Téléologie

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La téléologie, ou le finalisme, est le courant philosophique qui explique un phénomène A par un but final B postérieur à A. Le finalisme est par essence un idéalisme, car dire qu'une fin "doit se réaliser" revient à dire qu'un type précis d'Idée guide le monde.

La conception téléologique de l'histoire, comme la conception idéaliste de l'histoire dont elle est une forme particulière, fait partie des conceptions erronées de l'histoire auxquelles Marx va s'opposer en développant sa conception matérialiste.

Conception téléologique de l'histoire[modifier]

Le développement de l'Esprit chez Hegel[modifier]

C'est Hegel qui, au 19e siècle, formule la conception téléologique de l'histoire. Pour Hegel, la réalité concrète n'est que le reflet de la pensée des hommes, appelée "Idée", ou "Esprit". Cet "Esprit universel" est l'expression désincarnée de la pensée, de la raison humaine. Selon cette conception de l'histoire, aux origines, l'Esprit et la réalité concrète sont fortement séparée. Au cours de l'histoire, de manière linéaire et progressive, on assiste à une union de plus en plus étroite entre la pensée agissante et le réel. Ce développement historique ne serait ainsi dû qu'à l'évolution de l'Esprit. Le sujet de l'histoire, pour Hegel, est ainsi un sujet transcendantal, l'Esprit (ou la Raison) qui prend progressivement conscience de son essence, de son existence. Pour Hegel, c'est le type de liberté qui prévaut à chaque étape historique qui nous montre l'état de progrès du développement de l'Esprit. Mais cette conception de la liberté ne se résume qu'à la libération de l'Esprit humain, et ne concerne pas la liberté concrète des hommes.

Le mot téléologique vient d'un mot grec qui signifie "le but". Selon Hegel en effet, contrairement aux "idéalistes classiques", l'histoire et son évolution, dominée par la Raison, a une finalité : c'est l'incarnation de l'Esprit dans ce qui permet la liberté pour tous. L'histoire a donc pour lui un sens logique, une destinée : la réalisation pleine et entière de l'Esprit à travers sa symbiose totale avec le réel, le concret. Et cette finalité, pour Hegel, se réalise avec l'État bourgeois tel qu'il se développe à son époque ! Pour lui, toute l'histoire de l'humanité a tendu vers ce but unique qui est inévitable. Cette conception qui prête un but défini, un objectif précis et inéluctable à l'histoire de l'humanité s'appelle téléologique.

Cette conception va être réfutée par des philosophes matérialistes, notamment Feuerbach, puis Marx.

Interprétations téléologiques du marxisme[modifier]

Paradoxalement, si le marxisme est issu d'une critique de la conception téléologique de Hegel, certaines conceptions marxisantes peuvent dévier vers des conceptions téléologiques. Des analyses peuvent sembler basées sur le matérialisme historique et en réalité relever de la téléologie.

Marx et Engels écrivaient par exemple :

« Grâce à des artifices spéculatifs, on peut faire croire que l’histoire à venir est le but de l’histoire passée. Ainsi par exemple on attribue à la découverte de l’Amérique un but, celui d’avoir permis le déclenchement de la Révolution française »[1]

Les diverses théories du complot sont aussi des visions qui remplacent l'analyse d'un système et de ses lois par une intentionnalité exagérée de la classe dominante.

Histoire de la téléologie[modifier]

Téléologie vient du grec ancien τέλος (telos), « fin, but », et de λόγος (logos), « discours ». Le terme fut inventé en 1728 par le philosophe allemand Christian von Wolff dans son œuvre Philosophia rationalis sive Logica.

L'Antiquité[modifier]

Platon[modifier]

Chez Platon, le monde et les organismes qui le constituent sont créés par un démiurge (dieu organisateur) selon un plan préétabli, extérieur au monde sensible : nous sommes en présence d’une téléologie extrinsèque. Dans le Timée :

« Le monde est le résultat de l'action combinée de la nécessité et de l'intelligence. L'intelligence prit le dessus sur la nécessité, en la persuadant de produire la plupart des choses de la manière la plus parfaite ; la nécessité céda aux sages conseils de l'intelligence ; et c'est ainsi que cet univers fut constitué dans le principe. »

Il faut cependant attendre le 20e siècle[2] pour que la première interprétation téléologique du Timée soit proposée par G.E.R. Lloyd[3]. Il remarque que Platon tente d’établir la nécessité de réalisation du Bien dans l’univers, en partie grâce à un ordre mathématique – comme cela fut souvent formulé dans les interprétations pré-lloydiennes, mais également par l’intervention d’un telos.

