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VIII. Le programme militaire des communistes
- Préfaces
- Première partie. Le développement du capitalisme et sa fin
- Introduction. Notre programme
- I. Le régime capitaliste
- II. Développement du régime capitaliste
- III. Le communisme et la dictature du prolétariat
- IV. Comment le développement du capitalisme a conduit à la révolution communiste
- V. La deuxième et la troisième internationales
- Deuxième partie. La dictature du prolétariat et l'édification du communisme
- Introduction. Les conditions de l'édification communiste en Russie
- VI. Le pouvoir soviétique
- VII. La question nationale et le communisme
- VIII. Le programme militaire des communistes
- IX. La justice prolétarienne
- X. L'école et le communisme
- XI. La religion et le communisme
- XII. L'organisation de l'industrie
- XIII. L'organisation de l'agriculture
- XIV. L'organisation de la répartition
- XV. L'organisation des banques et de la circulation de l'argent
- XVI. Les finances dans l'État prolétarien
- XVII. La question du logement
- XVIII. La protection du travail et l'assurance sociale
- XIX. La défense de la santé publique
61. Notre ancien programme militaire[modifier le wikicode]
Nous avons indiqué dans le paragraphe 12 comment et dans quel but a été créée l'armée permanente de l'État bourgeois. Il est tout à fait compréhensible que les socialistes de tous les pays, y compris ceux de Russie, aient exigé la suppression des armées permanentes et qu'ils se soient déclarés partisans de l'armement de tout le peuple, de la suppression de la caste des officiers et de l'éligibilité des cadres par les soldats.
Examinons quel doit être le point de vue des communistes à ce sujet.
Nous devons tout d'abord nous poser la question suivante : À quelle société ce programme doit-il être appliqué ? Est-ce à la société bourgeoise, à la société socialiste ou dans la période de lutte du socialisme contre la société bourgeoise ?
Il faut avouer que les partis socialistes de la IIe Internationale ne savaient point, en définitive, à quelle société devait s'appliquer leur programme. La majorité, toutefois, supposait que c'était à la société bourgeoise. Les socialistes citaient d'ordinaire l'exemple de la République suisse qui n'a pas d'armée permanente, mais seulement une milice nationale.
Il est clair que ce programme est irréalisable eu régime bourgeois, surtout en période de lutte de classes de plus en plus violente. Démolir la caserne, c'est détruire l'endroit où l'on dresse l'ouvrier et le paysan en bourreau de ses frères travailleurs. C'est détruire le seul endroit où l'on puisse transformer ces travailleurs en une armée toujours prête à faire la guerre à d'autres peuples quand il plaira aux capitalistes. Supprimer la caste des officiers, c'est éloigner ces instructeurs seuls capables de créer une discipline de fer et de soumettre par un dressage spécial la nation armée à l'arbitraire de la classe bourgeoise. Admettre l'éligibilité du commandement, c'est permettre aux ouvriers et aux paysans armés de choisir leurs chefs à eux, et non des chefs bourgeois. Ce serait pour le capitalisme aider lui-même à sa propre chute.
L'histoire du capitalisme européen prouve l'impossibilité de réaliser en régime capitaliste le programme militaire adopté par les partis socialistes. À notre époque d'aggravation de la lutte de classes, la bourgeoisie au pouvoir ne tient point du tout à armer la nation entière. Elle s'efforce au contraire de la désarmer et de ne confier les armes qu'à une garde blanche éprouvée.
Le programme militaire des socialistes, si l'on veut le réaliser sous la domination de la bourgeoisie, n'est donc qu'une pitoyable utopie de petits-bourgeois. Mais peut-être ce programme est-il destiné à briser la domination de la bourgeoisie ?
