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XIV. L'organisation de la répartition
- Préfaces
- Première partie. Le développement du capitalisme et sa fin
- Introduction. Notre programme
- I. Le régime capitaliste
- II. Développement du régime capitaliste
- III. Le communisme et la dictature du prolétariat
- IV. Comment le développement du capitalisme a conduit à la révolution communiste
- V. La deuxième et la troisième internationales
- Deuxième partie. La dictature du prolétariat et l'édification du communisme
- Introduction. Les conditions de l'édification communiste en Russie
- VI. Le pouvoir soviétique
- VII. La question nationale et le communisme
- VIII. Le programme militaire des communistes
- IX. La justice prolétarienne
- X. L'école et le communisme
- XI. La religion et le communisme
- XII. L'organisation de l'industrie
- XIII. L'organisation de l'agriculture
- XIV. L'organisation de la répartition
- XV. L'organisation des banques et de la circulation de l'argent
- XVI. Les finances dans l'État prolétarien
- XVII. La question du logement
- XVIII. La protection du travail et l'assurance sociale
- XIX. La défense de la santé publique
115. La liquidation du commerce privé[modifier le wikicode]
À chaque mode de production correspond un mode spécial de répartition. Après la suppression de la propriété particulière des moyens capitalistes de production, la République des Soviets s'est heurtée à l'appareil capitaliste de répartition, c'est-à-dire au commerce, et il lui fallut se mettre à l'œuvre pour le détruire graduellement. On a commencé par confisquer les grands stocks commerciaux. C'était nécessaire aussi à cause de la forte crise alimentaire et de la disette de marchandises.
Les marchandises cachées par les spéculateurs dans l'attente de la hausse furent distribuées parmi les travailleurs et cela adoucit un peu la crise dans les premières semaines de la Révolution d'octobre.
Mais la nationalisation des stocks commerciaux n'était que le premier pas. Bientôt suivit la nationalisation du commerce de gros. Il le fallait aussi bien dans l'intérêt de la lutte contre la spéculation et pour le recensement des marchandises dans la République que pour leur distribution parmi les classes laborieuses. Le pouvoir des Soviets introduisit le païok (la ration) de classe non seulement pour les denrées alimentaires, mais aussi pour les produits manufacturés et tous les objets de première nécessité.
Peut-être était-il plus profitable pour le pouvoir des Soviets de procéder ainsi : confisquer toute la marchandise disponible chez tous les commerçants, la distribuer d'après le principe des rations par classes (païok), mais ne pas détruire l'appareil commercial et tout au contraire l'utiliser à son profit.
En réalité on procéda bien en grande partie de cette manière. La marchandise fut confisquée malheureusement trop tard, une fois la plus grande partie échangée contre de l'argent bien caché par ses possesseurs. Tout le mécanisme des grands magasins passa tout entier au pouvoir des Soviets et commença à fonctionner avec l'aide des syndicats d'employés de commerce. Seuls, les patrons qui représentaient l'élément parasitaire furent écartés. Jadis, en effet, il fallait acheter les marchandises, les rechercher, conclure des marchés. Mais du moment que le principal producteur des marchandises dans les entreprises nationalisées est le régime prolétarien, il serait insensé qu'il se vendît à lui-même et entretint ainsi à ses frais les commerçants. D'un autre côté, une fois réalisé le monopole du pain entre le paysan et l'État d'une part, entre l'État et le consommateur de l'autre — nous n'avons pas besoin d'intermédiaires commerciaux.
Dans la mesure donc où le pouvoir prolétarien aura pris en mains la fabrication des produits les plus importants et où la plupart des produits alimentaires seront préparés par ses organisations, il faudra posséder aussi ses propres organes de distribution. Et le commerce particulier n'aura plus rien à faire.
Mais comment faire avec le petit commerce privé qui répartit les produits du travail à domicile ? Le pouvoir soviétique n'est pas encore le maitre de cette production. Il n'en a pas encore le monopole. Comment agir vis-à-vis du petit commerce qui distribue parmi la population (à des prix fous, naturellement) ces produits que les agences soviétiques ne peuvent pas procurer à des prix convenables ?