Aristote[modifier]

Aristote dans sa Métaphysique[4] distingue quatre causes dans la formation des choses : la cause matérielle (matière de la chose), la cause formelle (essence de la chose, eidos), la cause efficiente (force motrice, kinèsis) et la cause finale (ce en vue de quoi la chose est faite, telos). Aristote étant un naturaliste, le telos est un principe de développement immanent et interne à tout être naturel : à l’inverse de Platon, nous sommes en présence d’une téléologie intrinsèque.

La finalité est un concept capital chez Aristote, autant dans sa philosophie de la nature (notamment présente dans ses Parties des animaux), que dans sa philosophie de l’art (au sens de tékhnê) que l’on retrouve dans la Physique[5] et l’Éthique à Nicomaque :

« Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque bien, à ce qu’il semble. Aussi a-t-on déclaré avec raison que le Bien est ce à quoi toutes choses tendent. »[6]

De plus Aristote rejette la théorie platonicienne de la création démiurgique du monde[7] (i.e. créateur utilisant des formes éternelles pour modèle). Ainsi il développe dans sa Physique une théorie proprement naturaliste de la formation des choses :

D'ailleurs il serait absurde de croire que les choses [de la nature] se produisent sans but, parce qu'on ne verrait pas le moteur délibérer son action[8].

Le finalisme religieux[modifier]

Les religions sont fondées sur une vision finaliste : la Terre a été créée intentionnellement par Dieu, les animaux sont créés pour l'homme, nos vies sur Terre sont des tests pour le Jugement dernier ou le Nirvana...

C'est encore ce finalisme que Bernardin de Saint-Pierre exprimait en 1784 :

« Il n’y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l'homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous, la citrouille qu’on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l'homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l’ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau. » (Études de la nature, ch. XI, sec. Harmonies végétales des plantes avec l'homme, 1784).

Historiquement, la vision religieuse de la création du monde (genèse) est associé au "fixisme" (les animaux, les plantes, les hommes ont été créés tels quels et n'ont jamais évolué). Cependant, certains théologiens tentent de marier l'évolutionnisme et le finalisme.

Pierre Teilhard de Chardin, par exemple, conçoit l'évolution de l'univers comme un mouvement ascendant et convergent de la nature vers Dieu en passant par l'homme. Il n'est pas opposé à l'évolutionnisme, mais seulement à l'idée que ses résultats sont purement accidentels. Le « dessein intelligent » est héritier de cette vision.

Philosophie scolastique[modifier]

Nourrie d'Aristote, la philosophie scolastique, représentée notamment par Thomas d'Aquin, répond à l'objection mécaniste par le moyen de la formule « Finis est prima in intentione, ultima in executione » (la fin est première dans l'intention, ultime dans l'exécution) : il y a une Pensée préalable (finalisme) qui est bien la cause antérieure à ses effets, et qui produit ses effets par le biais du déterminisme.

L’époque moderne[modifier]

Leibniz[modifier]

Leibniz n’oppose pas dans l’explication des phénomènes cause efficiente et cause finale : nous avons besoin des deux, et a minima des causes finales pour une explication complète[9]. Il admet cependant que certains phénomènes reçoivent des explications plus adaptées par une cause que par l’autre :

Comme tout se peut expliquer dans la Géométrie par le calcul des nombres et aussi par l’analyse de la situation, mais que certains problèmes sont plus aisément résolus par l’une de ces voies, et d’autres par l’autre, de même je trouve qu’il en est ainsi des phénomènes. Tout se peut expliquer par les efficientes et par les finales ; mais ce qui touche les substances raisonnables <hommes, esprits, âmes> s’explique plus naturellement par la considération des fins, comme ce qui regarde les autres substances <corps> s’explique mieux par les efficientes[10].

