Bullshit jobs
Les « boulots de merde » (bullshit jobs) sont très nombreux dans le capitalisme tardif. Le terme a notamment été popularisé par le livre Bullshit Jobs de l'anthropologue anarchiste David Graeber.
1 Constat[modifier | modifier le wikicode]
David Graeber rappelle le paradoxe d'avoir un temps de travail qui globalement ne diminue pas, alors que la productivité du travail a considérablement augmenté.
En 1930, l'économiste britannique Keynes prédisait que les avancées technologiques permettraient d’ici la fin du 20e siècle de réduire le temps de travail hebdomadaire à 15 heures... [1] Le temps de travail a légèrement diminué, mais beaucoup moins que ce que l'on aurait pu prédire.
Dans le même temps, de plus en plus de salarié·es considèrent que leur propre emploi est peu utile, inutile, voire néfaste. Au Royaume-Uni, plus d'un tiers des travailleur·es sondé·es répondent que leur travail n'apporte pas de contribution significative à la société.[2]
Tout ceci a coïncidé avec le développement massif de la tertiarisation, des emplois de bureau, voire de la bureaucratie. Selon David Graeber, « La plupart des bureaucrates travaillent pour le secteur privé. Quand vous allez dans une banque par exemple, les gens vont agir comme dans une bureaucratie classique. Il n'y a plus de limite entre privé et public »[3].
Le phénomène ne se réduit pas aux emplois de bureau, les emplois manuels sont aussi impactés. En fait, plus précisément, il n'y a pas de délimitation nette entre les « jobs à la con » et les autres, mais une ultiplication des « tâches à la con » au sein de tous les emplois, avec plus ou moins d'intensité. Comme le dit la politologue Béatrice Hibou :
« Il vous suffit de discuter avec votre plombier ou votre électricien pour en prendre la mesure : il ne vous parlera pas seulement des milliers de normes à respecter, qui ne cessent d’évoluer et qui rendent obsolètes celles qu’il avait tout juste fini d’intégrer, mais il se plaindra aussi des innombrables papiers à remplir, des documents à signer et à faire signer, des procédures bureaucratiques à suivre pour pouvoir travailler »[4].
Tout ceci favorise évidemment la perte de sens et le mal-être au travail, le bore-out, le brown-out...
2 Les causes[modifier | modifier le wikicode]
2.1 Analyse de Graeber[modifier | modifier le wikicode]
David Graeber divise les « bullshit jobs » en cinq catégories :[5]
- les « larbins » ou « faire-valoir », servant à mettre en valeur la hiérarchie ou la clientèle ;
- les « porte-flingue » ou « sbires », recrutés car les concurrents emploient déjà quelqu'un à ce poste, et dont le travail a une dimension agressive ;
- les « rafistoleurs » ou « sparadraps », employés pour résoudre des problèmes qui auraient pu être évités ;
- les « cocheurs de cases », recrutés pour permettre à une organisation de prétendre qu'elle traite un problème qu'elle n'a aucune intention de résoudre ;
- les « petits chefs » ou « contremaîtres », surveillant des personnes travaillant déjà de façon autonome.
Dans sa description de ce qu'est un bullshit job, Graeber donne à la fois :
- un aspect subjectif : un bullshit job est un emploi tellement inutile que même celui ou celle qui l'exerce n'arrive pas à lui trouver d'utilité[6]
- un aspect objectif : il écrit que si les infirmières, éboueurs ou mécaniciens venaient à disparaître, la société serait immédiatement impactée, alors qu'elle continuerait à tourner sans les publicitaires, financiers ou juristes.
Dans l'analyse des raisons de ce phénomène, Graeber donne également, à la fois :
- une raison idéologique : même si le travail nécessaire a diminué, les dirigeants ont volontairement maintenu la nécessité d'avoir un emploi et ont favorisé des emplois de plus en plus inutiles. « La classe dirigeante s’est rendu compte qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel »[7]
- une raison plus structurelle : « Pendant une large partie du 20e siècle, les grandes sociétés industrielles sont restées largement indépendantes des intérêts de ce qu'on appelait la haute finance ». Dans les années 1970, les PDG ont vu leurs intérêts associés à la bonne santé de leur entreprise, du point de vue de la finance, et les ont dissociés de leurs salariés ; « les travailleurs ne s'estimaient plus liés à leur entreprise par la loyauté étant donné que celle ci ne leur en témoignait aucune ». Il a fallu créer des emplois à la con pour contrôler, administrer et surveiller. Ces emplois improductifs défient la logique du capitalisme, et poussent l'auteur à une hypothèse : « le système actuel n'est pas le capitalisme », mais est devenu un système d'extraction de rente[8].