Ça n'est pas possible non plus. La bourgeoisie qui a à se défendre contre la classe ouvrière ne peut aucunement consentir à armer cette classe. La bourgeoisie a introduit le service militaire obligatoire pour tous et confié des armes à l'ouvrier, devenu soldat, tant qu'elle a pu espérer s'en faire obéir. Mais dès que le peuple se lève pour la lutte, la première chose est de le désarmer immédiatement. Tout ceci est connu des politiciens de la classe bourgeoise. D'autre part, les ouvriers et les paysans n'ont aucune raison d'exiger l'armement général lorsqu'ils ont l'intention de s'armer afin de désarmer la bourgeoisie pour lui enlever le pouvoir. Par conséquent, dans la période transitoire de la lutte du prolétariat pour le pouvoir, l'ancien programme socialiste sur l'armement n'est pas applicable. Il ne peut servir que pendant la courte période de désagrégation de l'armée bourgeoise existante, et encore seulement dans celle de ses parties qui concerne la suppression de la caste des officiers et l'éligibilité des cadres par les soldats. Les communistes-bolcheviks adoptèrent et appliquèrent en 1917 cette partie du programme militaire des socialistes. Ils ont arraché à l'armée du tsar et de Kérensky sort venin : les généraux et les officiers, et soustrait ainsi les troupes à l'obéissance de la classe bourgeoise et féodale.
Ce programme peut être intégralement appliqué après la victoire du socialisme. Lorsque le prolétariat aura vaincu le capitalisme et aboli les classes dans plusieurs pays, on pourra procéder à l'armement général du peuple. Alors tout le peuple travailleur sera armé parce que tout le monde sera travailleur dans la société socialiste victorieuse. À ce moment on pourra introduire l'élection des cadres qui, en une époque de guerres civiles acharnées, ne peut, à quelques heureuses exceptions près, être utile à l'armée prolétarienne.
Mais voilà une nouvelle question qui se pose : A qui et à quoi l'armement général peut-il être nécessaire dans les pays socialistes, une fois la bourgeoisie vaincue et soumise au travail ? Est-ce qu'on prévoit des guerres entre États socialistes ?
Il faut se rappeler que le socialisme ne peut pas être victorieux dans tous les pays du monde à la fois. Il y aura donc des pays moins avancés dans l'œuvre de la suppression des classes et de la réalisation du socialisme. Les pays vainqueurs de leur bourgeoisie où la suppression des classes sera terminée auront encore à faire la guerre ou à se préparer à la faire contre les bourgeoisies des pays où la dictature du prolétariat n'est pas encore proclamée. Ils auront également à prêter main-forte au prolétariat des pays qui a bien proclamé sa dictature, mais qui n'a pas encore terminé sa lutte contre la bourgeoisie.
62. Nécessité de l'armée rouge ; sa composition au point de vue de classe[modifier le wikicode]
Le plus grand nombre des socialistes de la IIe Internationale supposait que le socialisme pourrait être réalisé par la conquête de la majorité dans les Parlements. Se berçant de ses espoirs petits-bourgeois et mesquins, la majorité socialiste ne pensa naturellement plus à la nécessité d'organiser une armée prolétarienne dans la période de lutte pour le socialisme. Les autres socialistes qui tenaient pour inévitable un coup d'État violent n’avait pu toutefois prévoir que cette lutte armée pourrait se prolonger longtemps et que l'Europe entière vivrait non seulement une époque de révolutions socialistes, mais encore une période de guerres socialistes. C'est pourquoi aucun programme socialiste n'avait prévu l'organisation de l'armée rouge, c'est-à-dire d'une armée d'ouvriers et de paysans.
C'est la classe ouvrière russe qui dût l'organiser la première[1] parce que c'est elle qui réussit la première à se saisir du pouvoir qu'elle eut ensuite à défendre contre les attaques de la bourgeoisie et contre les États capitalistes du monde entier. Il est évident que, sans l'Armée rouge, les ouvriers et les paysans de Russie n'auraient pas gardé une seule des conquêtes de leur révolution et qu'ils auraient été écrasés par la réaction russe et internationale.