Chez Leibniz, les deux explications possèdent cependant des limites : la cause finale tend au verbalisme lorsqu’elle tente d’expliquer des phénomènes particuliers (i.e.hors des lois et principes de la nature). À l’inverse, la cause efficiente tend parfois à la complexité inutile, alors que l’intervention d’un telos dans le raisonnement apparaitrait plus simple et naturel[11].

De plus Leibniz fait de la cause finale un principe nécessaire au fondement des lois de la nature (fundamentum naturæ legum)[12] : il est nécessaire qu’à travers les phénomènes la même quantité d’énergie soit conservée. En effet, les causes et les effets doivent toujours être équivalents, au risque de tomber dans le perpetuum mobile (plus dans l’effet que dans la cause) ou à l’inverse dans une régression de la perfection naturelle (moins dans l’effet que dans la cause), schémas qui sont impossibles en raison de l’ordre divin régnant dans le monde. L’immutabilité divine (la Monade) répond donc par un jeu de miroir à la nécessaire équivalence des causes et des effets dans la nature (les monades) par un principe téléologique[13]. Le terme fut par ailleurs inventé en 1728 par Christian von Wolff, disciple de Leibniz, dans sa Philosophia rationalis sive Logica. Fortement influencé par ce dernier, il fonda une école qui reprit et approfondit de nombreux concepts leibniziens (monadologie, optimisme, distinction de la perception et de l'appétition, morale de la perfection…).

Kant[modifier]

La téléologie possède une place primordiale chez Kant. Dans son œuvre, la cause finale change de sens : un phénomène sera causé par un telos prenant la forme d’un concept[14] (e.g. si un individu malade demande une médication, c’est le concept de santé qui cause son acte).

Plus précisément, la téléologie occupe la seconde partie de sa Critique de la faculté de juger où le concept effectue l’intermédiaire entre la faculté de connaître (Erkenntnisvermögen) et la faculté de désirer (Begehrungsvermögen). L’esthétique kantienne fait appel à une théorie générale de la finalité absolue à travers deux expériences[15] : l’une sensible et esthétique, i.e. le sublime, l’autre formelle, c’est-à-dire la loi morale.

Kant considère également la finalité inscrite dans la nature, la qualifiant d’illégitime : on ne peut attribuer des buts à des phénomènes physiques ou biologiques. Dès lors, les individus sont entrainés dans une téléologie projetée, réfléchie[16] : elle permet d’organiser la nature, de reconnaitre un ordre parmi les phénomènes comme s’ils étaient régis par de vraies relations de buts et de moyens. La téléologie est donc une idée régulatrice[17], tout comme la liberté dans la seconde Critique.

Lamarck[modifier]

Lamarck dans sa Philosophie Zoologique donne un célèbre exemple d'intervention de cause finale (qui se révéla par la suite scientifiquement invalide) : l'herbe étant rare dans la savane, la girafe doit atteindre le feuillage des arbres pour se nourrir (cause finale B), dès lors l'habitude soutenue et l'effort pour l'atteindre entrainèrent un allongement de ses pattes avant et de son cou au fil des générations (phénomène A).

Critiques de la téléologie[modifier]

Matérialisme antique[modifier]

Le finalisme a été critiqué avant et après Aristote par les matérialistes de l'Antiquité tels qu'Empédocle, Démocrite, Épicure ou Lucrèce : expliquer les phénomènes par leur fin paraît en effet contraire au bon sens, puisqu'une cause précède ses effets. Ainsi pour Lucrèce, ce n'est pas la fonction qui crée l'organe, mais l'organe qui crée la fonction ; ce n'est pas la vue qui fait que l'on a des yeux, mais les yeux qui permettent la vue :

« Les yeux n’ont pas été créés, comme tu pourrais le croire, pour nous permettre de voir au loin ; ce n’est pas davantage pour nous permettre de marcher à grands pas que l’extrémité des jambes et des cuisses s’appuie et s’articule sur les pieds ; non plus que les bras que nous avons attachés à de solides épaules, les mains qui nous servent des deux côtés ne nous ont été donnés pour subvenir à nos besoins. Interpréter les faits de cette façon, c’est faire un raisonnement qui renverse l’ordre des choses : c’est mettre partout la cause après l’effet. Aucun organe de notre corps, en effet, n' a été créé pour notre usage, mais c’est l’organe qui crée l’usage. La vision n’existait pas avant la naissance des yeux, non plus que la parole avant la création de la langue : c’est bien plutôt l’existence de la langue qui a précédé de loin la parole et les oreilles existaient bien avant que ne fût entendu un son. En bref, tous les organes, à mon avis, existèrent avant qu’on en fît usage. Ils n’ont donc pas pu être créés en vue de leur fonction. » (Lucrèce, De Natura rerum, IV, v. 824-842)

