Affaire géorgienne

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Anastase Mikoyan, Joseph Staline et Grigory Ordjonikidze à Tbilissi en 1925.

L’affaire géorgienne de 1922 (en russe : Грузинское дело) est un conflit politique au sein du gouvernement de l'Union des républiques socialistes soviétiques sur la façon de composer avec le sentiment national géorgien.

Antécédents[modifier | modifier le wikicode]

La Géorgie était un bastion des menchéviks, menés par Noé Jordania. Les menchéviks géorgiens (et en général les Géorgiens) ne revendiquaient pas l'indépendance (selon Trotski, ils se voyaient comme la Gironde de la révolution russe).

Mais après la Révolution d'Octobre, par anti-bolchévisme, les menchéviks géorgiens se mettent à revendiquer leur indépendance, qu'ils obtiennent suite aux accords de paix de 1920.

Dès 1920 on peut percevoir une logique radicalement divergente à l’œuvre dans les positions de Staline et Lénine, même si ce dernier n'est pas en mesure de suivre de près le dossier géorgien. Tandis que Lénine insiste sur la nécessité d’une attitude tolérante envers les nationalismes périphériques, et dénonce le chauvinisme grand-russe, Staline voit dans les mouvements nationaux centrifuges le principal adversaire, et s’efforce de construire un appareil étatique unifié et centralisé.

En février 1921, l'Armée rouge renverse la République démocratique de Géorgie, dirigée par les menchéviks qui soutenaient la guerre civile contre les bolchéviks.[1] Ce sont Staline et Ordjonikidze (tous deux d'origine géorgienne) qui firent pression en ce sens, en s'appuyant sur une insurrection locale, qui était en fait l’initiative très minoritaire d’un groupe bolchévik, près de la frontière soviétique. Avalisée par Lénine, Trotsky et la direction soviétique, l’invasion a installé, après un mois de combats, un gouvernement bolchevik à Tiflis, assurant ainsi l’association de la Géorgie à la Fédération soviétique.

Trotsky était absent de Moscou, en tournée dans l’Oural, et n’a pas participé à cette décision. Pourtant, il n'hésita pas à endosser devant l’opinion russe et internationale la responsabilité de cette action, en écrivant un pamphlet qui légitime la soviétisation forcée de la Géorgie : Entre rouges et blancs (1922). Pour lui, l'invasion était justifiée parce que la Géorgie menchévique était un régime bourgeois protégé par l’impérialisme anglais, sournoisement allié avec Wrangel et les « blancs », répressif envers les militants bolcheviks massivement emprisonnés... Michaël Lowy écrit à ce sujet :

« Même si l’on acceptait (ce qui est loin d’être évident ) l’intégralité des virulentes critiques adressées par Trotsky à la « Gironde géorgienne » des mencheviks (...), on ne voit pas pour autant où est la justification de l’invasion : le gouvernement bourgeois finlandais était bien pire ( exécutions massives de militants communistes) et, pourtant, il n’avait jamais été question d’envahir la Finlande indépendante. Quant à l’argumentation du « soulèvement bolchevik », il est de la part de Lominadze peu substantiel : « Notre révolution a commencé en 1921 au moyen des baïonnettes de l’Armée rouge. La soviétisation de la Géorgie s’est présentée sous les espèces d’une occupation par les troupes russes. » »[2]

L'Affaire[modifier | modifier le wikicode]

Une fois l'invasion achevée, des clivages sont apparus sur la façon de soviétiser la Géorgie. Lénine propose qu’on essaye d’arriver à un compromis avec Jordania, Staline, au contraire, lors d’un discours à Tiflis en juillet insiste sur la nécessité d’« écraser l’hydre du nationalisme » et de « détruire au fer incandescent » les survivances de cette idéologie. A la toute fin 1922, très affaibli, Lénine réaffirme la nécessité absolue de respecter les minorités nationales, passant devant les avantages du centralisme :

« Le préjudice que peut causer à notre État l’absence d’appareils nationaux unifiés avec l’appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résultera pour nous, pour toute l’Internationale, pour les centaines de millions d’hommes des peuples d’Asie, qui apparaîtra après nous sur l’avant-scène historique dans un proche avenir. » Rien ne serait aussi dangereux pour la révolution mondiale que « de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l’égard des nationalités opprimées, en éveillent ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l’impérialisme »[3]

Les Géorgiens bolcheviks, menés par Philippe Makharadze et Boudou Mdivani, souhaitaient préserver une autonomie au sein de l'URSS, donc un statut de république membre, mais également conserver une tolérance envers l'opposition menchevik, une plus grande démocratie au sein du parti ainsi qu'une approche modérée envers les réformes terriennes. Le principal point de discorde était avant tout l'intégration de la Géorgie, de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan au sein d'une république unitaire fédérale, la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie qui sera finalement dissoute en 1936. Joseph Staline et Grigory Ordjonikidze firent pression sur Lénine afin de forcer la soviétisation de la Géorgie, qualifiant les communistes géorgiens d'opposants « déviationnistes nationalistes ». Mais Lénine, avec Trotski, condamne la brutalité de la russification voulue par Staline. Soit implicitement :

« Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l'affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de «social-nationalisme» (alors qu'il est lui-même non seulement un vrai, un authentique «social-national », mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe (...) »[3]

Soit très explicitement : « Il va de soi que c'est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe. »

Lénine rompra explicitement avec Staline le 5 mars 1923. Mais la santé de Lénine se dégrade vite. Dzerjinsky prend le parti de Staline.

Lénine poussa à la suppression du paragraphe relatif à l’adhésion à la fédération de Russie, et à la reconnaissance de l’égalité entre républiques.[4] Le gouvernement de Russie ne pouvait pas être celui de l’Union. Lénine souhaitait une union de républiques libres. II pensait que l’internationalisme ne devait pas être sacrifié au centralisme. Apprenant par la suite les brutalités commises par Ordjonokidzé à l’encontre de communistes géorgiens, Lénine fut indigné. Le 6 mars 1923, il fait porter à Trotski ses notes sur le dossier géorgien (qui font partie du Testament politique de Lénine), et le charge d'aborder cette question en son nom devant le Comité central ; il envoie également aux Géorgiens une note dans laquelle il leur annonce son soutien.

Au 12e Congrès du Parti communiste russe, les communistes géorgiens se retrouvent isolés. Staline devient de plus en plus influent au sein du parti, tandis que Trotski est évincé du pouvoir, ce qui mène à la marginalisation du parti communiste géorgien.

Le soulèvement géorgien d'août 1924 fut l'une des conséquences de cette affaire ainsi que la Terreur rouge qui provoquera des milliers de morts.

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • Dennis George Ogden, National Communism in Georgia: 1921-1923, Université du Michigan, 1978.
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Invasion_sovi%C3%A9tique_de_la_G%C3%A9orgie
  2. La révolution d’Octobre et la question nationale. Le rêve naufragé, Contretemps – N° 34 – juillet 2017
  3. 3,0 et 3,1 Lénine, La question des nationalités ou de l' « autonomie », 31 décembre 1922
  4. OCML-VP, Les derniers combats de Lénine, 1994