste, connut pendant les hostilités un développement formidable.
Les capitaux qui y étaient investis décuplèrent. Le tableau suivant montre quel fut en Russie l'accroissement des capitaux placés dans certaines industries de guerre.
| Entreprises | 1913-14 | 1914-15 | 1915-16 | Augmentation relative aux années 1913-14 | 0/0 |
|---|---|---|---|---|---|
| (en millions de roubles) | |||||
| Société de construction mécanique Hartmann | 1,04 | 1,17 | 2,06 | 1,02 | +98 |
| Nikop | 4,08 | 5,36 | 6,60 | 2,52 | +61 |
| Locomotives russes | 0,64 | 1,05 | 2,30 | 1,66 | +259 |
| Usine de Toula (cuivres et cartoucheries) | 2,88 | 8,39 | 15,51 | 12,63 | +438 |
| Société russe méridionale de construction de machines du Dniéper | 9,64 | 8,41 | 11,11 | +2,47 | +25 |
Les capitaux de certaines sociétés anonymes connurent pendant la guerre un accroissement prodigieux. Ce furent surtout les capitaux investis dans les entreprises métallurgiques et chimiques qui s'accrurent. Ils doublèrent, triplèrent et quadruplèrent de 1915 à 1916. Dans l'industrie minière le capital des sociétés par actions passa de 20.862.000 roubles en 1915 à 62.662.500 roubles en 1916[1]. La même croissance de l'industrie et le même afflux de capitaux vers elle s'observèrent en Europe occidentale, aussi bien dans les pays neutres que dans les pays belligérants. Les intérêts du capital augmentèrent en Europe ; le taux de l'escompte passa, en Angleterre, de 4,04 en 1914 à 5,47 en 1916 et, en Allemagne, de 4,89 en 1914 à 5,5 et demeura à ce niveau pendant toute la guerre[2].
Les bénéfices patronaux croissaient parallèlement à ce développement et à cette recrudescence d'activité du monde capitaliste, aussi bien en Angleterre qu'en Allemagne et en Russie. D'après le professeur Kondratiev, les bénéfices des actionnaires passèrent, dans l'industrie minière anglaise, de 1,55 shilling la tonne de houille en 1909-1913, à 2,2 shillings en 1915 et 3,5 shillings en 1916. En Allemagne, les dividences de l'A.E.G (Société Générale d'Electricité) passèrent, de 11% en 1914-15, à 12,5% en 1916-17. En Russie, les bénéfices des industriels subirent une hausse formidable dès la première année de la guerre. Les bénéfices de la manufacture Demidov augmentèrent de 88% pendant la première année de la guerre ; ceux des sociétés pétrolières du Caucase septentrional, de 99%. Les dividendes des actions émises par les banques augmentèrent d'après la Gazette Commerciale et Industrielle, de 50%. La Banque du Commerce et de l'Industrie russe paya, en 1915, 20 roubles de dividendes par coupon et, en 1916, 30 roubles. La Banque d'Azov et du Don paya 20 roubles de dividendes en 1915 et 50 roubles en 1916.
L'industrie en plein essor apportait son or à la bourgeoisie ; mais cette prospérité renfermait de profondes contradictions. Tandis qu'affluaient dans l'industrie les capitaux et que montaient les bénéfices, la productivité du travail tombait. Deux processus s'accomplissaient, peut-on dire, parallèlement, l'un dans les pays ne participant pas à la guerre comme le Japon et les Etats-Unis d'Amérique, l'autre dans les pays belligérants. On n'observait pas, dans les premiers, de diminution de la production, au contraire. Dans les pays belligérants par contre, la production de l'industrie et de l'agriculture ne cessait de baiser. La production de la fonte, par exemple, dont nous donnons ci-dessous les chiffres, illustre bien ce double processus.
