Kommunist

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Le nom de Kommunist désigne le groupe et la publication des « Communistes de gauche » du Parti bolchevik, militant contre la direction léniniste du Parti. Kommunist, édité par le comité de Pétrograd du Parti bolchevik, paraît du 4 mars au 19 mars 1918 (11 numéros sous la forme journal) puis édité par le comité de Moscou d'avril à juin une revue (4 numéros).

(Ne pas confondre avec le numéro unique publié en 1915 par Lénine, Boukharine, Preobrajenski et Bosch.)

Kommunist s'oppose aux efforts de Lénine pour trouver un terrain d'entente avec les milieux industriels et plus globalement au capitalisme d’État. Il se prononce contre les dispositions relatives à la discipline du travail et au rendement, contre le taylorisme et la gestion personnelle, contre l'octroi de postes de responsabilité aux spécialistes bourgeois. À l'inverse, les Communistes de gauche — Boukharine, Ossinski, Preobrajenski, Piatakov etc. — sont partisans d'une large autonomie des Soviets et de la création d'une armée prolétarienne. « Le Parti devra vite décider jusqu'à quel degré la dictature d'individus devra être étendue des chemins de fer et d'autres branches de l'économie au Parti lui-même »[1]

L'agitation organisée par Kommunist est aussi vive que brève. Ses principaux leaders retrouvent la ligne générale rapidement dès l'introduction du « communisme de guerre ».

Dès le 7 mars 1918, la Conférence du parti condamne les communistes de gauche (Boukharine, Radek, etc.) hostiles à Brest-Litovsk et à la politique ouvrière du parti, et les met en demeure de renoncer à leur existence en tant qu’organisation indépendante. Kommunist dut interrompre sa publication et les organisations du groupe durent se réfugier à Moscou.

Un dernier numéro du journal, publié en mai 1918, l'est comme « journal privé fractionnel ». Le 5 de ce même mois, dans un article de la Pravda, Lénine dénonce les positions de Kommunist avec vigueur : « nos “communistes de gauche”, qui aiment aussi se qualifier de “communistes prolétariens”, car ils n'ont pas grand-chose de prolétarien et sont surtout des petits-bourgeois, ne savent pas réfléchir au rapport des forces ni à la nécessité d'en tenir compte », ce qui signe l'arrêt de mort de ce courant. Certains anciens de Kommunist, comme Karl Radek, rentrèrent dans le rang, mais d'autres, à des degrés divers, (Alexandra Kollontaï, Gavril Miasnikov, Ossinski, etc.) se retrouveront dans les tendances oppositionnelles qui apparaîtront ultérieurement en Russie ou à l'étranger.

Extraits[modifier | modifier le wikicode]

À propos du pouvoir soviétique, Kommunist 4, juin 1918[modifier | modifier le wikicode]

Tout le monde connaît les causes qui ont arrêté le développement ultérieur de notre révolution et qui l’ont obligée à quitter sans combat les positions occupées et à entamer une retraite progressive : la complexité de la situation internationale, le contretemps dans l’éclatement de la révolution en Europe occidentale, les habitudes et le mode de vie petit-bourgeois de la majorité de la population, la désorganisation colossale de l’économie, etc. Dans cette liste, néanmoins, on oublie d’inclure encore un facteur qui a une influence négative sur le développement de la révolution russe, c’est le conservatisme des organisations soviétiques elles-mêmes, conservatisme conditionné tant par la situation matérielle (sociale) de l’armée nombreuse des permanents des Soviets que par la psychologie originale qui commence à se former chez eux en vertu de cette situation.

Pour nous orienter dans la question que nous abordons, nous essayerons d’approcher le problème comme le ferait un sociologue qui s’occuperait d’analyser l’origine et la composition de tel ou tel groupe social, de rechercher ses intérêts et ses tendances de groupe.

Après avoir détruit l’ancien appareil d’État et écarté les fonctionnaires qui l’avaient servi, la révolution d’Octobre a mis la classe ouvrière devant la nécessité de créer une nouvelle machine étatique, adaptée au changement de régime social. Un vaste champ s’est ouvert pour un travail actif d’organisation et des dizaines de milliers de gens ont reçu la possibilité d’utiliser leurs dons et leurs capacités dans les organisations soviétiques. De qui se composait cette vaste armée de permanents des Soviets qui s’est ruée sur les divers commissariats et commissions, directions et sections, bureaux et comités ?

Évidemment, les vieux militants expérimentés du parti y ont pénétré en priorité ; cependant, si nous voulons être de sobres réalistes, il nous faut reconnaître que seule une partie insignifiante d’entre eux est suffisamment active et infatigable pour penser au développement ultérieur de la révolution, à son mouvement en avant ; quant à la majorité des membres du parti, fatigués des longues pérégrinations de l’émigration, de l’activité épuisante de la clandestinité, de la vie pleine de dangers du révolutionnaire, aujourd’hui, après la victoire du prolétariat, elle aspire à une activité tranquille et pacifique lors de la construction du socialisme : ce groupe est enclin à considérer sa présence dans les organisations soviétiques comme l’achèvement naturel et le couronnement de son dur travail préalable et, malgré lui, il commence à adopter une attitude hostile et à éprouver une crainte cachée à l’égard de toutes les mesures extrêmes, susceptibles de troubler la tranquillité acquise avec tant de peine.

