Les femmes dans la Révolution française

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Cette page développe la place qu'a pris le combat des femmes dans la Révolution française de 1789, et les prises de positions que cela a pu engendrer.

La Révolution française s’est menée au nom de l’universalité du droit naturel ; paradoxalement, elle a continué d’exclure les femmes des droits politiques et du suffrage « universel ». Pourtant, les femmes ont joué un rôle important à chaque étape de la révolution : marche sur Versailles en octobre 1789, engagement des « tricoteuses » parisiennes avec les Montagnards contre les Girondins en 1793, grandes manifestations de femmes au printemps 1795. Les femmes peuplent les tribunes du Club des Cordeliers et du Club des Girondins, ainsi que celles de l’Assemblée nationale, d’où elles n’hésitent pas à interrompre les orateurs.

L’exclusion des femmes des droits politiques ne suscita pas la naissance d’un féminisme semblable à ceux du 20e siècle, mais de nombreuses déclarations et de nombreux écrits de ces femmes ont une indéniable tonalité féministe. Les principales revendications mises en avant concernent les droits civils, la fin des privilèges masculins à propos de l’héritage et du divorce, et l’instruction.

L'investissement des femmes dans la lutte[modifier]

Irruption[modifier]

Les traces des femmes ne sont pas nombreuses dans les cahiers de doléances, mais, dès l'automne 1789, elles prennent la parole, elles proposent, elles écrivent des pétitions… Comme tout le monde, elles sont gagnées par les idées de la Révolution. Elles assistent aux débats, elles participent aux discussions, aux clubs, elles expliquent qu'il faut leur accorder des droits et, assez rapidement, elles parviennent à en convaincre des révolutionnaires, surtout en province. Elles prennent des initiatives, par exemple les "dons patriotiques" que lance, en septembre 1789, un groupe de femmes artistes de Paris : elles offrent solennellement leurs bijoux pour renflouer les caisses de l'Etat. Elles sont à l'initiative de la grande marche sur Versailles des 5 et 6  octobre 1789, car leurs revendications ne sont pas entendues. Avec la garde nationale, elles obligent le roi à s'installer à Paris, aux Tuileries, ce qui va déplacer le centre de gravité politique de la France, puisque l'Assemblée le suit.

Prises de position notables[modifier]

Le début de la révolution est marqué par deux grands textes théoriques. En juillet 1790, Condorcet publie « Sur l’admission des femmes au droit de la cité ». Pour lui, l’exclusion des femmes des droits politiques est contraire aux principes de 1789, c’est un « acte de tyrannie ». L’autre grand texte, publié par Olympe de Gouges en septembre 1791, s’intitule « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». L’article premier proclame : « La femme naît et demeure libre et égale à l’homme en droits ». Cette égalité de droits inclut les droits politiques et le droit de vote. D’autres voix s’élèvent pour dénoncer l’exclusion des femmes de la vie politique, comme Etta Palm d’Aelders, qui fonde le premier cercle parisien féminin, la Société patriotique et de bienfaisance des amies de la vérité, et qui publie un Discours sur l'injustice des lois en faveur des hommes, aux dépens des femmes en décembre  1790. Ou encore Marie-Madeleine Jodin, une ancienne correspondante de Diderot, qui propose des Vues législatives pour les femmes, qu'elle accompagne de tout un pan de réformes civiles et pénales. Pierre Guyomar, maire de Guingamp, tient en 1793 un long discours à la Convention, où il s'indigne qu'on écarte les femmes de la vie politique. D'autres, comme le mathématicien Gilbert Romme, le journaliste parisien Charles de Villette ou l'avocat et député breton Joseph Lequinio se prononcent pour l'égalité politique.

Mais le bouillonnement des idées féministes ne se réduisent pas à ces exemples. De nombreux textes anonymes (ou signés d'initiales) sont rédigés, par des femmes lettrées, pourvues de connaissances en droit, en histoire, en rhétorique. Elles s'insurgent contre les révolutionnaires qui veulent les éloigner du processus électoral ou législatif. Elles font référence aux grandes figures de l'histoire, les Amazones, les Romaines, les Gauloises, les Germaines, qui ont contribué avec héroïsme à la défense de leurs villes et de leurs pays. Elles héritent de tous les discours qui mettent en cause la domination masculine élaborés depuis le 15e siècle par les féministes.

Approfondissement et massification[modifier]

Les femmes sont présentes dans les combats de rue, lors des luttes pour le contrôle des municipalités, tant du côté révolutionnaire que contre-révolutionnaire. Dès 1791, elles sont nombreuses à se mobiliser contre la "déchristianisation", mais elles sont aussi de plus en plus actives dans le mouvement populaire.

Les femmes n'hésitent pas non plus à s'armer de piques, de fourches… Les hommes se félicitent d'abord de cette mobilisation, la plupart des journaux révolutionnaires s'en enthousiasment, des gravures représentant ces femmes déterminées circulent... Cela nous paraît incroyable, car mis à part Jeanne d'Arc il n'y a pas beaucoup de femmes en armes dans l'historiographie française. Mais il faut rappeler que sous l'Ancien Régime, bien des femmes étaient armées, ne serait-ce que pour se protéger, défendre leurs maisons. Depuis le haut Moyen Age, les chroniques rapportent leur participation à la défense des villes assiégées ou les hauts faits de certaines. Et il y avait des combattantes dans les armées, comme les sœurs Fernig, dont on continue à chanter les exploits jusqu'en 1794. On en voit aussi se regrouper dans les régions, quand la patrie est déclarée en danger. Elles forment des "bataillons d'amazones", et les hommes les entraînent volontiers.

