Larissa Reisner

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Larissa Reisner (1895-1926) était une militante socialiste russe, qui joua un grand rôle dans les premières années du nouveau pouvoir soviétique et dans la guerre civile russe. Elle fut par ailleurs la compagne du leader de l'armée rouge, Raskolnikov, puis de Radek.

Biographie[modifier | modifier le wikicode]

Jeunesse[modifier | modifier le wikicode]

Larissa Reisner naît le 1er mai 1895 à Lublin, en Pologne, alors dans l'Empire russe. Elle était la fille d'Ekaterina Alexandrovna Khitrova et de Michael Andreïevitch Reisner, professeur de droit. Mais son père s'intéressait aussi à la sociologie, à l'histoire, et fréquentait les dirigeants du Parti social-démocrate allemand (SPD).

Elle passe une jeunesse à travers plusieurs pays. En 1897, son père obtient un poste de professeur de droit à l'Université de Tomsk. Entre 1903 et 1907, sa famille s'enfuit à Berlin en raison des activités politiques de Michael Reisner. Elle ira ensuite à l'Université en France, pour ne venir en Russie qu’en 1910.

Elle manifeste très tôt des ambitions littéraires en écrivant à l’âge de 17 ans un drame intitulé L’Atlantide, puis s’aventure dans la poésie. Elle se range dans le courant de l’acméisme, incarné alors par Anna Akhmatova.

Premiers engagements[modifier | modifier le wikicode]

Pendant la Première Guerre mondiale, son père publia une revue antimilitariste, Roudine, à laquelle elle collabora étroitement.

Après la Révolution de Février 1917, elle commence à écrire pour le journal internationaliste de Gorki, Novaïa Jizn. Elle participe à un programme d'alphabétisation du gouvernement provisoire et donne des cours à des ouvriers et des marins à Petrograd. Elle établit des contacts avec les marins de Cronstadt qui seront déterminants pour le reste de sa trajectoire.

Peu après Octobre, elle travaille à Smolny avec Lounatcharski à cataloguer le patrimoine artistique. Elle n’adhère au Parti bolchevik qu’en 1918.

Dans l'Armée rouge[modifier | modifier le wikicode]

Elle épouse à l'été 1918 Raskolnikov, commandant de la flotte de la Caspienne.

Nommée commissaire à la 5e armée (dans la région de Kazan), elle combat contre la légion tchécoslovaque qui vient de prendre Kazan le 6 août 1918. L'armée rouge est alors faible, à peine constituée et peu entraînée. Dans la nuit du 7 au 8, Trotski fait équiper un train spécial et part pour Sviajsk, petite gare où est repliée ce qui reste de la 5e armée. Il y découvre une horde de soldats déguenillés, affamés, démoralisés. Tout tenait alors à un fil et si la légion tchécoslovaque avait été mieux renseignée elle aurait pu sans peine foncer sur Sviajsk et s'emparer de Trotski.

Larissa Reisner, de son côté, tente de s’infiltrer dans Kazan occupé par les Blancs. Reconnue, elle est arrêtée, interrogée, puis profite de quelques secondes d’inattention de ses deux surveillants pour s’enfuir et revenir à Sviajsk. Trotski la nomme aussitôt commissaire des services de renseignement près l’état-major de la 5e Armée. Elle fera plus tard un récit épique de ce moment :

« Sviajsk, aujourd’hui c’est une légende. Aucun des vieux soldats de l’Armée rouge [...] n’oubliera l’épisode fantastique de Sviajsk d’où jaillit aux quatre coins du pays la vague de l’offensive révolutionnaire [...]. Ce n’est qu’après Sviajsk et Kazan que l’Armée rouge se cristallisa. » « Avec Trotski... mourir au combat, après avoir tiré sa dernière cartouche, dans l’ivresse ; avec Trotski, l’exaltation sacrée de la lutte, du mot et du geste [...] . Avec Smirnov [...], l’impassibilité de l’homme adossé au mur, interrogé par les Blancs, dans la fosse sale d’une prison. »

Aussitôt après elle se rend auprès de l’équipage de la flottille rouge de la Volga, sur une vedette armée de mitrailleuses qui fonce vers la rive occupée par les légionnaires tchécoslovaques. Elle contribue à galvaniser les hésitants. Des dizaines de femmes ont rempli des fonctions – surtout politiques – dans l’Armée rouge, de Rosa Zalkind, dite Zemliatchka, à Evguenia Boch... Larissa Reisner est la seule qui se soit engagée dans la marine, milieu traditionnellement hostile à la présence féminine.