On trouvait même une conception proche de la selection naturelle chez Empédocle, qu'Aristore résumait ainsi :

« Qui empêche, dit-on, que la nature agisse sans avoir de but (...) ? Jupiter (...) ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain ; mais il pleut par une loi nécessaire ; car, en s'élevant, la vapeur doit se refroidir ; et la vapeur refroidie, devenant de l'eau, doit nécessairement retomber. Que si ce phénomène ayant lieu, le froment en profite pour germer et croître, c'est un simple accident. (...) Qui empêche de dire également que dans la nature les organes corporels eux-mêmes sont soumis à la même loi, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement, celles de devant, incisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires, larges et propres à les broyer, bien que ce ne soit pas en vue de cette fonction qu'elles aient été faites, et que ce soit une simple coïncidence ? » (Aristote, Physique, II, 8)
« Ainsi donc, toutes les fois que les choses se produisent accidentellement comme elles se seraient produites en ayant un but, elles subsistent et se conservent, parce qu'elles ont pris spontanément la condition convenable ; mais celles où il en est autrement périssent ou ont péri. »

Mécanisme et matérialisme moderne[modifier]

A l'époque moderne, de rudes coups ont été portés contre le finalisme. En particulier de la part des philosophes "mécanistes" de l'Europe du 17e siècle (Descartes, La Mettrie..). Il est intéressant de noter que certains, comme Spinoza ou Marin Mersenne, ont critiqué le finalisme d'un point de vue "religieux". Ainsi Spinoza défendait dans son système l'immanence contre la transcendance (Dieu est la nature, et non pas un être au dessus), et par conséquent en déduisait que cette nature ne pouvait pas suivre d'autre loi qu'elle-même...

Bacon[modifier]

Le scientifique et philosophe anglais Francis Bacon est un des premiers à remettre véritablement en question la téléologie d’un point de vue épistémologique. En effet, précurseur de l’empirisme, il développe dans son Novum Organum[18] de 1620 une critique de la cause finale aristotélicienne : la téléologie interdisant toute vérification expérimentale, elle est impropre aux sciences (mais peut être employée en métaphysique), et pousse à réduire le champ des recherches naturelles[19] si elle est admise. À ce propos il énonce dans le Novum :

La science doit être tirée de la lumière de la nature, elle ne doit pas être retirée de l'obscurité de l'Antiquité. Ce qui importe n'est pas ce qui a été fait. Il faut voir ce qui reste à faire[20].

Dès lors, les contrôles en science sont nécessaires pour écarter les illusions d’optiques, les idola, et plus spécifiquement les idola tribus : cette tendance propre à la nature humaine de percevoir en permanence des finalités[19]. Bacon réussit en partie son projet, modifiant la démarche scientifique postérieure et notamment de ses contemporains comme Harvey qui, se détachant peu à peu de la causa finalis, demeura aristotélicien malgré l’influence grandissante du baconisme et de l’empirisme[19].

Descartes[modifier]

À la même époque que Bacon, Descartes entame une réflexion sur la téléologie qui entrainera sa réfutation. Tandis que le premier emploie un raisonnement empiriste, Descartes propose un argument théologique : Dieu étant un Être infini, nous ne pouvons saisir l’intégralité de ses actions, vouloir comprendre ses fins relève donc de la présomption. Le monde étant composé d’une infinité d’éléments, la seule fin possible de tout ce qui se produit doit être Dieu lui-même. Or ce raisonnement revient à poser des bornes à l’essence du monde et à celle de Dieu : la téléologie est donc rejetée[21]. On retrouve cet argumentaire dans Les Principes de la philosophie de Descartes :

Nous ne nous arrêterons pas aussi à examiner les fins que Dieu s’est proposées en créant le monde, et nous rejetterons entièrement de notre philosophie la recherche des causes finales ; car nous ne devons pas tant présumer de nous-mêmes, que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses conseils : mais, le considérant comme l’auteur de toutes choses, nous tâcherons seulement de trouver par la faculté de raisonner qu’il a mise en nous, comment celles que nous apercevons par l’entremise de nos sens ont pu être produites[22].