Aux prises de position individuelles des premières années succèdent des formes d’action plus collectives, portées par des femmes d’origine plus populaire. En 1790-91, les clubs de femmes font leur apparition dans plusieurs villes de province. Ces clubs sont au départ composés de bourgeoises et tournés vers des activités philanthropiques, mais sous la pression des événements ils se radicalisent rapidement. Leur recrutement se démocratise.

La volonté de femmes de participer à la vie politique se manifeste de plusieurs manières. L’une des principales revendications des femmes est alors le droit à l’armement. En mars 1792, 319 parisiennes portent cette revendication devant l’Assemblée nationale, sous l'impulsion de Pauline Léon. Quelques jours plus tard, Théroigne de Méricourt appelle les femmes à s’organiser en corps armés. De nombreuses pétitions sont lancées et signées par des femmes, sur des thèmes non spécifiques, comme l’arrestation des nobles ou de la reine.

Le 10 mai 1793 est fondé à Paris le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires, qui se mobilise, en mai-juin, contre les Girondins et participe à l’insurrection qui mène à l’arrestation de 29 députés girondins. Ce club constitue, à cette époque, l’une des principales forces du mouvement révolutionnaire.

Mise à l'écart des femmes[modifier]

La conception qui est restée nettement dominante parmi les révolutionnaires hommes, est une conception différentialiste, élaborée par les philosophes des Lumières, en particulier par Rousseau qui a une influence majeure parmi les hommes de 1789. Ils avaient laissé tomber la vieille explication chrétienne de la "faute originelle" d'Eve et la non moins vieille idée de l'infériorité naturelle des femmes, chère à Aristote. Mais ils s'en tenaient au discours qui impose des rôles genrés bien définis aux sexes : aux femmes la vie domestique, aux hommes la vie publique.

Si les rédacteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen sont restés dans le flou quelques mois, très vite, les dirigeants ont compris qu'ils allaient perdre leurs prérogatives d'hommes. Ils ont donc introduit la distinction entre citoyens "actifs" (les hommes jouissant de droits politiques) et citoyens "passifs" (la majorité des hommes et toutes les femmes). Puis, le peuple et les femmes entrant de plus en plus en scène, ils ont pris peur : ces catégories ont été abandonnées pour les seuls hommes.

La Constitution de l'an I, en 1793, fait de tous des citoyens et des soldats, tandis que les femmes ne deviennent jamais citoyennes et sont démobilisées des armées par décret. Malgré cela, un grand nombre de femmes, pendant la ratification, sont venues voter et prêter serment.

Le sentiment d’injustice se développe : les femmes sont exclues des droits politiques alors qu’elles ont contribué à la victoire du mouvement révolutionnaire. Dans l’été 1793, le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires se rapproche des Enragés. Il élabore un programme qui demande la destitution des nobles et des administrateurs coupables, la création de tribunaux révolutionnaires et le contrôle de l’exécutif par le peuple. Ces conceptions avancées leur attirent l’hostilité du gouvernement et des clubs masculins.

Dès l'automne 1793, la Terreur frappe aussi les femmes. Olympe de Gouges est guillotinée, ainsi que Manon Roland et bien d'autres, tandis que les clubs de femmes sont fermés par décret. D'autres révolutionnaires sont arrêtées, traitées dans les journaux de "chevaliers errants" ou de "grenadiers femelles".

Thermidor et réaction masculine[modifier]

Après l'insurrection ratée de Thermidor (juillet 1794) et l'exécution de Robespierre, il y a encore des femmes du peuple qui défendent l'esprit de la Révolution. En mai 1795, la Convention va jusqu'à leur interdire de former des attroupements de plus de cinq personnes. Elles sont chassées des tribunes à coups de fouet, pourchassées dans les rues. Une forme de contre-révolution se développe, une milice de "muscadins" pressés de revenir à l'Ancien Régime s'attaque aux "jacobines", qu'ils rossent pour qu'elles rentrent à la maison.

La Convention saisit le premier prétexte venu (une rixe entre des membres du Club et des marchandes des Halles) pour décréter que les femmes sont destinées, « par ordre de la nature même », à des « fonctions privées », et pour dissoudre les sociétés féminines. Un seul député proteste.

Ce 9 brumaire an 1 (30 octobre 1794) devient ainsi la date de la première mesure contre-révolutionnaire de la Convention. Les militantes trouvent peu de défenseurs, même parmi les révolutionnaires les plus radicaux. Les femmes continuent cependant à jouer un rôle dans toutes les initiatives politiques de premier plan, jusqu’à l’insurrection du 1er prairial an III (20 mai 1795). Mais l’échec de cette insurrection marque la fin du mouvement féminin de masse. Des décrets du 1er et du 4 prairial interdisent aux femmes d’assister à des réunions publiques et de se réunir dans la rue à plus de cinq. Napoléon renforcera nettement la domination masculine.[1]

Notes et sources[modifier]

Eliane Viennot, On continue aujourd’hui de payer cette idée de 1789 que les droits sont ceux de l’homme, Le Monde, 2016