| Années | Angleterre | France | Etats-Unis | Allemagne | Italie | Belgique |
| 1913 | 869 | 434 | 2.623 | 1.074 | 36 | 207 |
| 1914 | 756 | 928 | 1.976 | 843 | 32 | 121 |
| 1915 | 739 | 49 | 2.534 | 698 | 31 | 6 |
| 1916 | 755 | 109 | 3.340 | 772 | 39 | 11 |
| 1917 | 790 | 117 | 3.271 | 799 | 39 | 1 |
| 1918 | 768 | 108 | 3.308 | 765 | 26 | — |
Ce tableau nous révèle avec une grande netteté les deux processus inverses de l'économie mondiale : diminution et augmentation de la productivité. La diminution de la production s'observe avec plus de clarté encore dans l'économie capitaliste russe. La production minière et métallurgique — la plus indispensable aux industries de guerre et à l'outillage de l'industrie en général — y tombe d'année en année, comme le montre le tableau suivant (les quantités sont exprimées en pouds[3]) :
| Or | Cuivre | Fonte | |
|---|---|---|---|
| 1913 | 3.714,6 | 1.972.500 | 287.960.000 |
| 1914 | 4.056 | 1.888.000 | 264.250.000 |
| 1915 | 2.936 | 1.536.500 | 225.291.000 |
| 1916 | 1.858 | 1.269.000 | 231.865.000 |
| 1917 | 1.885,5 | — | 190.548.000 |
| Fer et acier | Houille | Napthe | |
|---|---|---|---|
| 1913 | 246.552.000 | 2.200.052.000 | 563.400.000 |
| 1914 | 240.033.000 | 2.175.425.000 | 556.900.000 |
| 1915 | 199.433.000 | 1.905.496.000 | 56.810.000 |
| 1916 | 205.862.000 | 1.954.688.000 | 492.000 |
| 1917 | 155.587.000 | 174.692.700 | 422. |
Il est intéressant de noter que le nombre d'ouvriers occupés dans l'industrie russe croît parallèlement à la baisse continue de la production. Si l'on désigne par 100 le nombre d'ouvriers occupés en 1910 dans 32 gouvernements, ce nombre passe à 118 en 1914 (1.352.500 ouvriers), à 125 en 1915 (1.440.900 ouvriers), à 129 en 1916 (1.477.000). L'accroissement de main-d’œuvre se remarque surtout dans les industries minière et métallurgique. Le nombre d'ouvriers dans la métallurgie passe, de 299.778 en 1913, à 452.374 en 1914. Le rendement individuel du travail diminue cependant. en 1913-14 un ouvrier produit 181 pouds de fonte par mois ; il n'en produit plus que 119 pouds à la veille de la révolution. Il en est de même dans toutes les branches de l'industrie. Le tableau suivant se rapporte au bassin houiller du Donetz.
| Années | Moyenne mensuelle des ouvriers occupés dans les mines | Production annuelle d'un mineur
(en pouds) |
|---|---|---|
| 1913 | 168.000 | 9.185 |
| 1914 | 186.000 | 9.054 |
| 1915 | 181.000 | 8.989 |
| 1916 | 235.000 | 7.451 |
| 1917 | 280.000 | 5.393 |
Ces chiffres montrent qu'en dépit de brillantes apparences, la situation industrielle, qui couvrait d'or le patronat, n'était guère brillante.
L'incessante baisse de la production, allant de pair avec l'accroissement de la main-d’œuvre, attestait une grave crise ; les industriels stimulés par les besoins de la guerre s'efforçaient de maintenir la production en compensant par des appels réitérés à la main-d’œuvre l'usure de l'outillage. La guerre introduisait dans l'industrie une dissonance aiguë. L'industrie consommait sans créer ; la proportion entre ses branches se déformait. Le processus de reproduction prenait fin et l'industrie, tendant à maintenir la production au même niveau, devait imposer à son outillage un effort intensif et destructeur. Il en était ainsi dans toutes les branches de l'industrie plus ou moins liées à la guerre. Dans la métallurgie ce processus se manifestait par la diminution progressive du nombre de nouvelles machines remplaçant les anciennes. Le tableau suivant, concernant la métallurgie, permet d'apprécier la détérioration de l'outillage.
