XVI. Les finances dans l'État prolétarien

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122. L'État organe parasitaire[modifier le wikicode]

Comme nous l'avons déjà dit, l'État est l'organisation de la violence d'une classe contre une autre. Si la classe bourgeoise devient avec le développement capitaliste une caste de fainéants qui ne fait que consommer sans produire, que dire alors d'un État bourgeois défendant les revenus et la sécurité de ces fainéants contre les classes exploitées et révoltées ? La police et la gendarmerie, l'armée permanente, tout l'appareil juridique et tous les autres rouages administratifs ne sont qu'un énorme ramassis de gens dont aucun n'a produit ni un poud de blé, ni une archine[1] d'étoffe, ni une aiguille, ni une épingle.

Toute cette organisation ne vit qu'aux dépens de la plus-value fournie par les ouvriers et les paysans. Cette plus-value est perçue par l'État sous forme d'impôts directs et indirects. De cette manière, notre gouvernement tsariste prenait aux paysans et aux ouvriers pour plus de 3 milliards d'or (si l'on évaluait cette somme au cours du papier-monnaie et en tenant compte de si force d'achat, cela ferait plus de 300 milliards, c'est-à-dire trois fois plus que la Russie ne possède d'argent actuellement). Seule une minime partie de cet argent était employée à la production, par exemple à la construction de chemins de fer, de routes, de bateaux, de ponts, aux entreprises de l'État, etc...

Tant que la guerre civile durera, l'État devra rester l'organe qui surveille la production. Le travail de beaucoup de ces organes ne produit pas de nouvelles valeurs. Tout au contraire : une série d'organes de l'État prolétarien vit aux dépens de la production fournie par les ouvriers et les paysans, comme par exemple tout notre mécanisme de guerre, l'armée rouge, les rouages administratifs, les organes pour la défense de la Révolution, etc... Mais ce qui caractérise un gouvernement prolétarien, ce n'est pas ce qui le fait ressembler au gouvernement des exploiteurs : c'est sa transformation lente, mais progressive, d'organisme improductif en un appareil d'administration économique.

123. L'État prolétarien organe de production[modifier le wikicode]

Bien avant la fin de la guerre civile, l'État prolétarien contribue dans une grande mesure à la production et à la distribution des produits. Cela apparaît clairement déjà quand on compte le nombre des commissariats centraux et locaux. La plus importante de toutes les organisations soviétiques est le Soviet supérieur de l'Économie sociale avec toutes ses subdivisions. Elle est exclusivement productive. Viennent ensuite : les commissariats de l'agriculture, du ravitaillement, des transports du travail : organisations productives, distributives ou au service du travail ouvrier. Le commissariat de l'Instruction publique lui aussi, avec son programme d'école unique du travail, prépare des forces ouvrières qualifiées et instruites. Le service de santé dans un régime prolétarien n'est qu'un organe sauvegardant la santé des travailleurs, l'assurance sociale n'est que l'assurance pour les anciens ou futurs travailleurs (asiles, colonies, etc.). Même le commissariat de l'administration s'est transformé en un service destiné à aider et à guider les administrations locales et municipales. D'une façon générale, l'État prolétarien se transforme en une organisation formidable qui dirige et anime l'Économie sociale dans tous les domaines.

L'examen du budget de la République soviétique met tout cela bien en évidence. Voici les dépenses les plus caractéristiques.

Il fut attribué pour les six premiers mois de 1919, en millions de roubles :

Au Soviet supérieur de l'Économie sociale......... 10.976
Au Commissariat populaire du ravitaillement.... 8.153
---- ---- des transports................ 5.073
---- ---- de l'instruction publique 3.888
---- ---- de la santé publique...... 1.228
---- ---- de l'assurance sociale... 1.612
---- ---- de l'agriculture............... 533
---- ---- de la guerre................... 12.150
---- ---- de la marine.................. 521
---- ---- des Affaires étrangères 11
---- ---- des œuvres nationales 17
---- ---- de la justice.................. 250
---- ---- de l'intérieur.................. 857
À la Commission extraordinaire....................... 348


Nous voyons par ces chiffres que la défense de la République absorbe encore beaucoup de moyens. Mais à part ces dépenses suscitées par des circonstances exceptionnelles, il est visible que les 9/10 des dépenses sont faites pour la production, pour sa gestion, pour en assurer le fonctionnement dans l'avenir, pour soutenir les forces ouvrières, etc., c'est-à-dire uniquement pour la vie économique.

Mais cela ne suffit pas. Aux samedis communistes, les fonctionnaires des organismes de production, de même que les soldats de l'armée rouge et les commissaires de guerre, prennent part, quoiqu’au début dans une faible mesure. Mais jusqu'en 1919, il n'y a jamais eu un seul État au monde dont on ait vu les fonctionnaires réparer les locomotives ou décharger le bois.

124. Le budget de l'État prolétarien[modifier le wikicode]

Nous voyons que les dépenses d'un État prolétarien deviennent de plus en plus des dépenses pour la production. Une question se pose : de quelle source doivent venir les revenus ?

Les finances de la République soviétique de Russie en donnent une certaine notion. Le pouvoir soviétique avait au commencement de son existence une certaine quantité de revenus extraordinaires : tels étaient les dépôts d'argent confisqués à la bourgeoisie dans les banques, le trésor de l'ancien régime, les sommes provenant des contributions imposées aux classes bourgeoises, celles provenant de la vente des marchandises saisies dans les maisons et chez les commerçants particuliers, etc.

Mais tous ces revenus furent minimes en comparaison des dépenses. Il est vrai que les contributions imposées aux capitalistes furent les seuls moyens d'existence pour les soviets locaux, et qu'elles n'ont apporté aucune ressource au pouvoir Central. D'ailleurs, cet appoint ne dura pas longtemps, soit que la bourgeoise fût déjà ruinée, soit qu'elle eût fui en emportant ses économies. L'impôt progressif sur le revenu n'a pas donné et ne donne pas non plus de sommes énormes. Par rapport aux employés et aux ouvriers, cet impôt n'a aucun sens, car l'État leur enlève ainsi une partie de ce qu'ils touchent comme salaire. En ce qui concerne la bourgeoisie des villes, il est très difficile de lui faire payer cet impôt puisqu'elle n'existe plus officiellement et ne peut exercer légalement le commerce.

Il est plus facile de le faire payer par les paysans riches ; mais pour avoir son apport régulier, il faut un travail méthodique des organes d'imposition, soutenus par le pouvoir local ou communal qui n'est pas encore assez bien organisé. Quant à la classe moyenne, son imposition n'est pas indiquée, surtout pendant la durée de la guerre civile, afin de ne pas la détourner du prolétariat. La tentative de lever un impôt révolutionnaire extraordinaire de 10 milliards n'a pas réussi. On n'a pu réunir que 10 milliards au prix des plus grandes difficultés. Comme seule ressource de l'État restait l'émission du papier-monnaie. Cette mesure, autant qu'elle est encore réalisable à cause du peu de valeur du rouble, n'est autre chose qu'une forme d'impôt. Elle accélère la dévalorisation de l'argent, équivaut à une expropriation indirecte du capital monétaire de la bourgeoisie, diminue énormément sa capacité d'achat par rapport à l'ancien temps. Naturellement, l'émission du papier-monnaie ne peut être une ressource éternelle dans un État qui s'est assigné la suppression de l'argent. La question se pose pour un gouvernement prolétarien : sur quelles bases établir ses revenus ?

C'est la production qui sera cette base solide. Si l'émission du papier-monnaie en qualité de recettes a réussi, c'est que cet impôt fut perçu sans qu'on s'en aperçut. De la même manière imperceptible, on obtient des impôts indirects par les monopoles d'État, ce qui est parfaitement juste au fond, puisque la valeur d'un produit doit être augmentée des frais d'administration de sa production. Or, cette administration est précisément constituée par l'appareil gouvernemental. Pratiquement parlé, si le transport des voyageurs coûte un milliard de roubles par an, l'État peut établir le prix des billets de façon à réaliser une somme de 1.200 millions. Si tous les produits manufacturés coûtent 5 milliards, on peut les vendre pour 6 milliards, etc... Le surplus doit aller à l'État. Les recettes des monopoles peuvent être payées non seulement en argent, mais aussi sous forme de produits. Une fois l'État prolétarien transformé en organe administratif de toute l'économie socialiste, la question de son entretien, c'est-à-dire cette vieille question du budget, se simplifie singulièrement. Il ne s'agit plus que d'assigner une certaine quantité de ressources à une dépense économique indispensable.

Mais si la question du budget de l'État se simplifie énormément, il est bien plus compliqué, en revanche, d'établir quelle part de la production peut être dépensée. Il faudra calculer avec la plus grande compétence la quantité de produits qu'on pourra distribuer complètement, la quantité qui alimentera les stocks, celle qui servira à l'extension de la production, etc.

Ainsi, l'État disparaissant en tant qu'organisme parasitaire, la question budgétaire rentre dans la question générale de la répartition socialiste, car le budget de l'État n'est plus qu'une faible partie du budget général de la communauté socialiste.

  1. Archine : mesure de longueur valant 71 centimètres.