L'Armée Rouge ne peut être constituée sur la base du service obligatoire pour tous. Pendant la période où la lutte n'est pas encore terminée, le prolétariat victorieux ne peut confier des armes aux bourgeois des villes, ni aux exploiteurs de la campagne ; seuls doivent entrer dans son armée les éléments ouvriers et paysans qui n'exploitent pas le travail d'autrui et qui sont intéressés directement à la victoire de la Révolution ouvrière. La base de l'Armée rouge ne peut être constituée que par les prolétaires des villes et les paysans pauvres des campagnes ; peuvent s'y joindre encore les paysans moyens pour faire de l'Armée rouge une armée de tous les travailleurs. Quant à la bourgeoisie et aux paysans exploiteurs, astreints aussi au service militaire dans l'État prolétarien, ils ne sont employés qu'aux besoins de l'arrière. Cela ne veut pas dire qu'un État prolétarien assez fort n'obligera jamais les exploiteurs à tirer sur leurs amis de l'armée blanche qui se trouvent de l'autre côté du front, comme la bourgeoisie le faisait lorsqu'elle obligeait les prolétaires, grâce à son armée permanente, à fusiller leurs frères de classe.
L'armée permanente bourgeoise, bien que formée sur la base du service militaire obligatoire pour tous, qui lui donne l'apparence d'une armée nationale, n'est en réalité qu'une armée de classe. Le prolétariat, au contraire, n'a aucune raison de cacher le caractère de classe de son armée, pas plus qu'il ne cache le caractère dé classe de sa dictature.
L'Armée rouge est un des organismes de l'État soviétique.
Elle est constituée sur la même base que les autres institutions de la dictature du prolétariat. Et de même que la Constitution soviétique prive du droit de vote ceux contre qui ses institutions sont dirigées, elle n'admet pas non plus dans les rangs de l'Armée rouge ceux contre qui cette armée doit combattre dans la guerre civile.
63. L'instruction militaire générale des travailleurs.[modifier le wikicode]
L'instruction militaire générale de tous les travailleurs que la République des Soviets commence à réaliser doit tout d'abord réduire au strict minimum le séjour à la caserne. L'ouvrier et le paysan doivent faire leur instruction militaire autant que possible sans interrompre leur activité productrice.
On obtient ainsi une diminution considérable des dépenses de l'armée et beaucoup moins de pertes dans la production. Les ouvriers et les paysans font dans leurs moments de loisirs leur instruction militaire, mais ne cessent pas pour cela d'être des producteurs. La seconde tâche principale est d'organiser l'instruction militaire de tous les travailleurs de façon à créer dans toutes les villes, dans toutes les communes rurales, des réserves capables de prendre les armes dès l'approche de l'ennemi. L'expérience de la guerre civile a montré quelle importance énorme avaient ces réserves pour le succès de la guerre socialiste. Il suffit de se rappeler le rôle joué par les régiments de réserve composés des ouvriers de Petrograd qui repoussèrent les bandes blanches de la capitale rouge, celui joué par les ouvriers de l'Oural et du bassin minier du Don ou par les ouvriers et les paysans d'Orenbourg, etc...
64. Discipline du knout ou discipline librement consentie[modifier le wikicode]
La discipline librement consentie ne peut exister dans une armée impérialiste à cause de sa nature même. Elle est composée de groupes appartenant à des classes différentes.
Les ouvriers et les paysans amenés de force dans les casernes bourgeoises, loin de se plier consciencieusement à la discipline de leurs oppresseurs à épaulettes dorées, se mettent à l'enfreindre sciemment dès qu'ils commencent à avoir conscience de leurs véritables intérêts. C'est pourquoi la discipline dans les armées bourgeoises ne peut être que celle du knout, c'est pourquoi les punitions de toutes sortes, jusqu'aux punitions corporelles et aux exécutions en masse, sont à la base de tout ordre, de toute discipline et de toute « éducation militaire ».