Descartes est par ailleurs un des fondateurs du mécanisme, mouvement opposé au finalisme, et eut une influence importante dans le champ de la biologie, notamment par ses écrits mais principalement grâce à sa « méthode »[23].

Spinoza[modifier]

Spinoza est qualifié de précurseur par Nietzsche dans sa critique de la téléologie[24]. Il développe un argumentaire théologique : c'est par ignorance des causes réelles qui déterminent les phénomènes naturels que les hommes font intervenir une cause finale. Ainsi le finalisme présuppose une volonté anthropomorphique organisant toute chose dans la nature pour l’utilité des hommes : or tout ce qui existe dans la nature n’est que la substance infinie de Dieu dont tous les êtres sont des modes (panthéisme spinoziste). Considérer des causes finales dans la nature serait donc admettre l’imperfection de Dieu : le panthéisme transcendantal étant incompatible avec la théorie du finalisme immanent, Spinoza rejette ce dernier[25]. Il développe cette thèse dans son Éthique :

Dieu existe nécessairement, il est unique, il existe et agit par la seule nécessité de sa nature, il est la cause libre de toutes choses et de quelle façon, que toutes choses sont en lui et dépendent de lui, de telle sorte qu'elles ne peuvent être ni être conçues sans lui, enfin que tout a été prédéterminé par Dieu, non pas en vertu d'une volonté libre ou d'un absolu bon plaisir, mais en vertu de sa nature absolue ou de son infinie puissance[26].

Voltaire[modifier]

En 1759, Voltaire se moque de ce type de finalisme et en particulier de Leibniz (dont la vision des choses est évidemment plus subtile) dans Candide (chapitre I) :

« Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux ; aussi monseigneur a un très-beau château : le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année. Par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux. » »

Cependant, Voltaire avait une conception déiste d'un démiurge horloger, car la nature lui semblait trop bien agencée pour être le fruit d'un hasard : « L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger. »

Darwin[modifier]

Darwin est souvent considéré comme un précurseur des sciences modernes pour son rejet de la téléologie. Il s’oppose notamment à Lamarck et sa Philosophie Zoologique : Darwin ne postule plus un quelconque effort dans l’idée d’évolution, lui enlevant toute force cachée qui lui donnerait un sens nécessaire. Au contraire, il postule que les variations du vivant apparaissent comme des « accidents », des pures factualités, se refusant de les expliquer en vue d’un but précis[27]. Cependant, la thèse des variations fortuites au sein du vivant rencontra un certain nombre d’objections, notamment dans le célèbre exemple de l’œil dont Darwin fait le commentaire :

Il semble absurde au possible, je le reconnais, de supposer que la sélection naturelle ait pu former l'œil avec toutes les inimitables dispositions qui permettent d'ajuster le foyer à diverses distances, d'admettre une quantité variable de lumière et de corriger les aberrations sphériques et chromatiques[28].

Dans l’interprétation courante de Ghiselin[29], Darwin substitue une cause efficiente – la théorie de l’évolution – à l’apparente téléologie (cause finale) à l’œuvre dans le monde biologique. Bien que Ghiselin admette la présence de « métaphores téléologiques » dans De l'origine des espèces, il soutient que son auteur ne fait pas intervenir de quelconque telos dans sa théorie[29].

Cependant, de nombreux auteurs critiquent la position de Darwin, notamment son utilisation du langage qui laisserait supposer des biais téléologiques[30] et axiologiques[31],[32]. Il substitue par exemple la cause finale lamarckienne par la notion de « fonction », qui n'est cependant pas exempte de téléologie, la fonction étant tournée vers un but (e.g. le cœur a pour fonction de pomper le sang).

Nietzsche fait également une critique du darwinisme : la sélection naturelle donnerait un sens, une direction à l’évolution par l’amélioration progressive des caractères et la survie des fittest (les plus aptes). Dès lors, ce jugement moral implicite pose par avance la finalité vers laquelle l’évolution se dirige : nous serions en présence d’une téléologie cachée dans le darwinisme[33],[34].

