Culture prolétarienne

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Hôtel particulier de Morozov, qui devint le siège du Proletkoult

La culture prolétarienne est une notion qui a été mise en avant par le mouvement communiste stalinisé, pour lequel elle a servi de propagande. Il n'y a en réalité aucune base matérielle permettant réellement de fonder une telle culture.

Le Proletkoult[modifier]

Une organisation nommée Proletkoult (Пролетку́льт), active de 1917 à 1925, se donnait pour but de fournir les fondations d'un art prolétarien dégagé de toute influence bourgeoise. Son principal théoricien fut Alexandre Bogdanov, qui envisageait le Proletkoult comme la troisième partie de la trinité du socialisme révolutionnaire. Alors que les syndicats se seraient occupé des intérêts économiques du prolétariat et que le parti communiste aurait défendu leurs intérêts politiques, le Proletkoult aurait pris en charge leur vie culturelle et spirituelle. Parmi d'autres personnalités importantes, on compte Lounatcharski, Gastev, Kalinine, Kerjentsev, Guerassimov, Kirillov et Afinoguenov. Les arts plastiques sont initialement influencés par le constructivisme, la littérature et la musique par le futurisme ; en se référant à Lénine (De la culture prolétarienne[1]), l'art expérimental est désapprouvé.[2]

Kirillov écrivait : « Au nom de notre avenir, nous brûlerons Raphaël, nous détruirons les musées et nous piétinerons les fleurs de l'art. »

D'autres leaders bolchéviks comme Trotski et Voronski se battirent contre le mouvement de culture prolétarienne.

Assez vite, des débats apparurent avec la normalisation des institutions étatiques. Par exemple en novembre 1918 une vive discussion[3] oppose les bolchéviks de l'antenne locale du Proletkult, qui réclame une subvention de 50 000 roubles, et les bolchéviks partisans de la centralisation, défendant l'idée que le Proletkult fait double emploi avec l'institution éducative. Les partisans du Proletkult avançaient au contraire qu'ils étaient complémentaires, en termes sociologiques (le système éducatif intégrant l'ensemble du peuple et le Proletkult favorisant la classe ouvrière) et en terme d'objectifs (le système éducatif transmet l'héritage, le Proletkult stimule la créativité ouvrière).

Critiques de Trotski[modifier]

Rupture avec la culture bourgeoise...[modifier]

Litterature et revolution LT.jpg

La révolution communiste de 1917 a eu de profonds effets sur la littérature, d'abord en Russie elle-même. Cela conduit Trotsky à écrire Littérature et révolution en 1924. Trotsky est un des marxistes qui s'est plus intéressé à la question de l'art. Dans cet essai, il dresse le tableau de l'art bourgeois qui dominait avant la révolution, et qui imprègne encore ceux qu'il appelle "les émigrés de l'intérieur". Il y analyse aussi l'idéologie petite-bourgeoise que véhiculent certains "compagnons de route", et exprime sa préférence pour le jeune mouvement futuriste.

« Le futurisme est contre le mysticisme, la déification passive de la nature, la paresse aristocratique ainsi que contre toute autre sorte de paresse, contre la rêverie, et le ton pleurard ; il est pour la technique, l’organisation scientifique, la machine, la planification, la volonté, le courage, la vitesse, la précision, et il est pour l’homme nouveau, armé de toutes ces choses. » « [Il] n’a de sens que dans la mesure où les futuristes sont occupés à couper le cordon ombilical qui les relie aux pontifes de la tradition littéraire bourgeoise »

Vers une culture nouvelle, sans classe ![modifier]

Certains artistes enthousiastes, principalement des jeunes qui n'auraient eu aucun espace sans la révolution, ont alors tendance à exalter le prolétariat, et se revendiquent d'une culture prolétarienne. Ce sera le mouvement baptisé "proletkult".

En opposition avec eux, Trotsky pense qu'il ne peut y avoir de "culture prolétarienne". Sous le capitalisme, le prolétariat est aliéné et largement maintenu hors de portée de la culture, tandis qu'après la révolution, en cas de succès, il n'y aura pas plus de prolétariat que de bourgeoisie.

« L’édification culturelle sera sans précédent dans l’histoire quand la poigne de fer de la dictature ne sera plus nécessaire, n’aura plus un caractère de classe. D’où il faut conclure généralement que ''non seulement il n’y a pas de culture prolétarienne, mais qu’il n’y en aura pas ; et à vrai dire, il n’y a pas de raison de le regretter : le prolétariat a pris le pouvoir précisément pour en finir à jamais avec la culture de classe et pour ouvrir la voie à une culture humaine. »[4]

Trotsy développe dans une interview en 1932 : 

« Il faut poser des conditions sur ce que l'on entendra par littérature prolétarienne. Des oeuvres traitant de la vie de la classe ouvrière constituent une certaine partie de la littérature bourgeoise. Il suffit de rappeler Germinal. Il n'y a rien de changé dans l'affaire même si de telles oeuvres sont pénétrées de tendances socialistes et si leurs auteurs se trouvent issus du milieu de la classe ouvrière. Ceux qui parlent d'une littérature prolétarienne, l'opposant à la littérature bourgeoise, ont, évidemment, en vue non divers ouvrages mais tout un ensemble de créations artistiques constituant un élément d'une nouvelle culture " prolétarienne ". Cela suppose que le prolétariat serait capable, en société capitaliste, de créer une nouvelle culture prolétarienne et une nouvelle littérature prolétarienne. Sans une grandiose montée culturelle du prolétariat, il est impossible de parler d'une culture et d'une littérature prolétariennes, car, en fin de compte, la culture est criée par les masses et non par les individus. Si le capitalisme ouvrait au prolétariat de telles possibilités, il ne serait plus le capitalisme et il n'y aurait plus aucune raison de le renverser. Dessiner le tableau d'une culture nouvelle, prolétarienne, dans les cadres du capitalisme, c'est être un utopiste réformiste, c'est estimer que le capitalisme ouvre des perspectives illimitées de perfectionnement. »

Pas d'intervention de l'État ni du parti[modifier]

Mais, dès 1924, pour Trotsky s'il pense bien que les révolutionnaires ont un rôle à jouer sur la littérature, en donnant des points de vue critiques sur la culture, ce rôle n'est jamais pour Trotsky que le parti donne une ligne artistique. Il démontre dans plusieurs passages de Littérature et révolution que se serait destructeur pour l'art en général et donc pour le socialisme :

« Notre conception marxiste du conditionnement social objectif de l'art et de son utilité sociale ne signifie nullement, lorsqu'elle est traduite dans le langage de la politique, que nous voulons régenter l'art au moyen de décrets et de prescriptions. Il est faux de dire que pour nous, seul est nouveau et révolutionnaire un art qui parle de l'ouvrier ; quant à prétendre que nous exigeons des poètes qu'ils décrivent exclusivement des cheminées d'usines ou une insurrection contre le capital, c'est absurde. Bien sûr, par sa nature même, l'art nouveau ne pourra pas ne pas placer la lutte du prolétariat au centre de son attention. Mais le soc de l'art nouveau n'est pas limité à un certain nombre de sillons numérotés : au contraire, il doit labourer et retourner tout le terrain, en long et en large. »

Plus loin, il est catégorique sur le rôle du parti :

« Si le Parti dirige le prolétariat, il ne dirige pas le processus historique. Oui, il est des domaines où il dirige directement, impérieusement. Il en est d'autres où il contrôle et encourage, certains où il se borne à encourager, certains encore où il ne fait qu'orienter. L'art n'est pas un domaine où le Parti est appelé à commander. Il protège, stimule, ne dirige qu'indirectement. Il accorde sa confiance aux groupes qui aspirent sincèrement à se rapprocher de la Révolution et encourage ainsi leur production artistique. Il ne peut pas se placer sur les positions d'un cercle littéraire. Il ne le peut pas, et il ne le doit pas. »

Alors même que Trotsky a un penchant pour le futurisme, il s’oppose frontalement aux futuristes qui voulaient s’autoproclamer« art officiel bolchevique » : « Que le futurisme apprenne à se tenir sur ses jambes, sans tenter de s’imposer par décret gouvernemental… »

Idéologie de l'État soviétique et du Komintern[modifier]

Pourtant, par la suite, les staliniens érigeront en modèle un prétendu "art prolétarien" (tout comme la "science prolétarienne") qui servait seulement de justification à la domination de la bureaucratie.

Cette culture prolétarienne sera officielle en URSS et prônée dans les organisations de masse du Komintern à l'étranger. Elle prendra la forme désormais célèbre du "réalisme socialiste".

En 1938, Trotsky fera ce constat dans La bureaucratie totalitaire et l'art :

« La révolution d'Octobre avait donné une magnifique impulsion à l'art dans tous les domaines. Au contraire, la réaction bureaucratique a étranglé la production artistique de sa main totalitaire ! Rien d'étonnant ! L'art courtisan de la monarchie absolue lui-même était basé sur l'idéalisation et non sur la falsification. Cependant, l'art officiel de l'Union soviétique ‑ et il n'y a pas là‑bas d'autre art ‑ est basé sur une grossière falsification, dans le sens le plus direct et le plus immédiat du terme. Le but de la falsification est de magnifier « le chef », de fabriquer artificiellement un mythe du héros. »

C'est ce qui conduira en 1938, à l'écriture du manifeste pour Un art révolutionnaire indépendant, par Trotsky et André Breton. Ce manifeste part à la fois des préoccupations de Trotsky et Breton sur le rôle que devraient avoir les révolutionnaires sur la production artistique et le rôle du parti, les problèmes liés au stalinisme et au fascisme, sans les mettre sur un pied d'égalité. Le manifeste se termine par ces mots d'ordre :

« Ce que nous voulons : l'indépendance de l'art – pour la révolution; la révolution ‑ pour la libération définitive de l'art. ».

Et c'est la même question à laquelle répond Breton dans Le Second Manifeste du surréalisme :

« Je ne crois pas à la possibilité d'existence actuelle d'une littérature ou d'un art exprimant les aspirations de la classe ouvrière (…) l'écrivain ou l'artiste de formation nécessairement bourgeoise, est par définition inapte à les traduire ».

L'épanouissement culturel comme test d'une société[modifier]

Dans son introduction à Littérature et révolution, Trotsky écrit ceci :

« Si la dictature du prolétariat se montrait incapable, au cours des prochaines années, d'organiser l'économie et d'assurer à la population, ne serait-ce qu'un minimum vital de biens matériels, le régime prolétarien serait alors véritablement condamné à disparaître. L'économie est à présent le problème des problèmes. Cependant, même si les problèmes élémentaires de la nourriture, du vêtement, de l'abri et aussi de l'éducation primaire étaient résolus, cela ne signifierait encore en aucune façon la victoire totale du nouveau principe historique, c'est-à-dire du socialisme. Seuls un progrès de la pensée scientifique sur une échelle nationale et le développement d'un art nouveau signifieraient que la semence historique n'a pas seulement grandi pour donner une plante, mais a aussi fleuri. En ce sens, le développement de l'art est le test le plus élevé de la vitalité et de la signification de toute époque ».

Selon ce critère, le gel de la créativité sous l'URSS est un terrible symptome de l'échec de la révolution socialiste qui avait commencé à Saint-Pétersbourg en 1917.

Notes et sources[modifier]

  1. V. I. Lenin: On Proletarian Culture
  2. Oliver Stallybrass et Alan Bullock, The Fontana Dictionary of Modern Thought, Fontana press, 918 p. (ISBN 0-00-686129-6)
  3. Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique, 1980
  4. Trotsky, Littérature et révolution, 1924