Par contre dans l'Armée rouge composée d'ouvriers et de paysans et qui défend les intérêts des travailleurs, la contrainte le cède de plus en plus à la soumission volontaire des travailleurs, à la discipline de la guerre civile. Au fur et à mesure que la conscience du devoir augmente dans l'Armée rouge, ses soldats se rendent de plus en plus compte que c'est toute la classe ouvrière qui les commande par l'intermédiaire de leurs chefs. La discipline de l'Armée rouge est par conséquent la soumission de la minorité (des soldats) aux intérêts de la majorité des travailleurs. Derrière chaque ordre rationnel du commandement il n'y a ni l'arbitraire du chef, ni le désir de rapine de la minorité bourgeoise, mais la République ouvrière et paysanne tout entière. Aussi l'éducation politique des soldats par la propagande et par l'agitation a-t-elle une importance considérable pour le développement de la discipline dans l'Armée rouge.
65. Commissaires politiques et cellules communistes[modifier le wikicode]
Dans la République soviétique russe où, grâce aux Soviets, tous les travailleurs peuvent exprimer librement leur volonté, les ouvriers et les paysans ont depuis deux ans choisis des communistes dans les organismes directeurs. Le Parti communiste est, par la volonté des masses, le parti dirigeant de la République parce qu'aucun autre parti n'a su assurer jusqu'au bout la direction de la Révolution ouvrière et paysanne victorieuse. Il est ainsi devenu un immense Comité exécutif de la dictature du prolétariat, et c'est à lui qu'appartient le rôle directeur dans l'Armée rouge. Des commissaires politiques, mandatés par les centres militaires du parti, représentent dans l'armée la volonté de classe du prolétariat. Telles sont les attributions des commissaires politiques dans les cadres de l'armée et les cellules communistes des différentes unités. Le noyau communiste de l'armée est une cellule du parti dirigeant, le commissaire politique est le délégué du parti entier.
De là son autorité sur les unités et sur leurs cellules communistes. De là aussi son droit de contrôle sur le commandement. Il surveille le commandement ; directeur politique, il contrôle le technicien.
La tâche des cellules communistes est d'expliquer aux soldats de l'Armée rouge le sens de la guerre civile et la nécessité de subordonner les intérêts privés à ceux de tous les travailleurs. Leur but est encore d'enseigner par leur exemple le dévouement à la Révolution et de développer l'esprit de sacrifice chez les camarades des unités. Tout membre d'un noyau communiste a le droit de surveiller la conduite de son commissaire ou de ceux des autres unités. Il a le droit de chercher à obtenir que, dans l'organisme supérieur du Parti ou chez les camarades commissaires responsables, on examine toutes mesures qu'il juge utiles pour la bonne conduite des opérations. Ce n'est qu'ainsi que le Parti communiste peut arriver à contrôler efficacement tous ses membres et à éviter tout abus de pouvoir de leur part sans porter atteinte à la discipline militaire générale.
En dehors des cellules communistes et des commissaires, l'éducation politique de l'Armée rouge incombe à tout un réseau d'organismes politiques dans les divisions, dans les armées et sur les fronts, ainsi qu'aux institutions de propagande et de culture des commissariats militaires de l'arrière.
Grâce à ces institutions, le gouvernement prolétarien de Russie crée un appareil puissant d'organisation et de culture, afin d'obtenir dans l'année le maximum de résultats avec le minimum d'efforts. Avec cet appareil notre travail d'organisation et d'éducation dans l'armée prend un caractère systématique ; le journal, la conférence et l'instruction scolaire sont dispensés à chaque soldat de l'Armée rouge.
Malheureusement, ces institutions n'ont pas évité le sort de toutes les grandes organisations du pouvoir soviétique ; elles subissent l'influence de la bureaucratie, elles ont tendance à se détacher du Parti communiste et des masses et elles servent souvent de refuge à des camarades militaires paresseux et incapables. Le Parti communiste doit lutter contre ces déviations avec plus d'énergie encore que dans les institutions de l'administration civile parce que c'est du succès de cette lutte que dépend dans une certaine mesure notre victoire définitive et prochaine dans la guerre civile.
66. La formation de l'armée rouge[modifier le wikicode]
L'instruction générale doit être faite de façon à abréger autant que possible le séjour à la caserne et à te supprimer ensuite complètement.
