Avant-propos au Tome I de la Correspondance Marx-Engels

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Avec le présent volume commence une grande entreprise : l'édition de la correspondance intégrale de Marx et d'Engels. Sans doute n'est-il pas besoin de souligner longuement l'importance d'une telle publication. Jamais encore peut-être l'intérêt porté chez nous aux fondateurs du socialisme scientifique, à leurs œuvres, n'avait été aussi grand, en particulier dans la jeunesse. Or les quelque 4100 lettres que nous nous proposons de publier en traduction française constituent un complément indispensable aux écrits de Marx et d'Engels. Elles en expliquent la genèse et en précisent, en éclairant la signification et la portée.

Lorsque fut publiée en 1913 pour la première fois une partie de cette correspondance, Lénine écrivit :

« Le lecteur voit se dérouler devant ses yeux avec une étonnante vie l'histoire du mouvement ouvrier du monde entier, aux moments les plus importants et dans les points les plus essentiels. Plus précieuse encore est l'histoire de la politique de la classe ouvrière. Sous les prétextes les plus variés, dans les divers pays du vieux monde et dans le nouveau monde, à des moments historiques différents, Marx et Engels débattent des principes essentiels touchant à la manière de présenter les tâches politiques de la classe ouvrière. Et l'époque couverte par la correspondance est justement celle où la classe ouvrière se dégage de la démocratique bourgeoise, l'époque de la naissance d'un mouvement ouvrier indépendant, l'époque de la définition des bases de la tactique et de la politique prolétariennes. »

Et il ajoute un peu plus loin :

« Si l'on essaie de définir en un mot, pour ainsi dire : le foyer de toute la correspondance, ce point central vers lequel converge tout le réseau d'idées exprimées et débattues, ce mot sera la dialectique[1]. »

De fait, en lisant cette correspondance, on parcourt pas à pas les phases principales de la naissance et du développement du marxisme. Mieux : on assiste à cette naissance qui n'alla pas sans douleur. On voit comment dès le début l'élaboration d'une théorie révolutionnaire s'alliait à sa mise en œuvre, à une pratique révolutionnaire.

Lénine a souligné l'intérêt proprement politique de cette correspondance. Son intérêt historique et humain n'est pas moindre. Par leurs œuvres, nous connaissons la pensée des fondateurs du marxisme ; dans leurs lettres, nous les voyons vivre, se débattre au milieu des mille difficultés de l'existence, résoudre les mille problèmes qui se posent à eux, réagir aux événements, aux attaques de leurs ennemis, etc. Nous découvrons leur culture prodigieuse, l'ampleur de leurs connaissances, Un simple exemple : Marx savait le latin et le grec, le français et l'anglais. Plus tard il se mit à étudier l'espagnol et l'italien de façon à lire Don Quichotte et Dante dans le texte, tandis qu'Engels se lançait dans l'étude du persan. En novembre 1869, Marx écrit à Kugelmann :

«... en plus, il me faut travailler le russe : on m'a en effet envoyé de Pétersbourg un livre sur la situation de la classe laborieuse en Russie (paysans inclus naturellement)[2]. »

Et effectivement, quelques mois plus tard il commence à lire les ouvrages russes dans le texte.

Pendant la période sur laquelle s'étend la correspondance publiée dans ce premier volume : 1835-1848, Marx a écrit ses Manuscrits économico-philosophiques, Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre ; Marx et Engels ont rédigé ensemble La Sainte Famille, L'Idéologie allemande, le Manifeste communiste. Or les lettres nous proposent souvent une première approche des sujets traités dans ces ouvrages. On y trouve des formulations frappantes, parfois plus précises que dans l'ouvrage lui-même, et, sur les événements ou les hommes, Marx et Engels s'expriment souvent avec plus de liberté ou de vigueur dans leur correspondance privée qu'ils ne pouvaient le faire dans des œuvres soumises à la censure.

En lisant les lettres de Marx, on voit comment entre 1842 et 1844 il passe de l'idéalisme au matérialisme et comment le démocrate radical qu'il était devient communiste. On voit Marx incarner peu à peu ce type de philosophe que définit la XIe thèse sur Feuerbach : des hommes qui ne se bornent plus à interpréter le monde, mais s'emploient à le transformer.