Marx[modifier]

La critique de la téléologie était importante pour Marx, qui considérait que Darwin avait fait une contribution fondamentale dans ce combat :

« L’ouvrage de Darwin est extrêmement important et me convient comme soubassement scientifique de la lutte des classes historique. Naturellement, il faut prendre son parti du manque de finesse typiquement anglais du développement. Mais, malgré toutes ses insuffisances, c’est dans cet ouvrage que, pour la première fois, non seulement un coup mortel est porté à la « téléologie » dans les sciences de la nature, mais, qu’en outre, le sens rationnel de celle-ci est exposé empiriquement. » (Marx à Lasalle, 16 janvier 1860).

Science et finalisme[modifier]

Les sciences sont considérées comme distinctes de la philosophie depuis le 19e siècle.

Le raisonnement téléologique est rejeté par la méthodologie scientifique moderne en raison du principe de causalité qui implique une relation entre une cause et un effet dans laquelle l’effet ne peut précéder la cause. Dès lors, la téléologie s’oppose à deux problèmes :

  • Un problème nomologique : une cause finale, c’est-à-dire un phénomène futur, non advenu, ne peut interagir sur un phénomène présent.
  • Par suite un problème de temporalité : l’intervention d’une cause finale va à l’encontre du principe de continuité du temps (i.e. non cyclicité).

Biologie[modifier]

La théorie de Darwin, combinée avec les découvertes en génétique, est considérée comme vraie par l'immense majorité des scientifiques. En conséquence, c'est l'idée du mécanisme sans but qui est retenue, et non celle d'un évolutionnisme finaliste. Cependant, dans la vision vulgarisée de la théorie de l'évolution qui est répandue, le finalisme est bien souvent présent. Par exemple, l'image de la girafe de Lamarck allongeant son cou au fil des générations à force d'efforts est omniprésent.

Par ailleurs, des courants de la biologie et de la cybernétique ont inventé dans les années 1960 la notion de téléonomie pour désigner le caractère nécessaire mais non intentionnel et pour se démarquer de l'aspect spéculatif et métaphysique de la téléologie. Ces courants défendent, tout en se plaçant sur le terrain scientifique et déterministe, que l'explication mécaniste ne suffit. Enfin, aux marges de la vision scientifique dominante se situent les "théories" finalistes de « l'intelligent design », sorte de caution pseudo-scientifique au créationnisme.

La notion de « fonction » (des organes par exemple) est omniprésente dans le vocabulaire de la biologie. Par exemple, « la fonction du cœur est de pomper le sang », « la fonction de l'ADN est d'être le support de l'hérédité »... Cette notion peut être interprétée de deux façons principales :

  1. téléologique : le but (la fonction) a créé l'organe
  2. mécaniste : l'organe a créé la fonction

Plusieurs théories ont été élaborées afin d'évacuer la téléologie de la biologie. La théorie étiologique, nait en 1972 dans un article fondateur de Larry Wright. La théorie étiologique a été reformulée comme théorie de « l'effet sélectionné » par Karen Neander d'après qui la fonction d'un trait est l'effet pour lequel il a été sélectionné. Ainsi, dire « La fonction du cœur est de pomper le sang » équivaut à dire « Le cœur a été sélectionné naturellement pour pomper le sang ».

Christopher Boorse émet des objections à la théorie étiologique : pour un organe rudimentaire (appendice par exemple), la thèse étiologique attribue nécessairement une fonction à celui-ci alors qu’il n’en dispose pas en réalité. De même on trouve des cas d’organes changeants de fonction (shifting functions problem), comme le plumage des oiseaux qui servait à l’origine à l’isolation thermique, tandis que sa fonction pour le vol est plus récente : quelle est donc la fonction propre du plumage ?

Une boutade attribuée à Henry Monnier se moque de ceux qui mettent les conséquences avant les causes : « La nature est prévoyante : elle a fait pousser la pomme en Normandie sachant que c'est la région où l'on boit le plus de cidre. »

Cybernétique[modifier]

La cybernétique est la science constituée par l'ensemble des théories sur les processus de commande et de communication et leur régulation chez l'être vivant, dans les machines et dans les systèmes sociologiques et économiques. Elle a pour objet principal l'étude des interactions entre « systèmes gouvernants » (ou systèmes de contrôle) et « systèmes gouvernés » (ou systèmes opérationnels), selon un principe téléologique de régulation, de rétroaction, c’est-à-dire d’une modification autoproduite pour atteindre un objectif.