La formation de l'Armée rouge doit être calquée graduellement sur celle des Unions d'ouvriers groupés par branches de production, de façon à supprimer toute organisation militaire spéciale et artificielle.
L'armée permanente du tsar, comme celle des États capitalistes, était composée d'hommes appartenant aux différentes classes de la société et les recrues étaient arrachées de force à leur milieu naturel : l'ouvrier à l'usine, le paysan à la charrue, le fonctionnaire à son emploi, le commerçant à son comptoir. Ensuite ils étaient réunis artificiellement dans les casernes et étaient affectés à différentes unités. La classe bourgeoise avait avantage à supprimer tout lien entre le paysan et son village, entre l'ouvrier et son usine, pour faire plus facilement de chacun un instrument d'oppression des travailleurs et arriver plus commodément à faire fusiller les ouvriers et les paysans d'une région par leurs frères d'une autre région.
Le Parti communiste cherche à appliquer à la formation de l'Armée rouge une méthode tout à fait opposée. Bien que les conditions de la guerre civile l'obligent parfois à recourir aux anciennes formations de l'armée, il tend toutefois à l'organiser de sorte que chaque unité militaire coïncide autant que possible avec l'usine, l'atelier ou la commune rurale. En d'autres termes, il s'efforce de supprimer l'agglomération artificielle de l'armée et de la remplacer par les groupements naturels des ouvriers par profession. Les unités de l'armée prolétarienne formées de la sorte sont plus compactes ; elles sont déjà disciplinées par l'habitude du travail en commun et la discipline d'en haut leur est moins nécessaire.
La création de cadres prolétariens fermes et conscients a une importance énorme pour la formation de l'Armée rouge.
La dictature du prolétariat, dans un pays agricole par excellence comme la Russie, signifie que la minorité prolétarienne organise et dirige la majorité des paysans moyens qui suivent le prolétariat organisateur et lui confient la direction politique et économique. C'est surtout vrai de l'Armée rouge dont la force et la discipline dépendent étroitement de la solidité de sa charpente prolétarienne et communiste.
Pour le Parti communiste, le problème principal dans l'œuvre de la création d'une armée rouge victorieuse consiste à rassembler les matériaux pour cette charpente, à les répartir judicieusement, à entourer cette ferme ossature des masses moins consistantes, mais plus nombreuses, des paysans.
67. Le commandement dans l'armée rouge[modifier le wikicode]
L'Armée rouge fut créée sur les débris de l'ancienne armée tsariste. Le prolétariat victorieux dans la Révolution d'octobre n'avait pas d'officiers prolétariens, Le prolétariat, au cours de la guerre civile, eût à s'assimiler les leçons de la guerre mondiale et à utiliser l'expérience militaire et technique du régime déchu à l'instruction de son armée. Pour le faire il fallait recourir à l'un des deux moyens suivants : soit créer des cadres rouges supérieurs, seuls admis au commandement, en ne laissant aux anciens officiers que le rôle d'instructeurs, soit laisser le commandement de l'armée aux officiers de l'ancien régime sous la surveillance nécessaire des commissaires, ou bien adapter simultanément ces deux systèmes.
Le temps pressait, la guerre civile était commencée, il fallait former rapidement les armées et les engager immédiatement dans la lutte. C'est pour ces raisons que le prolétariat adopta le dernier système. On fonda des écoles pour former des officiers rouges capables d'occuper les postes subalternes. En même temps on appela dans la plus large mesure les anciens officiers à la formation et au commandement de la nouvelle armée.
L'utilisation d'anciens officiers présentait de très grandes difficultés qui ne sont même pas encore vaincues à l'heure actuelle. Ces officiers se répartissaient en trois groupes différents : une minorité plus ou moins acquise au pouvoir soviétique, une autre minorité qui était et qui est encore avec les ennemis de classe, du prolétariat et lui prête un actif secours, enfin la majorité qui se range du côté du plus fort et qui sert le pouvoir soviétique tout comme les ouvriers produisent pour le capitaliste qui achète leur force de travail. La tâche du Parti communiste dans ces conditions est d'utiliser surtout la minorité qui lui est favorable et de rendre inoffensifs les officiers réactionnaires par les mesures de répression les plus sévères. Quant à l'officier politiquement neutre, il se l'attachera afin d'obtenir sa fidélité au combat et un travail consciencieux à l'arrière. L'utilisation des anciens officiers nous a déjà donné de grands résultats au point de vue technique et militaire. Mais elle fut aussi extrêmement dangereuse, car les officiers réactionnaires nous trahirent à plusieurs reprises, ce qui nous coûta des sacrifices considérables, des troupes entières ayant été trompées et livrées à l'ennemi.