On sera frappé, dans cet ordre d'idées, par la vivacité des critiques adressées aux Jeunes-Hégéliens, particulièrement au groupe des « Affranchis » berlinois. On notera la formule que Marx emploie dans une lettre du 25 août 1842 à Dagobert Oppenheim :

« Il faut faire comprendre et développer la véritable théorie sans sortir d'une situation concrète et d'un état de choses donné. »

Dans sa lettre à Feuerbach du 3 octobre de l'année suivante, Marx condamne la philosophie de Schelling en ces termes :

« Attaque Schelling, c'est donc attaquer indirectement l'ensemble de notre politique et notamment la politique prussienne. »

On sait quelle a été l'influence de Feuerbach sur Marx ; pourtant, dès le début de 1843, il mesure les limites de cette philosophie qui met trop l'accent « sur la nature et trop peu sur la politique ». Or l'alliance de la nature et de la politique est, écrit Marx, « la seule alliance qui peut permettre à la philosophie d'aujourd'hui de devenir vérité ». Et l'année précédente déjà il annonçait que, dans un article qu'il avait l'intention d'écrire, il allait entrer en conflit avec Feuerbach[3].


Il y a quelque chose d'émouvant à voit naître une amitié aussi solide, d'une eau aussi pure, que celle qui unit toute leur vie Engels et Marx. A partir de leur deuxième rencontre, à Paris, en août 1844, leurs relations se font plus étroites, leur collaboration ne va pas cesser.

Dès le début, ils se spécialisent. Engels écrit le 17 mars 1845 : « Tu prendras la France, moi l'Angleterre » [comme objet d'étude]. Mais dès le début, sans s'être concertés, ils constatent leur accord de fond. De Barmen, Engels écrit à Marx à Bruxelles :

« Il est remarquable qu'outre l'histoire de la Bibliothèque, je me sois rencontré avec toi sur un autre projet. »

Ils sont d'accord pour publier une collection des principaux ouvrages socialistes et pour critiquer les théories économiques de Friedrich List.

Dès le début, cette amitié, fondée sur une convergence politique profonde, suppose une franchise totale. Engels ne dissimule nullement les défauts de La Sainte Famille :

« L'ouvrage est trop long... La majeure partie de la critique de la spéculation et de l'être abstrait restera absolument incompréhensible au grand public », etc.

Leur amitié est assurée, si solide que ni les vicissitudes de l'existence, ni quelques désaccords passagers et mineurs ne la sauraient ébranler. On verra dans la suite de la correspondance tout ce que Marx doit à Engels : non seulement d'avoir pu réaliser son œuvre (sans l'aide multiple d'Engels, Le Capital n'aurait pas été écrit), mais d'avoir tout simplement pu survivre aux misères de l'exil[4]. Marx n'est pas l'homme des effusions lyriques. D'où l'intérêt de cette phrase qui date de novembre 1848 :

« Penser que j'aurai pu te laisser tomber ne fût-ce qu'un instant est invention pure. Tu restes toujours mon ami intime[5], comme moi, j'espère, je reste le tien. »

Cette intimité mutuelle faite de respect et de confiance réciproques, nous la voyons naître, se développer, se préciser, s'affermir, notamment dans et par la participation à l’œuvre commune, l'élaboration d'une théorie, la création d'un parti révolutionnaire, la lutte contre les ennemis ou les faux amis communs.

Plus généralement cette correspondance est une source irremplaçable pour la biographie des deux hommes.

On trouvera par exemple au début du premier volume toute une correspondance inédite du jeune Engels, plus de cinquante lettres à des amis ou à des membres de sa famille. Engels avait alors entre 18 et 22 ans. Littéralement son esprit se forme sous nos yeux : on le voit échapper à l'influence de la religion :

« Tu sais, piétiste je ne l'ai jamais été ; mystique, un temps, mais ce sont là tempi passati ; actuellement je suis un surnaturaliste honnête, très libéral envers autrui. Je ne sais pas combien de temps je le resterai, mais j'espère le rester, bien que j'incline tantôt davantage, tantôt moins vers le rationalisme », écrit-il à Friedrich Graeber en avril 1839.

On s'amuse à lire ces lettres primesautières, ornées de dessins à la plume, souvent humoristiques, révélateurs à la fois de ce que pense Engels et des mœurs et coutumes de ces contemporains.