Notes et sources[modifier]

  1. Marx et Engels, L'idéologie allemande
  2. L. Brisson, « Le rôle des mathématiques dans le Timée selon les interprétations contemporaines », In Le Timée de Platon : contribution à l’histoire de sa réception, édité par Ada Neschke-Hentschke, 2000, p. 302
  3. G.E.R. Lloyd, “Plato as a natural scientist”, In Journal of Hellenic Studies, (88), 1968, p. 78-92 ; “Plato on mathematics and nature, myth an science”, In Methods and problems in Greek Science, Cambrige Univ. Press, 1991, p. 335-351
  4. Aristote, Métaphysique, livre A, 3, 983a
  5. Aristote, Physique, 199a, 9-10
  6. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre I, 1094a
  7. Angèle Kremer-Marietti, L'éthique en tant que méta-éthique, part. I, ch.2, p. 21
  8. Aristote, Physique, II, 8, 199b27-9
  9. Jacques Bouveresse, « Cours 22. Peut-il y avoir une téléologie non métaphysique ? », In Dans le labyrinthe : nécessité, contingence et liberté chez Leibniz. Cours 2009 & 2010 au Collège de France, §6
  10. Leibniz, OFI (Couturat), p. 329
  11. Jacques Bouveresse, op. cit., §7
  12. Leibniz, De Ipsa Natura, édition Erdmann, p. 155
  13. Leibniz, De legibus naturæ, édition Dutens, III, p. 255
  14. “The notion of a natural end in turn derives from that of an end, which he defines in the
  15. Michel Puech, « Éthique et esthétique dans le système kantien de la téléologie transcendantale », Colloque Éthique et esthétique, 2006, p. 3
  16. Laurent Gallois, Le souverain bien chez Kant, 2008, ch. IV, p. 148
  17. Michel Puech, op. cit., p. 2
  18. Ouvrage intitulé en opposition à l'Organon : terme utilisé par les commentateurs d'Aristote pour désigner ses traités concernant la science et la logique.
  19. 19,0, 19,1 et 19,2 Hendrik C. D. de Wit, Histoire du développement de la biologie, Volume I, p. 273
  20. “For new discoveries must be sought from the light of nature, not fetched back out of the darkness of antiquity.”, Francis Bacon, Novum Organum, 1620, Livre I, CXXII
  21. Harald Höffding, La philosophie de la nature chez Descartes, 2012, §5
  22. Descartes, Principes de la philosophie, 1644, I, 28
  23. Hendrik C. D. de Wit, op. cit., I, p. 275
  24. […] J'ai un précurseur et quel précurseur ! Je ne connaissais presque pas Spinoza […]. [S]ur ces choses ce penseur, le plus anormal et le plus solitaire qui soit, m'est vraiment très proche : il nie l'existence de la liberté de la volonté ; des fins ; de l'ordre moral du monde. […] », Friedrich Nietzsche, Lettre à Franz Overbeck, Sils-Maria, le 30 juillet 1881. (Cité dans le Magazine Littéraire, n. 370, consacré à Spinoza, traduction de David Rabouin).
  25. Spinoza, Éthique, 1677, Partie I, appendice
  26. Ibid., §1
  27. Thomas Heams, « Variation », In Les mondes darwiniens : L’évolution de l’évolution, Éditions matériologiques, Collection « Sciences & Philosophie », 2011
  28. Charles Darwin, L'Origine des espèces, 1985, ch. VI
  29. 29,0 et 29,1 Ghiselin, Michael T.,
  30. Lennox, James G.,
  31. « J'ai donné le nom de sélection naturelle à cette conservation des favorables et à cette élimination des nuisibles », Darwin, L’origine des espèces, p. 130
  32. « Les variations seules ne permettent pas d'expliquer comment il y a eu ce perfectionnement admirable » Darwin, L’origine des espèces, p. 114
  33. Nietzsche, Fragments posthumes
  34. Barbara Stiegler, Nietzsche et la biologie, PUF, 2001