Féminisme matérialiste

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Le féminisme matérialiste est un courant du féminisme apparu en France après mai 1968. Il s'inscrit plus largement dans le féminisme radical, qui connut un essor dans les années 1960-1970 ("deuxième vague du féminisme"), et qui en France fut regroupé dans le Mouvement de libération des femmes (MLF).

Histoire et thèses[modifier | modifier le wikicode]

Origine[modifier | modifier le wikicode]

Dans les années 1960, et en particulier à la suite de mai 1968, le féminisme connaît une « seconde vague », avec en France le Mouvement de Libération des Femmes (MLF). En octobre 1970 plusieurs militantes du MLF publient dans un numéro spécial de la revue d'extrême gauche Partisans intitulée « Libération des femmes année 0 » des analyses du patriarcat s'inspirant de l'analyse marxiste du capitalisme. On y trouve notamment l'article de Christine Delphy, L'Ennemi principal.

En référence au matérialisme historique de Marx, Christine Delphy nomma ce courant de pensée féminisme matérialiste en 1975[1].

Dans le monde anglophone, on peut citer à la même époque Rosemary Hennessy ou Stevi Jackson.

Mode de production domestique[modifier | modifier le wikicode]

Une thèse centrale de ces auteures est que la domination patriarcale des femmes s'opère par des pratiques matérielles, notamment par l’extorsion du travail domestique au sein des foyers. Il existe ainsi un mode de production patriarcal qui domine le mode de production capitaliste. Le patriarcat a pour base le travail domestique qui est une exploitation économique touchant toutes les femmes, qui forment une classe. La société et le capitalisme ne fonctionnent qu’en s’appuyant sur cette exploitation.

Dans les années 1970, les bourgeoises ne l’étaient en général que par procuration (des épouses de bourgeois) mais profitaient de l’exploitation d’autres femmes (les domestiques) pour faire réaliser leur travail domestique. Cette question est aujourd’hui complètement bouleversée par l’apparition d’une fraction grandissante de la classe capitaliste composée de femmes qui profitent directement de la division genrée (salaires inférieurs des femmes, précarité, etc.).

Les féministes matérialistes inversent donc l'orthodoxie marxiste : l'émancipation des femmes ne constitue pas un front secondaire de luttes au regard de la lutte des classes, elle est au contraire le front principal.

Sylvia Federici s'inscrit aussi dans ce champ du féminisme matérialiste, notamment par son livre Caliban et la sorcière (2004). Elle y soutient que Marx a négligé, dans son étude de l'accumulation_primitive_du_capital, la subordination des femmes à un rôle de reproductrice de la force de travail (par le travail domestique qui se retrouve invisibilisé) et leur mise à l'écart du travail salarié. Elle défend par ailleurs l'idée que l'on ne doit pas analyser ces phénomènes comme de l'accumulation "primitive", mais comme des mécanismes qui sont à l'oeuvre en permanence et nécessaire à l'accumulation du capital.

Etudes de genre[modifier | modifier le wikicode]

Le féminisme matérialiste se réclame de Simone de Beauvoir, sa première revue, Questions féministes, est fondée en 1977 avec le soutien de cette dernière en tant que directrice de la publication. Colette Guillaumin, Monique Wittig, Nicole-Claude Mathieu, Monique Plaza, Emmanuèle de Lesseps y publient de nombreux articles. Suivant la formule qu'« on ne naît pas femme, on le devient » elles étudient le genre et comment les représentations des sexes et les rôles dévolus aux femmes reproduisent la hiérarchie des sexes. Pour les féministes matérialistes, les rapports entre sexe sont une construction sociale.

Les féministes matérialistes s'opposent ainsi frontalement au féminisme différentialiste et essentialiste représenté par le groupe "Psychanalyse et Politique" d'Antoinette Fouque, ou par des intellectuelles comme Julia Kristeva, Hélène Cixous et Luce Irigaray, encensées aux États-Unis sous le nom de « French Feminism ».

Lesbianisme radical[modifier | modifier le wikicode]

Article détaillé : Féminisme lesbien.

Cette analyse va être poussée à son terme avec la constitution progressive, au sein de cette tendance, d’une sous-tendance lesbienne radicale. Monique Wittig va y prôner un séparatisme complet d’avec les hommes. Vecteurs, représentants et bénéficiaires du patriarcat, ils deviennent eux-mêmes l’ennemi principal ; une vision qui frôle parfois l’essentialisme. Au sein du mouvement le climat est tendu, on parle même d’un « terrorisme homosexuel ». Le conflit éclate tardivement, en janvier 1980, avec la publication d’un article de Monique Wittig dans la revue de la tendance, Questions féministes. Pour elle, l’hétéro-sexualité n’étant pas un choix mais une contrainte sociale (voire un régime politique), il faut choisir de la rejeter. En cessant ainsi de collaborer avec les hommes (« la classe ennemie »), les lesbiennes cessent aussi d’être des femmes. Le lesbianisme est donc la position politique indispensable au féminisme et toute autre stratégie n’est que "réformiste".

En 1980, le Feminist Forum de Berkeley lance la revue Feminist Issues qui publie des traductions de leurs articles. La même année, cependant, une scission apparaît dans le groupe, autour de l'importance à donner à l'homosexualité féminine dans la revue. Le collectif se dissout, et en 1981 paraît le premier numéro de la revue Nouvelles Questions Féministes, dirigée par Christine Delphy. Cette dernière revue existe toujours, et le féminisme matérialiste garde toujours une grande influence, par exemple à travers les travaux de Colette Capitan, Paola Tabet et Michèle Causse.

Troisième vague[modifier | modifier le wikicode]

Monique Wittig partit enseigner aux États-Unis, et via elle le féminisme matérialiste a contribué à la naissance de la troisième vague féministe. Celle-ci se distingue de la deuxième vague notamment par la prise en compte de l'intersectionnalité, c'est-à-dire la multiplicité des formes d'oppression. Le féminisme intersectionnel articule en particuler l'oppression de genre avec l'oppression des gays et lesbienne et l'oppression raciale. Judith Butler reprit certaines analyses de Monique Wittig pour élaborer la théorie Queer, introduite en France par Marie-Hélène Bourcier et Didier Eribon.

Critiques[modifier | modifier le wikicode]

Revue Incendo :

« Delphy apporte au MLF la caution de la rigueur marxiste qui paraît indispensable à cette époque. Mais, faut-il, pour légitimer le mouvement, inverser les schémas marxistes, et chercher à ramener l’oppression des femmes à une seule dimension économiste ? La volonté des FR de se distancier de tout naturalisme leur fait négliger la question de la reproduction. Cette centralité du travail domestique peut aussi aboutir à des conclusions simplistes : s’y soustraire individuellement (voire collectivement) pour échapper à l’oppression, vision que l’on retrouve chez les lesbiennes radicales. »[2]

Pour certains marxistes, il faut reconnaître que le capitalisme peut très bien fonctionner sans que le travail domestique repose essentiellement sur les femmes. Par exemple Christophe Darmangeat[3] ou le groupe DDT21 : 

« Des hommes, voire des robots, effectueraient-ils les corvées quotidiennes que le profit du patron n’en serait pas modifié. Le travail domestique féminin n’est pas une structure nécessaire sans laquelle le capitalisme ne saurait exister. »[4]

Références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Christine Delphy, 1975 « Pour un féminisme matérialiste »
  2. http://incendo.noblogs.org/genresetclasses/sur-le-mlf-des-anees-1970/
  3. Christophe Darmangeat, Capitalisme et patriarcat : quelques réflexions, janvier 2014
  4. DDT21, Federici contre Marx, octobre 2015