Trotski la fait nommer, à dater du 29 janvier 1919, commissaire de l’état-major général de la marine. Elle doit gérer l’organisation, le ravitaillement – difficile en ces temps de pénurie chronique –, le recrutement, l’enregistrement, le placement des mines, la lutte contre l’incurie, la composition de la flotte et autres problèmes techniques complexes.

Contre l'arbitraire[modifier | modifier le wikicode]

Elle se bat aussi contre l’arbitraire. Ainsi, le 18 décembre 1918, elle publie dans les Izvestia une dénonciation ironique des mœurs bureaucratiques de la Tchéka de Pétrograd, de ses petits chefs et de l’arbitraire qui y règne. Elle s’y rend pour demander la mise en liberté sous caution de 7 marins détenus selon elle sans raison valable depuis trois mois. Le bureaucrate à l’entrée l’envoie promener sans même la regarder : « C’est un jour férié. » Il rejette obstinément toutes ses demandes. Elle insiste. Les tchékistes la jettent dans un cachot « bas et long, mal éclairé, puant et sale ». Une heure plus tard, un membre de la direction de la Tchéka, informé de son arrestation, vient la délivrer. La semaine suivante, elle se présente de nouveau au siège de la Tchéka pour la même affaire, et on ne la laisse pas passer. Le même bureaucrate envoie systématiquement promener les femmes, mères ou sœurs de détenus, qui remportent des paquets ouverts et refusés, même des morceaux de pain.

Son article fait l’effet d’une bombe. Le lendemain, furieux, Dzerjinski, le président de la Tchéka, obtient du bureau du comité central du Parti communiste la décision d’interdire toute critique de la Tchéka dans la presse...

Missions diplomatiques et politiques[modifier | modifier le wikicode]

Le 17 mai 1920, elle accompagne Raskolnikov dans une opération sur le port iranien d’Enzeli visant à récupérer les bateaux russes abandonnés par Denikine sous la garde de troupes britanniques. Raskolnikov réussit, mais au cours de ce bref séjour, Larissa et lui contractent la malaria.

Peu après leur retour à Pétrograd, le 8 juillet 1920, Raskolnikov est nommé commandant de la flotte de la Baltique. En ces temps extrêmement difficiles à Petrograd, des tracts circulents dans la population et dans le parti bolchévik, accusant (entre autres) le couple Raskolnikov-Reisner de privilèges honteux. « À bas les pseudo-communistes embourgeoisés [...], à bas les bureaucrates du parti, à bas la caste privilégiée des sommets ! »[1] Des rumeurs invraisemblables circulent comme le fait que Reisner prendrait des bains de champagne. Se basant probablement sur ce type de rumeurs, l’historien Orlando Figès écrit ainsi :

« Raskolnikov, le chef bolchevik de Cronstadt en 1917, revint sur la base en 1920 en qualité de nouveau commandant en chef de la flotte balte et y mena une vie de grand seigneur en compagnie de son élégante épouse, le commissaire Larissa Reisner, avec force banquets, voitures avec chauffeur et domestiques. Reisner avait même une garde-robe constituée de tenues confisquées dans les maisons de l’aristocratie. »

Larissa Reisner disposait certes, dès avant la révolution, d’un grand appartement. Mais lorsque le 26 février 1921, le tribunal militaire révolutionnaire fait perquisitionner son appartement (où habite aussi son père), les soldats n'y trouvent qu'une bouteille de cognac et une demi-bouteille de liqueur, qui d'après Michael Reisner étaient recommandés par les médecins contre la malaria.

Mais ce qui attisait surtout la colère des marins, c'est la position du couple, qui luttait contre l'indiscipline à Cronstadt (surtout due à l'inactivité de la flotte, loin de tout front depuis des mois). Larissa Reisner avait même tenté de ridiculiser les récalcitrants en montant à Pétrograd une comédie intitulée Jugement du marin indiscipliné, qui sera un flop complet. De plus, dans le débat sur les rapports entre le parti et les syndicats, Raskolnikov soutient la plateforme de Trotski (militarisation des syndicats), qui reçoit un nombre dérisoire de voix dans la marine.