Il s'agit donc pour le Parti communiste d'activer la préparation de vrais chefs, des chefs rouges de l'armée ouvrière et paysanne, et la formation militaire de communistes dans l'Académie rouge de l'État-Major créée par le pouvoir soviétique ; il doit en outre obtenir la solidarité la plus étroite de tous les commissaires communistes et de tous les propagandistes militaires du Parti afin d'exercer le contrôle le plus efficace sur tous les officiers non communistes de l'armée.
68. Faut-il élire le commandement ?[modifier le wikicode]
L'armée de l'État bourgeois ayant à sa base le service militaire obligatoire pour tous est composée en grande majorité d'ouvriers et de paysans, mais elle est commandée par des officiers appartenant à la noblesse ou à la bourgeoisie.
Lorsque dans notre ancien programme nous réclamions l'éligibilité des cadres, c'était dans le but d'arracher à la classe des exploiteurs le commandement de l'armée. On escomptait ainsi démocratiser l'armée pendant que le pouvoir politique restait encore à la bourgeoisie. II va sans dire que cette revendication était irréalisable parce qu'aucun État bourgeois n'aurait jamais consenti à livrer sans combat son appareil militaire d'oppression. Mais cette revendication de l’éligibilité des cadres avait une importance énorme aussi bien pour la lutte contre le militarisme et contre les privilèges de la caste des officiers que pour la destruction des armées impérialistes en général.
L'Armée rouge, au contraire, est soumise au prolétariat.
Celui-ci la dirige par les organes principaux des Soviets élus par lui. Il la dirige à tous les degrés à l'aide des commissaires communistes dont la majorité écrasante est recrutée parmi les ouvriers. Dans ces conditions, l'éligibilité des cadres n'est plus qu'une question technique. L'essentiel maintenant est seulement de savoir ce qui est le plus avantageux et ce qui, dans la situation actuelle, rend l'armée plus combative : l'élection ou la désignation des cadres. Si nous nous rendons compte de la composition surtout paysanne de notre Armée Rouge, des privations qu'elle doit endurer, des fatigues de deux guerres consécutives, du niveau inférieur de conscience dans la partie paysanne de l'armée, il apparaît clairement que l'éligibilité des cadres amènerait la désagrégation de l'armée. Certes, l'éligibilité des cadres peut ne pas être nuisible dans certains cas particuliers comme dans les détachements volontaires et dans les unités d'hommes étroitement liés entre eux par le même idéal révolutionnaire. Dans ce cas seraient élus les mêmes hommes qui, à quelques exceptions près, auront été désignés. Mais en général l'éligibilité des cadres qui apparaît comme un idéal est pour le moment dangereuse et nuisible. Et il est vraisemblable qu'à l'époque où la niasse des travailleurs qui composent actuellement l'Armée rouge aura atteint un niveau suffisant pour que l'éligibilité des cadres devienne utile et possible, la nécessité de l'armée elle-même aura partout disparu.
69. L'armée rouge, armée temporaire[modifier le wikicode]
La bourgeoisie considère te régime capitaliste comme un régime « naturel » de la société humaine et elle croit sa domination éternelle. Aussi forme-t-elle l'instrument de sa domination — l'armée — de manière à le rendre durable si ce n'est éternel. Le prolétariat considère son Armée Rouge autrement. Elle est créée par les prolétaires pour la lutte contre l'armée blanche du capital. Elle est née dans la guerre civile et elle disparaîtra avec la fin victorieuse de cette guerre, avec la suppression des classes, avec la liquidation spontanée de la dictature du prolétariat. La bourgeoisie veut son armée éternelle et reflétant ainsi le caractère permanent du régime bourgeois. Par contre, la classe ouvrière ne souhaite que la disparition naturelle et glorieuse de son enfant parce que le jour où l'on pourra supprimer l'Armée rouge sera celui de la victoire intégrale du régime communiste.