2.2 Critiques[modifier | modifier le wikicode]
Le terme de bullshit jobs traduit incontestablement un phénomène réel, notamment l'aliénation au travail, et est utile pour penser et dénoncer le capitalisme. Cependant certaines analyses de Graeber peuvent être critiquées d'un point de vue marxiste.
D'abord, on doit différencier la question du ressenti des salarié·es sur l'utilité, de leur utilité pour les capitalistes - ce que Graeber ne fait pas toujours. On peut tout à fait avoir des travailleur·ses qui se sentent inutiles alors même qu'ils rapportent du profit aux actionnaires de leur entreprise. Leur travail peut même être nuisible à la société globalement, tout en étant rentable pour quelques capitalistes.
Par exemple, les sondages montrent que ce sont les travailleur·ses de la finance et de la vente qui se sentent les plus inutiles (53%).[2] Cela exprime certainement le caractère déshumanisant de chercher les meilleures techniques marketing pour vendre des marchandises indépendamment des besoins sociaux et des limites écologiques, ou de chercher à maximiser le cours de bourse d'une entreprise, indépendamment des conséquences. Pourtant sans la vente des marchandises, pas de réalisation de la survaleur, donc pas de profit. Et sans la finance pour assurer la circulation des capitaux privés, le capitalisme serait beaucoup moins dynamique.
Or Graeber lie fortement les aspects subjectifs et objectifs. Il affirme par ailleurs que celles et ceux qui se sont les plus utiles à la société sont aussi les moins payé·es et considéré·es (même s'il reconnaît exceptions, comme les médecins). On peut y voir une certaine tendance aux explications idéalistes (explications « par l'idéologie ») au détriment d'explications économiques et structurelles. Graeber affirme que le «néolibéralisme » contredit les principes d'efficacité du capitalisme[9], et se retrouve à employer un très grand nombre de personnes à ne rien faire, comme l'URSS avant sa chute.[6]
Mais comme d'autres le soulignent, même des emplois dont la forme est très bureaucratique peuvent avoir une raison d'être[10]. Soit une raison d'être directement reliée aux intérêts capitalistes, soit une raison d'être découlant de la tentative de réguler et de concilier différents intérêts contradictoires (intérêts capitalistes et réglementations étatiques qui impose le respect de certaines règles de concurrence, et, partiellement, de certaines règles de protection des salarié·es, des consommateur·ices, de l'environnement...). Graeber survole parfois le phénomène en en faisant une critique idéologique (des jobs à la con, absurdes...) qui empêche de comprendre pleinement comment la société capitaliste les produit, et comment on peut en sortir.
3 Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ John Maynard Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants, 1930
- ↑ 2,0 et 2,1 YouGov, What are the most meaningless jobs?, April 3, 2024
- ↑ « Bureaucratie : quand la paperasse envahit nos vies », sur francetvinfo.fr, (consulté le 4 mai 2023).
- ↑ « Absurdes et vides de sens : ces jobs d’enfer », Le Monde, .
- ↑ Gaspard Koenig, « Les « bullshit jobs » sont l'avenir du capitalisme », sur Les Échos, .
- ↑ 6,0 et 6,1 (en) « David Graeber interview: ‘So many people spend their working lives doing jobs they think are unnecessary’ », The Guardian, .
- ↑ Margaux Tywoniuk, « Comprendre le phénomène des "bullshit jobs" », sur fondation-travailler-autrement.org, 4 mai 2016
- ↑ David Graeber, Bullshit Jobs, Paris, Les Liens qui libèrent, , 416 p. (ISBN 979-10-209-0633-5), « Bref retour sur les trois niveaux de causalité ».
- ↑ « Faut-il condamner les « jobs à la con » ? », sur contrepoints.org, (consulté le 15 mars 2017).
- ↑ « Comment la société produit des métiers «inutiles» », Le Figaro, (consulté le 15 mars 2017).