Mêmes révélations sur Marx. La lettre à son père est bien connue[6]. Souvent telle phrase nous précise un détail matériel, telle autre affirme un trait de caractère :

« J'en ai assez de l'hypocrisie, de la sottise, de l'autorité brutale, j'en ai assez de notre docilité, de nos platitudes, de nos reculades et de nos querelles de mots[7]. »

Ne sent-on pas déjà l'homme intraitable qui ne cédera jamais sur ses convictions s'il n'hésite pas à nuancer, voir à corriger son jugement sur tel ou tel homme ? Mais la biographie s'ouvre brusquement sur un jugement porté sur l'Allemagne :

« Je ne peux plus rien entreprendre en Allemagne. Ici on se falsifie soi-même. »

Ou encore à partir d'une expérience personnelle, Marx lance une phrase de portée politique générale :

« Il est mauvais d'assurer des tâches serviles, fût-ce pour la liberté et de se battre à coups d'épingle et non à coups de massue. »

Pour l'historien, cette correspondance est précieuse à un double titre. D'abord elle permet d'établir les étapes successives de l'élaboration de la doctrine communiste. Mais surtout elle fournit des renseignements très précis sur la bourgeoisie libérale rhénane, ses attitudes et ses réactions, et plus encore sur les milieux de l'émigration allemande, à Paris notamment.

Marx a de bonne heure compris quel danger représentaient les illusions des bourgeois libéraux, qui attendaient beaucoup de la monarchie constitutionnelle.

Il montre la nécessité de combattre le parti religieux — au lieu de se borner à une opposition interne :

« Sur les bords du Rhin, c'est le parti religieux qui est le plus dangereux. Ces derniers temps l'opposition s'est trop habituée à se manifester à l'intérieur de l'Eglise[8]. »

De plus en plus la politique devient un domaine distinct de la philosophie : plus exactement, toute philosophie qui veut agir réellement sur les hommes et les choses doit s'occuper de politique. Mais les Jeunes-Hégéliens s'y résolvent mal. Et c'est la raison profonde de la rupture et des critiques de plus en plus violentes que Marx et Engels vont leur adresser :

« Chez nous, braves moralistes allemands, les choses de la politique ressortissent aux questions de forme[9]. »

Rédacteur de la Nouvelle Gazette rhénane, Marx fait l'expérience de la lutte politique pratique. Il se refuse à combattre en restant assis « dans le fauteuil confortable de l'abstraction[10] ». Inversement, il comprend que, dans le quotidien, il n'est pas commode de débattre de problème philosophiques abstraits. Il faut choisir le bon terrain :

« Les journaux n'offrent le terrain qui convient à de telles questions qu'à partir du moment où elles sont devenues des questions touchant l’État réel, des questions pratiques. »

Et quelques mois plus tard dans une lettre à Ruge, résumant sa position vis-à-vis des « Affranchis » berlinois, il montre en fait dans quelle direction il va désormais poursuivre ses travaux :

« Je les invitai à ne pas se contenter de vagues raisonnements, de phrases pompeuses à ne pas se montrer trop complaisants vis-à-vis d'eux-mêmes, à s'attacher à analyser exactement les situations concrètes et à faire preuve de connaissances précises[11]. »

Nous n'avons dans cet avant-propos ni l'intention ni la possibilité de retracer par le menu la genèse du socialisme scientifique, ni l'évolution de Marx et d'Engels qu'éclaire, on le voit, la lecture de ces lettres de jeunesse[12].

C'est surtout dans les premières lettres d'Engels à Marx, réfugié à Paris puis à Bruxelles, que nous assistons à l'éveil du mouvement qui aboutira en Allemagne à la révolution de 1848.

« Nous tenons en ce moment partout des réunions publiques, en vue de créer des associations pour la promotion des ouvriers ; cela occasionne beaucoup de remous parmi les Germains et attire l'attention des philistins sur les questions sociales[13]. »

En même temps, dans ces associations, les jeunes révolutionnaires s'agitent :

« A Cologne, le Comité pour l'élaboration des statuts [de l'Association] se compose pour moitié des nôtres. »

Les idées socialistes pénètrent en Allemagne, venant de Paris.

« Ce qui me procure un plaisir tout particulier, c'est de voir la littérature communiste s'implanter en Allemagne. C'est maintenant un fait accompli [...] C'est aller diablement vite ! [...] Chaque fois [...] que j'entre dans un bistrot, ce sont de nouveaux progrès, de nouveaux prosélytes[14]. »

Bien entendu, ces jeunes philosophes, ces « communistes » comme ils se nomment, touchent surtout leur milieu, c'est-à-dire la bourgeoisie libérale.