Est venue également travailler dans les organisations soviétiques cette couche semi-intellectuelle, pas très riche de connaissances, qui n’avait pas de débouché sous l’ancien régime, alors qu’aujourd’hui, grâce au sabotage du personnel technique bien instruit, quiconque possède ne fût-ce que des connaissances quelconques ou même sait simplement compter, lire et écrire est devenu un homme précieux et nécessaire, auquel on se raccroche des deux mains.

Ces semi-intellectuels (commis de boutique, secrétaires, petits fonctionnaires, petits employés, etc.) qui n’auraient même pas pu songer à une « carrière » quelconque sous l’ancien régime, aujourd’hui « s’en sont sortis pour devenir quelqu’un » grâce à la révolution d’Octobre qui a provoqué une énorme demande pour toute espèce de techniciens et spécialistes ; dans l’ensemble (nous ne parlons pas des gens isolés « qui ont des convictions » ni même des groupuscules) ils sont, bien entendu, intéressés à conserver leur situation privilégiée, et cette situation est effectivement privilégiée : un certain « poids » et une certaine considération aux yeux des gens de leur entourage, un traitement décent, une ration alimentaire supérieure, une multitude de petites faveurs et priorités, tout cela fait que le permanent soviétique moyen tient à sa place et cela ne le prédispose absolument pas à l’audace révolutionnaire […].

Dans la composition de l’armée des employés soviétiques, il faut encore inclure ce public sans vergogne qui est prêt à servir n’importe qui et sous n’importe quel régime et qui aujourd’hui, sans la moindre lutte intérieure, « s’est infiltré » dans le pouvoir soviétique ; enfin, signalons encore la multitude de techniciens et spécialistes de toute sorte qui n’éprouvent absolument aucune sympathie pour le pouvoir des Soviets et qui ne se sont mis à son service que pour toucher beaucoup d’argent, vu que les gens cultivés sont si nécessaires à la jeune république.

Ce groupe est peut-être le plus réactionnaire : c’est seulement la recherche d’un salaire (et souvent aussi la tendance à la concussion) qui pousse les membres de ce groupe à offrir leurs connaissances et leur savoir à la classe ouvrière ; l’existence même des Soviets les effraye et ils ne sont prêts à s’y résigner que dans le cas où les Soviets dégénèrent, s’adaptent au philistin, deviennent acceptables pour les larges couches de la démocratie bourgeoise ; comme les cercles dirigeants comptent avec ce groupe, l’apprécient, y tiennent, il a la possibilité d’exercer de l’intérieur une pression sur la politique des Soviets dans le sens conservateur et même réactionnaire indiqué plus haut.

Telle est la composition de ce nouveau groupe social que l’on appelle le personnel des permanents soviétiques. Vu le manque général de culture, le retard de la Russie et sa pauvreté en forces intellectuelles, elle ne pouvait pas être différente : des couches et des groupes en partie fatigués, en partie peu sûrs en qualité de fond d’ensemble et de tout petits germes et noyaux de permanents convaincus, actifs et infatigables, en qualité d’exception.

On voit d’après notre analyse que le personnel des permanents soviétiques, intéressé dans l’ensemble à conserver sa situation privilégiée et ses intérêts purement professionnels, est enclin à jouer le rôle d’un groupe social conservateur ; d’où une certaine méfiance à l’égard des masses ouvrières, une tendance à s’isoler d’elles, à se barricader, des velléités d’échapper au contrôle du parti (ce dont les journaux provinciaux du parti se plaignent tant), une crainte des secousses, une attention pas toujours suffisante aux besoins des ouvriers, un penchant aux compromis, une tendance à adapter le pouvoir soviétique effrayant au philistin petit-bourgeois moyen, une lenteur paperassière, etc.

Nous sommes loin de soutenir que le personnel soviétique s’est déjà transformé en une bureaucratie de la dernière édition, aussi irrémédiablement coupée des masses que ce qui est arrivé, par exemple, avec les cadres supérieurs des syndicats allemands, mais il est incontestable qu’il existe une tendance dans ce sens. Il va de soi qu’il n’est pas question ici de la mauvaise volonté d’individus isolés ni d’une quelconque originalité de la révolution russe : un tel danger menace n’importe quelle révolution socialiste, car le régime capitaliste a pris toutes les mesures pour détruire à la racine toute initiative des masses et pour les habituer à l’idée que l’administration de l’État doit se faire en dehors d’elles par des gens spécialement instruits pour cela (les fonctionnaires). En tout cas, il faut lutter pour éviter que la révolution d’Octobre ne soit utilisée pour servir les intérêts d’un groupe relativement insignifiant, et il n’y a qu’un moyen pour cela : entraîner les larges masses des ouvriers dans l’activité sociale, faciliter et renforcer le contrôle des ouvriers sur ce personnel qui a pour vocation de servir leurs besoins, supprimer tous les privilèges pour les permanents des organisations sociales.

Enfin, le parti lui-même, qui est relativement mieux assuré contre la décomposition, doit renforcer son contrôle sur les fractions dans les Soviets et faire en sorte que les permanents des organisations sociales lui soient subordonnés et lui rendent des comptes.[2]

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Preobrajenski, Kommunist, mai 1918.
  2. Cité par Marc Ferro, dans Des soviets au communisme bureaucratique (1980)

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