| Outillage | Sud | Oural | Moscou | Volga | Nord | |||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 1912 | 1916 | 1912 | 1916 | 1912 | 1916 | 1912 | 1916 | 1912 | 1916 | |
| Hauts fourneaux | 95 | 97 | 83 | 75 | 43 | 50 | 4 | 4 | 49 | 17 |
| Convertisseurs | 32 | 28 | 7 | 3 | 1 | » | » | » | 4 | 4 |
| Fours Martin | 82 | 88 | 67 | 75 | 18 | 28 | 15 | 18 | 29 | 28 |
Le nombre de hauts fourneaux, dans le Sud, s'était accru de 16 entre 1908 et 1912 ; de 1912 à 1916 il ne s'était accru que de 2[4].
Cette usure du capital fondamental et ce déséquilibre de la production, causés par la consommation effrénée de la guerre, se manifestèrent plus nettement encore dans des branches d'industrie ne travaillant pas directement pour l'armée et eurent de graves conséquences pour toute l'économie nationale.
Des phénomènes analogues se produisaient dans l'agriculture russe. Les machines agricoles usées disparaissaient alors qu'on avait presque cessé d'en produire. D'après Ismaïlovskaïa[5], la construction de machines agricoles ne donna en 194 que 90%, en 1915 que 50%, en 1916 que 20% et, en 1917, que 15% de la production normale d'avant-guerre. Tout ce dont l'industrie agricole avait besoin allait aux usines de guerre. La demande de machines agricoles était pourtant énorme. La guerre avait porté, en arrachant au travail productif au grand nombre de paysans, un coup sensible aux campagnes. Dans certaines localités russes, la proportion d'hommes valides mobilisés atteignait plus de 53%. Il n'y eut pas une région en 1916 où le manque de main-d’œuvre ne se fît sentir plus ou moins fortement[6].
La guerre avait ouvert à l'agriculture russe de vastes perspectives ; la pénétration des principes bourgeois y avait été rapide ; mais, par suite du manque d'outillage et de machines agricoles, l'agriculture se trouva hors d'état de lutter contre la crise et elle périclita tout en s'adaptant en partie aux conditions du marché du temps de guerre. L'agriculture du Sud de la Russie fut la première atteinte. L'économie capitaliste, privée de machines et de main-d’œuvre, y périclita rapidement. Dans les régions centrales, les grandes cultures capitalistes furent plus résistances, ce fut plutôt l'économie paysanne qui céda, comme le montre le tableau suivant[7].
| Années | Déciatines[8]
Paysans |
Propriétaires
(en milliers) |
Paysans | Propriétaires |
| 1900/13 | 2.602 | 1.567 | 100 | 100 |
| 1914 | 2.692 | 1.591 | 103,6 | 101,4 |
| 1915 | 2.607 | 1.482 | 100,3 | 94,7 |
| 1916 | 2.655 | 672 | 102,1 | 42,8 |
| 1914/16 | 2.651 | 1.248 | 101.9 | 79,7 |
| 1900/13 | 2.173 | 188 | 100 | 100 |
| 1914 | 2.181 | 233 | 100,3 | 128,9 |
| 1915 | 2.199 | 223 | 101,2 | 118,9 |
| 1916 | 2.011 | 197 | 92,7 | 110,6 |
| 1914/16 | 2.131 | 217 | 98,2 | 115,8 |
Le déclin de l'économie paysanne, inégal selon les régions et d'une intensité plus ou moins grande, s'observa en général dans tout le pays. Il fut rapide dans les régions peu fertiles où la propriété féodale l'emportait ; il fut plus lent dans les régions fertiles où les paysans avaient assez dettes et où le capitalisme agricole était développé. La production destinée au marché baissa sous l'influence de la crise provoquée dans l'agriculture par le manque de moyens de production. La production destinée à la consommation personnelle fut plus résistante. Les chiffres montrant la diminution des surfaces ensemencées par catégorie de céréales le font ressortir : dans le sud la production des céréales destinées au marché diminua plus que celle des céréales destinées à la consommation locale ; dans le nord, où l'agriculture était plus près des marchés et mieux armée grâce au gouvernement, contre le manque de main-d’œuvre (les prisonniers de guerre travaillant dans les grandes propriétés foncières de la région industrielle représentaient 27% de la main-d’œuvre, et 0,3% seulement chez les paysans)[9], les grandes exploitations des seigneurs purent mieux résister à la crise et se maintenir sur le marché. Le tableau suivant, qui donne la superficie des emblavements en déciatines, illustre ce qui vient d'être dit[10] :
| Terres noires | Terres moins fertiles | |||||
|---|---|---|---|---|---|---|
| Années | Seigle | Froment | Avoine | Seigle | Froment | Avoine |
| 1913 | 10.826.8 | 7.409.8 | 5.983.7 | 7.103.3 | 738.9 | 4.679.0 |
| 1916 | 10.051.8 | 6.245.0 | 6.098.6 | 5.797.7 | 750.6 | 4.342.7 |
La crise de l'agriculture eut des effets différents sur les différentes couches sociales de la campagne. Si les perspectives commerciales ouvertes à l'agriculture avaient donné aux éléments bourgeois la possibilité de progresser, les petits agriculteurs par contre, privés de moyens de production et de bras — leurs travailleurs étant mobilisés — plièrent sous les charges de la guerre et, tentant de se maintenir, achevèrent d'user leur outillage. Les antagonismes sociaux se développèrent et s'aggravèrent. La différenciation des classes s'accentua dans les campagnes appauvries en hommes et en outillage.
Le nombre de paysans dépourvus de bétail et de semences augmenta. Kriatchev donne dans son livre, Les paysans pendant la guerre et la révolution, des chiffres intéressants sur la différenciation de la population rurale à cette époque. Dans la région de Novgorod, le nombre de parcelles non ensemencées augmenta dans quelques districts de façon formidable. Dans le district de Bélozersk, le pourcentage des terres non emblavées, qui était de 1 en 1908, s'éleva à 14,7 en 1914 ; le nombre des entreprises sans bétail passa de 19,5% à 31,7%. Ainsi la guerre, ouvrant aux capitalistes de brillantes perspectives et leur assurant des dividendes de plus en plus élevés, sapait en même temps les blases du monde capitaliste en détériorant au cours de la production son capital fondamental, les machines. Une crise terrible menaça, ce dépérissement de l'organisme capitaliste de la production obligeant le capitalisme, dans ses efforts pour se maintenir au niveau antérieur et pour manifester sa puissance sur les champs de bataille, à concentrer un nombre croissant d'ouvriers dans les fabriques, afin de suppléer à l'usure de l'outillage par des appels à la main-d’œuvre. Mais la guerre mobilisait et armait des millions de travailleurs, le manque des articles de consommation se faisait sentir dans tout l'organisme capitaliste de bas en haut ; il fallut poser la question de la répartition des produits.
Le capitalisme avait mobilisé et armé les masses paysannes, ces mêmes masses paysannes au sein desquelles s'accomplissaient un processus de différenciation sociale. La capitalisme uni à l'Etat, devant capitalisme de monopoles dont il hâtait la venue. Il avait, en augmentant la force numérique du prolétariat, modifié la qualité de ce dernier ; les effectifs de l'armée révolutionnaire avaient grandi tandis que baissait leur capacité de combat. Il avait appelé dans les fabriques des paysans de mentalité petite-bourgeoise et généralisé l'emploi des femmes dans l'industrie. Cet affaiblissement du prolétariat, quant à sa qualité, avait différé l'explosion révolutionnaire dont l'accroissement du nombre des prolétaires devait augmenter la force potentielle. En 1913 la proportion des femmes occupées dans l'industrie n'était que de 26,6% ; elle monta en 1917 à 43,2%.
Le prolétariat russe tomba pendant la guerre dans une situation économique des plus pénibles, qui facilita l'éveil et la formation de sa conscience de classe. Ses salaires, de même que ceux de ses frères d'Occident avaient plutôt baissé. La hausse du coût de la vie avait été plus rapide que celle des salaires. Dans l'industrie de guerre la hausse des salaires avait été plus prompte que dans les autres industries. Les salaires des potiers, porcelainiers, faïenciers demeuraient, par exemple, à peu près stationnaires, tandis que ceux des métallurgistes doublaient à peu près. La hausse des salaires s'accusa surtout en 1916. Les métallurgistes gagnaient (l'an), en 1914, 324 roubles ; en 1915 ils en gagnèrent 445 et, en 1916, 761. Mais la hausse du coût de la vie avait été plus forte. Si l'on désigne par le nombre 100 le prix du pain et le salaire de 1913, on constate qu'en janvier 1915 le salaire s'élève à 128 et le pain à 141 ; en avril 1916, le salaire est à 141 et le pain à 182[11].
Ainsi, la hausse des prix des vivres qui se manifestait dans tous les pays, neutres ou belligérants, pesait lourdement sur le prolétariat russe. Elle le contraignait à réfléchir, tout en le poussant aux actions énergiques.
Toutes les organisations prolétariennes, tous les partis avaient été semé le trouble dans les esprits. La cherté de la vie, les mauvaises conditions de travail, la durée de la guerre, contribuèrent à réveiller la conscience prolétarienne. Le prolétariat, bien qu'affaibli par les éléments petits-bourgeois qui y étaient entrés en grand nombre, apparut après une année de calme sue la scène sociale, soutenant d'abord des luttes économiques, puis des luttes politiques. La pensée politique s'éveillait en même temps que l'action prolétarienne. Les organisations politiques détruites en 1914 se reconstituaient clandestinement en 1915 ; les ouvriers cherchaient dès lors à s'organiser, à comprendre, à se rendre compte de ce qui se passait. A Pétrograd, dès le début de 1915, l'organisation bolchéviste détruite renaît ; ses militants ouvriers tentent d'éditer un journal illégal, la Voix Ouvrière. Ce fut, dit un des collaborateurs de cette feuille, « notre première publication » ; elle définit notre attitude en présence de la guerre ; la classe ouvrière est internationale, y était-il dit, et doit déclarer la guerre, un guerre sainte, une guerre civile à la guerre[12]. Ce petit groupe bolchéviste ne réussit pas, au début de 1915, à amener les ouvriers à engager la lutte. Mais, dès l'été de 1915, les grèves économiques auxquelles participent un grand nombre d'ouvriers se transforment en grève politiques ; en août et en septembre c'est par dizaines de milliers que les ouvriers participent aux luttes politiques du prolétariat. En 1915, on compte 715 grèves économiques, auxquelles participent 383.587 prolétaires, et 213 grèves politiques avec 155.921 participants ; en 1916, le nombre des grèves économiques monte à 1.167 avec 776.064 participants et celui des grèves politiques à 243 avec 310.300 grévistes. Il est à noter que toute grève économique se transforme pendant la guerre en grève politique, c'est-à-dire en un duel du prolétariat et de la bourgeoisie naturellement armée de son appareil de domination et d'oppression. La lutte politique s'étendait donc, mais le prolétariat n'avait pas encore conscience de ses fins politiques...
La prolongation de la guerre et de la crise économique accroissait le mécontentement des ouvriers. Pas de mois, en 1916, sans grèves entraînant des dizaines de milliers de grévistes. Mais la formation idéologique du prolétariat était encore très faible. Dans la social-démocratie même, la guerre avait ouvert une crise profonde. On s'était divisé en partisans de la défense nationale et défaitiste internationalistes. Il était dit dans le manifeste publié le 1er novembre 1914 par le Comité Central du Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe (bolchéviste) que « la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile est le seul mot d'ordre authentiquement prolétarien indiqué par l'expérience de la Commune et la résolution de Bâle et découlant d'ailleurs de toutes les conditions de la guerre impérialiste, qui met aux prises des pays bourgeois d'un haut degré de développement. Si grandes que puissent être à tel ou tel moment les difficultés de cette transformation, les socialistes, une fois la guerre devenue un fait, ne se refuseront jamais au travail préparatoire systématique, continu et obstiné dans ce sens ».
Cette idée était encore loin d'apparaître avec clarté aux éléments du prolétariat russe qui participaient au mouvement social-démocrate. La défense nationale avait des partisans parmi les prolétaires, et il en fallut la pratique pour que le prolétariat commençât à comprendre que la guerre se poursuivaient dans l'intérêt de la bourgeoisie et que la seule attitude qu'il pût adopter était celle que lui indiquaient les internationalistes. En 1916 la bourgeoisie russe, économiquement fortifiée, ne se sentait pas encore atteinte d'un mal mortel et attendait beaucoup de la guerre, à laquelle elle adaptait l'industrie, non sans tenter d'y intéresser le prolétariat. La campagne d'élections de délégués ouvriers aux Comités des industries de guerre fit connaître aux masses prolétariennes les deux courants idéologiques qui se heurtaient au sein du prolétariat. Ces élections révélèrent au prolétariat sa propre situation. Partout où le prolétariat prêta l'oreille au partisans de la défense nationale et entra dans les Comités des industries de guerre, il se convainquit bientôt qu'il n'avait rien à y faire, ces comités n'offrant un champ d'action qu'à la bourgeoisie. Les groupes ouvriers des Comités des industries de guerre se trouvèrent constamment surveillés par la gendarmerie[13]. Dans un rapport concernant un comité provincial, la gendarmerie locale relate que les ouvriers qui étaient d'abord, sous l'influence d'une lettre de Plékhanov, entrés dans les Comités des industries de guerre, n'avaient pas tardé à se convaincre de l'inutilité de leur présence dans ces organismes et en étaient sortis.
Le prolétariat fut très lent à comprendre quelles devaient être ses propres voies ; la croissance des aspirations révolutionnaires et le développement de la volonté agissante des masses ouvrières furent beaucoup moins lentes. Ce dernier fait se manifesta par l'extension progressive des grèves au cours des derniers mois de 1916 et au commencement de 1917. Le mécontentement des paysans et des soldats rassemblés en grand nombre dans les casernes croissait de même. Le mécontentement des fabriques et des campagnes avait son écho dans les casernes. Les cas d'insubordination, d'indiscipline et de désertion devenaient de plus en plus fréquents : le capitalisme, pour développer toute sa puissance, avait concentré dans les casernes de telles masses humaines qu'il lui était impossible de les transformer en matériel de guerre tant soit peu approprié. L'armée se désagrégeait, aussi bien au front qu'à l'arrière. A Samara, lisons-nous dans des mémoires, « le commandement Sandetsky édictait tous les jours des ordres de plus en plus sévères ; mais dans les casernes la discipline allait toujours se relâchant. Sandetsky consignait de plus en plus les soldats, mais les absences illégales se multipliaient. Les officiers perdaient la tête ; les délinquants étaient si nombreux que les fusils manquaient pour les mettre tous au port d'armes. Il était presque impossible de se rendre compte si un homme avait fait ou non sa punition. Les soldats eurent l'intuition de la situation difficile de leurs supérieurs et les infractions au règlement se multiplièrent de toutes parts[14] ».
Le même état d'esprit fut constaté au front par un officier supérieur d'une compétence reconnue, le général Krymov. Le mécontentement de l'armée allait, à son avis, en croissant, si bien qu'on pouvait prévoir le moment où l'armée s'en irait tout simplement, rentrant dans ses foyers. Dès octobre 1915, il avait été signalé au chef du contre-espionnage de l'état-major du front occidental que « les corps d'armée de Sibérie, influencés par la propagande antigouvernementale, se montraient dépourvus d'enthousiasme et peu disposés à participer aux attaques ; de façon générale les officiers étaient, comme les soldats, partisans d'une prompte fin de la guerre quelles que dussent en être les conditions[15] ». Cet état d'esprit étant donné, on devait s'intéresser aux questions politiques ; la censure militaire de la XIIe armée, signala par exemple que « les soldats et les officiers suivaient avec grande attention les événements politiques en Russie et dans la capitale ». Il en résulta un développement de la conscience politique de l'armée et un désir de résoudre les questions politiques par des moyens révolutionnaires. Dybenko relate dans ses Mémoires quel fut l'état d'esprit révolutionnaire de la flotte et comment on tenta d'y organiser une insurrection.
Le monde capitaliste entrait dans une période de crise et de décomposition. De nombreuses personnalités bourgeoises s'en rendaient compte. M. Paléologue, ambassadeur de France à St-Pétérsbourg, envisageait dès 1915 dans ses mémoires la probabilité d'une révolution en Russie. Le publiciste russe Lehmke raconte dans ses notes (Deux cents cinquante jours au G.Q.G. du tsar) avoir entendu le général Alexéiev dire que l'explosion des forces élémentaires et l'effondrement de la Russie bourgeoisie approchaient. Le mécontentement gagnait des couches de plus en plus profondes du prolétariat en revêtait des formes politiques de plus en plus nettes. Il était soutenu par la fermentation révolutionnaire des paysans, il avait des échos dans l'armée. L'armée paysanne qui avait réprimé la révolution de 1905 était en train de devenir un des facteurs principaux de la nouvelle révolution. Le mouvement politique amena, en janvier 1917, 228 grèves (162.028 grévistes). En février il y eut, d'après les données officielles, 247.700 grévistes. A vrai dire, tout le mois de février se passa, pour le prolétariat et surtout pour celui de Pétrograd, en grèves politiques et en escarmouches. Le mouvement du prolétariat de Pétrograd qui s'était progressivement développé et fortifié entraînait l'armée paysanne ; il balaya, au grand effroi et à la vive indignation de la bourgeoisie nationale, toutes les institutions de l'autocratie nobiliaire et hissa — presque malgré elle — la bourgeoisie au pouvoir.
Les millions de paysans et d'ouvriers répandus pendant les journées de février dans les artères des grandes villes inscrivirent sur leurs drapeaux et posèrent dans la vie questions mêmes de la révolution de 1905 ; mais les circonstances étaient autres, tant à cause de la guerre qu'en raison de la structure nouvelle du capitalisme russe. Les diverses questions pendantes ne se présentaient pas encore sous la forme d'un programme bien défini, elles étaient dans l'air, mais ni le prolétariat, ni, à plus forte raison, les paysans ne les concevaient encore clairement. N'ayant pas encore d'idée de ses buts, mais sachant que les temps de l'autocratie étaient révolus, le prolétariat, marchant de conserve avec la petite bourgeoisie, renversa, dans les journées de février, le régime impérial.
- ↑ L'Economie nationale, 1916, fascicule 2, p. 82.
- ↑ Kondratiev : L'Economie mondiale, p. 67.
- ↑ Le poud vaut 16 kg. 380.
- ↑ Sarabianov : L'Industrie métallurgique en Russie (43-44).
- ↑ Ismaïlovskaïa : La Construction russe de machines agricoles, p. 47.
- ↑ Knipovitch : Economie rurale (L'économie nationale en 1916), fascicule 5-6.
- ↑ Kondratiev : Le Marché des Céréales, p. 40.
- ↑ La déciatine vaut 1 hectar 09.
- ↑ Kriatchev : Les paysans pendant la guerre et la révolution, p. 25.
- ↑ Chiffres donnée par le Commissariat de l'agriculture au 9e congrès panrusse des soviets.
- ↑ Etudes sur la cherté de la vie, t. III, p. 167.
- ↑ Annales rouges, n° 2-3, p. 117.
- ↑ La gendarmerie remplissait en Russie les fonctions d'une police politique. (N. du Tr.).
- ↑ La révolution de 1917-18 dans la région de Samara, t. I, p. 4.
- ↑ L'Armée rouge, n° 4, p. 421.