« La bourgeoisie discute politique et va à l'église ; le prolétariat fait quoi ? Nous ne le savons pas et nous pouvons difficilement le savoir[15]. »

Mais il y a encore beaucoup de confusion dans les esprits. Engels presse Marx d'écrire des brochures où les communistes puiseraient leurs idées :

« Tous ces Germains ont encore une idée fort vague de la mise en pratique du communisme[16]. »

Lui-même veut décrire ce qui existe déjà en Amérique et en Angleterre. « Donc, travaillons ferme et imprimons vite », écrit-il.

Il pense que « tant qu'on n'aura pas donné, dans une série de textes écrits, un exposé logique et historique des principes sur lesquels nous nous fondons, en les présentant comme la conséquence de l'évolution des idées et de notre histoire, toute cette agitation ne sera que demi-inconscience et, chez la plupart, une suite de tâtonnements aveugles. »

L'élaboration de la doctrine va requérir plus d'efforts et de patience que, dans son ardeur juvénile, Engels ne le supposait. Ces lettres de jeunesse nous font suivre pas à pas, vivre au jour le jour les batailles que les deux amis, et le petit noyau de leurs fidèles, vont livrer. Sur le plan philosophique, Marx et Engels mettent en ordre leur propre conscience en « réglant leur compte » aux Jeunes-Hégéliens. La Sainte Famille, L'Idéologie allemande sont le témoignage de ce combat.

Au moins cette correspondance illustre-t-elle de façon très vivante les rapports personnels des deux amis avec Moses Hess, Bruno Bauer, Arnold Ruge, Feuerbach, Wolff, Weydemeyer et tant d'autres. Mais bientôt le terrain de la lutte se déplace. Il ne s'agit plus seulement de battre des philosophes sur le terrain des idées, il faut gagner des ouvriers aux idées du socialisme scientifique. Il ne s'agit plus uniquement de débattre des principes du communisme, il faut les mettre en pratique, fonder un parti politique qui se propose de les appliquer.

Le Comité de correspondance communiste fondé à Bruxelles a dépêché Engels à Paris en août 1846. Il y restera près d'un an jusqu'en juillet 1847. A Paris, il est chargé de faire de la propagande auprès des ouvriers et artisans allemands, alors sous l'influence des idées de Weitling, de Grün, représentant du « socialisme vrai », et de Proudhon.

La lecture des lettres par lesquelles Engels informe Marx ou le Comité de correspondance de Bruxelles de la situation politique à Paris et spécialement de ce qu'on dit, de ce qu'on fait, de ce qu'on pense au sein de la colonie allemande, est indispensable à quiconque veut connaître exactement le climat qui y règne, le comportement et les convictions des tailleurs ou des menuisiers allemands. On voit comment les idées communistes pénètrent, grâce aux débats opiniâtres que mène Engels, dans les « communes » de la Ligue des justes. Lui-même est amené à préciser ses idées :

« Je donnai donc des intentions des communistes la définition suivante : 1. Faire prévaloir les intérêts des prolétaires contre ceux des bourgeois. 2. Atteindre ce but en supprimant la propriété privée et en la remplaçant par la communauté des biens. 3. Pour réaliser ces objectifs, ne pas admettre d'autres moyens que la révolution violente et démocratique[17]. »

A Paris, Engels ne se borne pas à gagner à ses vues Ewerbeck[18] et à battre Grün sur le terrain politique. Il prend contact avec les socialistes français : Flocon, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Cabet, etc.

Le premier, avant même la parution de l'ouvrage de Proudhon : Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère, il en montre, sur le plan économique, la faiblesse, voire l'absurdité[19]. On sait que Marx développera ces critiques dans sa lettre à Annenkov[20] et dans son ouvrage Misère de la philosophie.

Ces lettres nous informent aussi avec précision sur l'activité des milieux politiques français, des milieux socialistes à l'avant-veille de la révolution de 1848. Comme Marx et Engels ont séjourné à plusieurs reprises à Paris, comme Marx a étudié de très près les théories socialistes et la Révolution française, ce premier tome intéresse tout particulièrement le public français[21].

On ne saurait trop souligner enfin le caractère vivant, la pétulance, la liberté d'expression de ces lettres. Ce sont des jeunes gens de vingt ou vingt-cinq ans qui les ont écrites. Durs avec leurs adversaires, en proie aux pires difficultés, ils savent rires et on se prend souvent soi-même à sourire en lisant ces pages. Jamais anodine, cette correspondance n'est pas uniformément grave. En la lisant maint lecteur verra peut-être apparaître un visage de Marx et surtout d'Engels qu'il ne soupçonnait pas.

Une grande partie des lettres que contient le premier tome est totalement inconnue du public français. