Révolte des Ciompi

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La révolte des Ciompi de 1378 est une révolte des ouvriers de l'industrie textile dans la Florence de la Renaissance. La révolte porta brièvement au pouvoir un niveau de démocratie sans précédent européen dans la Florence du 14e siècle.

Contexte[modifier]

Florence[modifier]

Jusqu’à la fin du 12e siècle, Florence n’est qu’un bourg de Toscane intérieure, riverain de l’Arno.

Le 25 juin 1183, la paix de Constance entérine la victoire des Communes italiennes sur la féodalité du Saint Empire romain germanique. A partir de cette date, les villes s’émancipent de plus en plus en plus de la féodalité et connaissent un magnifique épanouissement. Tel est le cas aussi de Florence.

En 1252, la corporation des changeurs et banquiers de Florence crée le florin, monnaie qui va unifier le marché toscan et se répandre dans toute l’Europe. La ville maîtrise militairement les routes et voies fluviales environnantes, elle est au centre de tout un va et vient de muletiers, voituriers et autres transporteurs de marchandises. Les péages seigneuriaux dans les campagnes environnantes ont été supprimés. Vers 1300, la cité compte déjà 100 000 habitants ce qui en fait une des plus grandes villes d’Europe occidentale.

La Florence du quattrocento est rayonnante sur le plan culturel et scientifique. Dante analyse les dialectes italiens et se prononce pour une langue unitaire de la péninsule, il prône la séparation de l’Eglise (domaine spirituel) et de l’Etat (domaines temporels)... Les riches marchands se font mécènes de nombreux sculpteurs et peintres...

Comme les autres Communes italiennes, les institutions de Florence sont largement autonomes :

  • une large assemblée délibérative composée du popolo (« peuple », mais en réalité les plus aisés) qui élit le podestat pour 6 mois à 1 an. Il s’agit d’un homme exerçant les pouvoirs exécutifs, administratifs, judiciaires et de police ; après la création, en 1282, de la Signoria, il conserve surtout une fonction de justice (partagée avec le gonfalonier de justice) et de maintien de l’ordre.
  • la Signoria (seigneurie) formée d’un conseil de prieurs appartenant aux corporations de marchands (laine, draps, changeurs, juges et notaires...)
  • comme dans la Rome antique, les milieux populaires obtiennent une part de pouvoir avec le "capitaine du peuple" qui contrôle le podestat et assure un contrepoids face aux dynasties nobles, s’appuyant en particulier sur le Conseil des Anciens et sur les gonfalons (capitaines des compagnies formées dans les quartiers).

Les luttes politiques sont intenses pour diriger ces institutions, entre guelfes et gibelins puis entre guelfes noirs (partisans du pape) et guelfes blancs (contre toute ingérence politique du souverain pontife).

Les Ciompi[modifier]

A la Renaissance, les manufactures de textile étaient le secteur économique à l'origine de la prospérité de la République de Florence, l’Arte della Lana (« l’art de la laine »). Les travailleurs vivaient cependant dans des conditions très inégales, certains étant organisés dans de puissances guildes / corporations de métiers (« les arts », Arti en italien), d'autres, le petit peuple (popolo minuto), travaillant sans cette représentation.

Tout en bas de cette hiérarchie sociale, un proto prolétariat existait, les « ciompi ». Parmi eux, une conscience de classe embryonnaire était présente, avec un fort ressentiment à l’égard du pouvoir en place qui s'enrichissait de leur travail.

A partir des années 1340, Florence connaît un malaise social et politique permanent, dû essentiellement à des problèmes de salaire, d’impôts et de représentation politique des arts mineurs (autres professions que les sept arts majeurs), des maîtres artisans et des ouvriers (ciompi).

La révolte de 1378[modifier]

Guerre et tensions sociales[modifier]

En 1378, les travailleurs (ciompi, sottoposti) sont soumis à un maximum des salaires alors que les prix montent. Mal payés, ils sont également précarisés par leur statut (ils ne disposent pas du droit d’association contrairement aux marchands des corporations ; ne pouvant se défendre, ils sont à la merci des financiers auprès desquels ils se sont souvent endettés pour survivre), d'autant plus que le chômage commence à apparaître.

Au début de l’été 1378, la guerre contre la papauté provoque à la fois une inflation et une crise politique entre riches, au sein du popolo grasso. Les consuls de l’art de la laine quadruplent la taxe d’immatriculation, bloquant ainsi les possibilités d’ascension sociale dans la branche professionnelle employant le plus grand nombre de personnes. Le pouvoir chasse du territoire de suspectés meneurs.

Agitation politique et émeutes de plus en plus populaires[modifier]

A la fin du mois de juin 1378, certains riches cherchent à s'appuyer sur des membres des classes populaires, engendrant une mobilisation qui va vite les dépasser. Le 18 juin 1378, après une représentation théâtrale, le gonfalonier de justice dénonce la tyrannie économico-politique des riches et de la Signoria. Quatre jours plus tard, la combativité populaire se mue en insurrection violente et massive. Plusieurs palais sont incendiés puis des couvents sont attaqués. Débordée, la seigneurie ne peut que faire des concessions temporaires (réexamen des proscriptions, sanctions à l’encontre de certains notables...).

Une série de pétitions sont déposées à la Signoria, notamment celle du 8 juillet réclamant :

  • l’égalité civique entre petits artisans, petits marchands et gros négociants.
  • l’égalité entre les 21 branches professionnelles (et non le monopole politique des hommes d’affaire des sept "arts majeurs" (textile, banque...).
  • la reconnaissance des ciompi (ouvriers) comme une branche professionnelle afin qu’ils puissent se défendre collectivement et avoir accès aux fonctions communales.
  • que les rentiers soient exclus des fonctions de la cité

Le 9 juillet, tous les quartiers populaires se soulèvent sur ces revendications. Un insurgé, nommé Simoncino, est arrêté et torturé.

Le 20 juillet marque l’apogée du soulèvement. Une foule considérable entoure la Signoria qui fait appel aux troupes des quartiers riches et de la campagne. Dans la nuit puis le lendemain, de nouveaux palais flambent. Les bâtiments du patronat de la laine, de l’administration judiciaire et du fisc sont les principales cibles durant la journée du 21.

C’est ainsi que le 22 juillet, la couche la plus défavorisée s’imposa au gouvernement. Elle convergea vers le vieux palais, avec ses revendications, réclamant également la suspension des peines de prison pour dettes et l'amnistie générale. Les prieurs apeurés s'enfuient, laissant les émeutiers maîtres de la ville.

Ceux-ci élisent alors le cardeur de laine Michele di Lando Gonfalonier de Justice, et constituent une nouvelle Balia comprenant les représentants des 21 arts plus trois pour le popolo minuto (le 24e pour les ciompi), et adoubent 60 "chevaliers du peuple". Pour la première fois, un gouvernement européen représenta officiellement toutes les classes de la société.

Trahison des petits-bourgeois et réaction[modifier]

En réalité, le mouvement populaire victorieux a surtout choisi des personnes appartenant aux milieux aisés, de type moyenne bourgeoisie, cherchant à utiliser la colère des prolétaires et des plus radicaux parmi les arti minori, les arts traditionnellement sans pouvoir (petite bourgeoisie).

La nouvelle Balia fait tout pour démobiliser les masses, relance rapidement l’économie de la ville (particulièrement les ateliers de production), et une fois le travail généralement repris, crée un suffrage censitaire, y compris pour les 22e, 23e et 24e arts.

Mais en quelques semaines, les conflits d’intérêts entre les arti minori et les Ciompi devinrent évidents, et le gouvernement ne satisfaisait pas les revendications des Ciompi.

Les conservateurs reprennent l'avantage quand les arts majeurs et mineurs s’unissent pour rétablir l’ordre antérieur. Une contre-révolution s'amorce. Michele di Lando tergiverse, et donne même son appui au chevalier Salvestro de' Medicis qui joue un rôle essentiel de répression. Sa popularité dans sa base diminue rapidement.

Face à cette trahison, face à la répression, les milieux les plus radicaux, les plus pauvres, les plus égalitaires évoluent vers un millénarisme chrétien, déjà présent mais qui devient l’expression politique du mouvement social, en particulier des cardeurs de laine. Ainsi, ils placent à leur direction les "Huit Saints du Peuple de Dieu".

Le 31 août, un grand groupe de Ciompi derrière Michele di Lando se réunit à nouveau sur la Piazza della Signoria pour rappeler ses revendications, mais il est facilement dispersé par le bloc unifié de la réaction.

Le tout nouvel art des Ciompi fut aboli, et Michele di Lando fut exilé.

Conséquences[modifier]

Pendant 4 ans, la domination des arts les plus puissants fut rétablie.

La révolte de 1378 resta un souvenir traumatisant pour les membres des arts les plus puissants, qui apportèrent longtemps leur soutien aux Médicis en tant que garants de l'ordre social florentin.

Après l'annulation de leur participation en 1382, l'art des Ciompi s'allie alors aux Albizzi qui dominèrent la vie politique florentine jusque 1434, date du retour de Cosme l'ancien et des Médicis, qui entraîne le départ des Albizzi et de leurs alliés, la famille Peruzzi, les Barbadori et les Strozzi.

Historiographie[modifier]

L’Histoire de Florence de Machiavel représente la révolte avec une série de débats imaginés et des discours rapportant les positions des protagonistes, selon le point de vue de ce champion de la stabilité de l’État. Ces événements furent vus par l’Église et les classes dominantes comme un phénomène de retour à l’ordre naturel de Dieu.

Après la Grande Peste, au cours de la seconde moitié du 14e siècle, des événements similaires chamboulèrent grandement l’Europe politique : les classes les plus opprimées luttèrent pour des conditions plus justes.

En milieu rural, les vallées françaises du Haut-Dauphiné et du Piémont italien obtiennent la signature de la charte du Grand Escarton, qui leur donnent des droits et réduit le poids des prélèvements fiscaux pour les paysans.

Voir aussi[modifier]

Bibliographie[modifier]

  • Nicolas Machiavel et Simone Weil, La Révolte des Ciompi - Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle, Livre III des Histoires florentines de Machiavel, traduction de Guiraudet, revue par Laura Brignon, précédé d'une introduction de Simone Weil (La Critique Sociale, n° 11, mars 1934), postface d'Emmanuel Barot : «1378 ou l'émergence de la question moderne du sujet révolutionnaire», Toulouse, CMDE - Smolny, 2013.
  • Nicolas Machiavel, Florence insurgée - La révolte des Ciompi, Éditions L'Esprit frappeur, 1998, (ISBN 2-84405-057-3).
  • Samuel Kline Cohn, Lust for liberty: the politics of social revolt in medieval Europe, 1200 – 1425 ; Italy, France, and Flanders, Harvard University Press, Cambridge, 2006.
  • Michel Mollat et Philippe Wolff, Ongles bleus, jacques et ciompi - les révolutions populaires en Europe aux XIVe et XVe siècles, Calmann-Lévy, 1970, in 8°, 223 pages.
  • Alessandro Stella, La révolte des Ciompi. Les hommes, les lieux, le travail, Paris, EHESS, 1993.
  • Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle, introduction de Simone Weil à un texte de Machiavel, in Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960.

Lien externe[modifier]