De 1921 à 1923, elle accompagne Raskolnikov en mission diplomatique en Afghanistan.

Elle part pour l'Allemagne en octobre 1923 comme agent de l'Internationale dans la révolution allemande. Assistant à l’insurrection avortée, elle écrit Hambourg sur les barricades. Aux côtés de Radek, elle devient son amante, et divorcera de Raskolnikov à son retour en Russie en janvier 1924.

Elle publiera Le Front en 1924. Ce dernier ouvrage de 130 pages très denses est l’un des meilleurs sur la guerre civile russe.

Dernières années[modifier | modifier le wikicode]

En 1924-1925, elle est correspondante spéciale pour les Izvestia, d'abord dans le nord de l'Oural, où elle adopte un garçon nommé Alyosha Makarov. Elle écrivit aussi sur un scandale de corruption en Biélorussie. A cette époque elle travailla aussi pour la Commission d'amélioration des produits industriels aux côtés de Trotski.

En 1925, elle est à nouveau en Allemagne pour soigner la malaria qu’elle a contractée en Iran. Elle reprend contact avec le prolétariat allemand, rapporte un nouveau témoignage : Au pays de Hindenburg. Alors qu’elle allait écrire un ouvrage sur les décembristes, elle meurt le 9 février 1926, à 30 ans, emportée par le typhus.

Hommages et critiques[modifier | modifier le wikicode]

La figure hors pair de Larissa Reisner inspirera Vsevolod Vichnevski, dans sa pièce La Tragédie optimiste (1933).

Le bolchevik géorgien Ordjonikidzé s'écria un jour : « Si l’Azerbaïdjan possédait une femme comme Larissa Mikhailovna, vous pouvez m’en croire, les femmes d’Orient auraient depuis longtemps rejeté leur tchador et l’auraient planté sur la tête de leur mari.» 

Raskolnikov la qualifia un jour de Diane guerrière. Radek voit en elle « un précurseur de ce nouveau type humain qui naît dans les tourments d’une révolution »

L’écrivain Lev Nikouline écrivit que : « La nature lui a tout donné, l’intelligence, le talent, la beauté. »

Trotski la surnommera la « Pallas de la révolution » . Il écrit aussi dans son autobiographie :

« Cette belle jeune femme, qui avait ébloui bien des hommes, passa comme un météore sur le fond des événements. À l’aspect d’une déesse olympienne, elle joignait un esprit d’une fine ironie et la vaillance d’un guerrier. »

L’ami de Trotski, Adolf Ioffé, la jugeait un peu trop cynique et envoyait sa fille Nadiejda se coucher en hâte dès que Larissa entamait le récit de ses multiples aventures amoureuses.

Ses oeuvres[modifier | modifier le wikicode]

  • Sviajsk, 1918
  • Hamburg auf den Barrikaden. Erlebtes und Erhörtes aus dem Hamburger Aufstand 1923, Berlin, 1925 (version en anglais)
  • Eine Reise durch die deutsche Republik, Berlin, 1926
  • Oktober, Berlin, Dietz Verlag, 1926
  • Von Astrachan nach Barmbeck. Reportagen 1918-1923, Halle, Mitteldeuscher Verlag, 1983

Sources[modifier | modifier le wikicode]

  • Karl Radek, Sur Larissa Reisner (texte en anglais) 
  • Léon Trotski, Ma vie, Chapitre 33, 1930
  • REISNER Larissa Mikhaïlovna (1895-1926) sur Smolny
  • Claudie Weill, Article « Larissa Reisner » sur Encyclopedia Universalis
  • Galina Prjiborovskaia, Larissa Reisner, Moscou, 2008
  • Cathy Porter, Larissa Reisner, London, Virago, 1988
  • Jean-Jacques Marie, Larissa Reisner, une déesse guerrière qui emporte l’Armée rouge, Mediapart, 27 juillet 2017
  • Cahiers du mouvement ouvrier, n° 24