Cette question est sans doute bien plus compliquée que celle du grand commerce qui a disparu avec la confiscation du capital. Le pouvoir soviétique n'a aucune raison d'interdire le petit commerce du moment qu'il ne peut le remplacer totalement par l'activité de ses organismes de répartition. Des cas se sont produits où les Soviets et les Comités révolutionnaires locaux ont supprimé ce commerce, surtout dans les régions libérées des gardes-blanches, sans créer leurs propres organes de distribution des produits indispensables. Résultat : le commerce privé devint illégal et les prix augmentèrent considérablement. Le petit commerce ne sera tué que peu à peu, à mesure que de plus grandes quantités de produits indispensables passeront par les mains de l'État. Si maintenant encore trop de profiteurs existent à côté du commissariat du peuple de l'alimentation, cela signifie seulement que la lutte entre le capitalisme et le socialisme dure toujours, qu'elle est engagée maintenant contre les positions du petit commerce et qu'elle ne sera achevée qu'au moment où le gouvernement deviendra le seul acheteur de la petite production industrielle ou lorsqu'il en sera lui-même le seul producteur. Ceci ne concerne naturellement pas les produits se trouvant déjà entre les mains des petits commerçants et qui ont été distribués par les organisations de l'alimentation. Il ne s'agit pas non plus de la lutte contre le vol et autres vices du mécanisme soviétique de distribution. Dans tous les cas, le petit commerce ne cessera d'exister qu'au moment où la grande industrie sera rétablie dans les villes et où la fourniture des objets de première nécessité deviendra le monopole de l'État.
Aussi, bien que le but du socialisme reste la suppression de tous les intermédiaires particuliers et qu'il faudra bien l'atteindre avec le temps, la disparition prochaine du petit commerce est chose impossible.
116. Les communes de consommation[modifier le wikicode]
À mesure que la plus grande partie des produits destinés la population passe ou va passer entre les mains des organisations d'État, il faut créer les organismes socialistes de distribution. Ils doivent répondre aux besoins suivants : il faut qu'ils soient centralisés afin d'assurer ainsi la distribution la plus équitable et la plus régulière. Ainsi seront diminués les frais du mécanisme qui exigera avec le socialisme moins de forces et d'argent que le commerce particulier. Ce mécanisme de répartition doit travailler avec la plus grande célérité. C'est très important. Il est nécessaire d'économiser non seulement les moyens et les forces dépensés par l'État, mais aussi le temps du consommateur, autrement toute la communauté en pâtit. Au temps du commerce capitaliste, le consommateur ayant de l’argent pouvait acquérir tout ce qu'il voulait et quand il le voulait.
Le mécanisme socialiste ne doit pas être moins bon sous ce rapport que celui du commerce privé. Cependant, à cause même de cette grande centralisation, le mécanisme socialiste de distribution peut devenir 'quelque chose de très lent, de très compliqué, de très bureaucratique et qui peut laisser périr beaucoup de produits avant qu'ils parviennent au consommateur.
Comment créer ce mécanisme ?
Le gouvernement soviétique avait le choix entre deux moyens : renouveler complètement les méthodes du ravitaillement ou utiliser celles créées par le capitalisme en les obligeant à servir les buts socialistes.
Le pouvoir des Soviets s'est arrêté à ce dernier moyen.
Tout en créant ses organisations à lui dans les endroits où c'était indispensable, surtout dans la première période de destruction des institutions capitalistes, il a tourné son attention vers les coopératives en se fixant comme but d'utiliser le mécanisme coopératif pour la distribution des produits.
117. L'ancienne coopération[modifier le wikicode]
Le problème essentiel de la coopération en période capitaliste consiste à libérer le consommateur de l'intermédiaire spéculateur, à laisser le gain commercial aux consommateurs groupés et à leur assurer la bonne qualité des produits. Ces buts ont été plus ou moins atteints, mais seulement au profit des membres adhérents, c'est-à-dire d'une partie seulement de la collectivité.