Il faut que le Parti communiste explique aux soldats de l'Armée rouge qu'ils sont les soldats de la dernière armée du monde, une fois l'armée blanche du capital vaincue. En même temps il faut faire comprendre à tous ceux qui participent à la formation de l'Armée rouge et aux solides cadres prolétariens de cette armée que le prolétaire n'est devenu soldat que temporairement et par nécessité, que le domaine de la production est son champ d'action naturel et que la participation à l'Armée rouge ne saurait en aucun cas amener la création d'une couche sociale qui resterait pour longtemps séparée de l'industrie et de l'agriculture.
[Lorsqu'on se mit à former l'Armée rouge, sortie elle-même de la Garde rouge du prolétariat, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires accusèrent violemment les communistes d'avoir trahi les principes de l'armement général du peuple en créant une armée de classe permanente. Pourtant l'Armée rouge ne peut pas être une armée permanente, car la guerre civile ne peut pas durer éternellement, mais elle doit absolument être une armée de classe à l'époque où la lutte de classes est la plus acharnée. Seul un esprit utopiste, petit-bourgeois stupide peut reconnaître la lutte de classes tout en se prononçant contre l'armée de classe. N'est-il pas caractéristique qu'aujourd'hui la bourgeoisie elle-même ne tienne plus pour nécessaire ni possible de nier le caractère de classe de son armée ? Le sort des armées allemande, anglaise, française, etc., est très instructif à cet égard. L'Assemblée Constituante de l'Allemagne fut élue au suffrage universel, mais elle s'appuie sur les détachements blancs volontaires de Noske. Une armée formée sur la base du service militaire obligatoire ne pourrait plus servir d'appui à l'Allemagne bourgeoise à cette époque de décomposition de la société capitaliste où la lutte de classes a atteint un tel degré d'acharnement.
En France et en Angleterre, nous constatons également qu'en 1919 le principal appui du gouvernement ne fut plus l'armée formée par le service militaire général et obligatoire et qui participa à la guerre mondiale, mais également les détachements blancs volontaires, la gendarmerie et la police. Par conséquent c'est dans toute l'Europe et non pas en Russie seulement que l'époque de 1917-1018 est caractérisée par la suppression du système de l'armée permanente et par le passage au système de l'armée de classe. Les social-traîtres russes, menchéviks et socialistes-révolutionnaires, « s'élèvent » contre la création d'une Armée ronge du prolétariat au moment où en Occident leurs camarades Noske et Scheidemann organisent une armée blanche de la bourgeoisie. Et la lutte contre la création de l'armée de classe du prolétariat au nom de l'armement national général, au nom de la « démocratie », apparaît en réalité comme une action en faveur de l'armée de classe de la bourgeoisie].
En ce qui concerne la milice nationale, l'exemple de la Suisse nous a montré ce qu'elle devient au moment où la lutte de classes s'aggrave. La milice « nationale » suisse en régime de domination de la bourgeoisie est devenue un instrument d'oppression du prolétariat tout comme n'importe quelle armée permanente des pays moins démocratiques. Tel sera le sort de « l’armement national général » partout où il sera réalisé sous la domination politique et économique du capital.
Le Parti communiste est pour l'armement général des travailleurs, mais il est contre l'armement national général qui ne sera possible — s'il est encore nécessaire — qu'à l'époque où la société sera composée exclusivement de travailleurs et ne connaitra plus de classes.
- ↑ Nous parlons ici d'une armée dans le sens complet du mot. On peut considérer comme l'embryon de la première armée rouge, celle qui fut formée pendant la Commune eu 1871 par les ouvriers et la population pauvre de Paris.