Quant aux rêves enfantins des coopérateurs sur l'évolution pacifique du capitalisme par la coopération — la réalité se présente autrement : avec tous ses succès la coopérative ne fait que détruire peu à peu le petit commerce et n'atteint presque pas le grand commerce, puisqu'elle-même s'en sert. Quant aux coopératives de production, elles n'occupent qu'une place infime dans le système de la production capitaliste et n'ont aucune influence sur la marche et le développement de l'industrie. En somme, l'organisation géante du capitalisme n'a jamais pris au sérieux la concurrence coopérative. Possédant des moyens suffisants pour l'étrangler aussi facilement qu'un chat le fait d'une souris, elle permettait aux idéologues de la coopération de rêver paisiblement de la destruction du capitalisme et à ses comptables de s'extasier sur les gains pris au petit boutiquier. La coopération elle-même s'est parfaitement assimilée au capitalisme et a pris sa place dans son système de répartition. Elle était même profitable aux capitalistes en diminuant les frais de distribution des produits et en augmentant par ce fait le capital industriel. D'un autre côté, la coopérative, en diminuant le nombre des petits intermédiaires et en rapprochant le consommateur du grand producteur capitaliste, accélérait le roulement d'affaires commerciales, assurait un paiement régulier et intégral et rendait en définitive encore plus désespérée la situation de l'armée industrielle de réserve qui, avant elle, déversait les sans-travail dans le petit commerce.
Bien plus, on a établi par toute une série d'enquêtes, que si dans les villages la coopérative rend les plus grands services à la classe moyenne aisée, elle n'est presque d'aucun secours pour les nécessiteux.
En raison de leur formation par classes, les coopératives de consommation se divisent en: coopératives ouvrières, paysannes et bourgeoises-citadines, c'est-à-dire coopératives de petits bourgeois et d'employés. La coopérative ouvrière fut toujours la plus à gauche de mutes ces organisations et la plus à droite de toutes les organisations prolétariennes. Dans la coopération paysanne le ton est donné par les paysans aisés. Elle est dirigée dans les villes par les intellectuels petits-bourgeois qui sont les idéologues du mouvement et promettent la destruction du capitalisme par les pommes de terre et le pain coopératifs.
La vraie nature de la coopération a été dévoilée par la Révolution prolétarienne d'octobre. À part la coopérative ouvrière, toutes les autres, surtout dans les personnes de leurs dirigeants, riches paysans et intellectuels, ont pris vivement position contre le mouvement socialiste. Les coopératives de Sibérie et d'autres Unions ont embrassé la cause de la contre-révolution, sont passées aux gardes-blancs et se sont déclarées pour la destruction de la République soviétique avec l'aide de l'impérialisme mondial.
[En octobre 1917, on comptait 612 Unions de Coopératives en Russie. Ce chiffre est évidemment inférieur à la réalité puisque d'après d'autres données, on pouvait compter en janvier 1918 un millier d'Unions. Le Centrosoyvus (Union centrale) comptait alors à lui seul 281 Unions, dont 269 groupaient 38.601 coopératives avec 13.694.196 participants. Mais souvent une coopérative entrait dans deux ou trois Unions à la fois, de sorte que le nombre total de coopératives était évidemment moindre, de même que leur effectif total. Quant à l'activité productive des coopératives russes, elles avaient toutes ensemble, en 1918, 469 entreprises, pour la plupart assez petites.]
118. La coopération d'aujourd'hui[modifier le wikicode]
Dans le régime capitaliste la coopérative avait un rôle défini dans l'ensemble de son système. Avec le gouvernement soviétique, ou le mécanisme coopératif est condamné à mort ou il doit devenir socialiste et comme tel prendre le rôle de distributeur de l'État. Les anciens maîtres de la coopérative, les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires et autres socialistes à la manière de Koltchak voudraient rendre la coopérative indépendante du gouvernement prolétarien, c'est-à-dire lui laisser la liberté de mourir. En réalité, le pouvoir soviétique, tenant compte des véritables intérêts des travailleurs — et en particulier des éléments groupés dans les coopératives — se place à un autre point de vue. Ne tenant point compte des sentiments des dirigeants intellectuels et sans rejeter tout le mécanisme coopératif à cause des tentatives contre-révolutionnaires de ces chefs, le gouvernement soviétique s'est efforcé d'englober ce moyen de distribution dans tout le système du ravitaillement. Il s'est efforcé non pas de limiter, niais au contraire d'élargir le cadre de son activité. Les tâches pratiques du Parti communiste et du pouvoir soviétique consistent en somme en ceci :
La coopérative normale de caractère bourgeois est une association libre de citoyens qui apportent chacun une action dans la société. La coopérative ne sert, en général, que ses membres et n'autorise la vente à toute la population que si cela ne lui est pas préjudiciable. Nous trouvons qu'il est indispensable que toute la population entre dans les coopératives et que chaque membre de la collectivité appartienne à une coopérative quelconque. Seulement lors la distribution par les coopératives affectera toute la population.
La coopérative de consommation réalise l'administration de la société par tous ses membres. (Si en réalité il n'y a qu'un petit groupe de dirigeants, c'est la faute des autres adhérents. Le règlement des coopératives permet en réalité aux membres des Assemblées générales d'être les maitres de l'affaire). Quand tous les citoyens de la République seront membres des coopératives, ils auront la possibilité de contrôler de bas en haut tout le mécanisme de distribution de 1'Etat. Quand les niasses auront acquis suffisamment d'initiative, elles pourront mener une lutte plus efficace contre les malversations et la bureaucratie et obtiendront une plus grande exactitude et une plus grande rapidité de ces organisations. Grâce à l'activité des consommateurs eux-mêmes, les organismes de distribution qui sont au-dessus de ces masses deviendront leurs organismes propres.
Ceci contribuera sans aucun doute à la pénétration communiste à la création d'une discipline consciente entre les camarades et amènera les masses à bien comprendre le mécanisme et les buts de la production et de la distribution communes.
Il est indispensable aussi, après la réunion dans les coopératives des masses prolétariennes de leur donner un rôle décisif. On obtiendra ce résultat dans les villes par la participation des ouvriers aux coopératives, par la mise à la tête de l'Administration d'une majorité communiste ouvrière et par la transformation des coopératives bourgeoises en communes de consommateurs. Il faut dans le même but rapprocher les organes de distribution et de production. De ce rapprochement dépend l'avenir. Le rôle de l'État sera, avec le temps, ramené à celui d'un bureau central de comptabilité et d'agent de liaison entre les organismes producteurs et distributeurs et cela aura une importance considérable. Enfin, la participation des communistes étroitement groupés à l'édifice coopératif, la conquête, par eux, du rôle prépondérant sont absolument indispensables.
A la campagne il faut également éloigner les paysans aisés de l'administration des coopératives, supprimer tous les privilèges des gros bonnets du village, faire passer leur direction entre les mains des paysans pauvres et de la classe moyenne avancée.
119. Les autres organes de distribution[modifier le wikicode]
Beaucoup d'organes de distribution créés par la Révolution ont surgi en Russie au moment du bouleversement d'octobre.
Leur centre est le commissariat du ravitaillement avec toutes ses subdivisions dans les départements et dans les cantons. Les organes de ravitaillement avaient et ont toujours un mécanisme de distribution composé d'un réseau de magasins et de boutiques de ravitaillement. Le rôle de distributeurs fut tenu à un certain moment par les comités de pauvres qui contrebalançaient les coopératives. Pendant que celles-ci distribuaient les produits parmi les paysans riches, les comités s'efforçaient de donner une meilleure part aux nécessiteux. Un grand rôle est joué aussi dans la distribution par les comités de maisons des grandes villes et par les maisons communales. D'autre part, les Unions professionnelles et les Comités d'usine s'occupaient aussi de distribution.
La tâche du pouvoir soviétique consiste à remplacer tous ces nombreux organes par un seul et à l'incorporer dans le mécanisme général de distribution. Dans ce sens, par exemple, les comités de maisons et les maisons communales ont joué un rôle utile en épargnant aux consommateurs des heures et des journées d'attente.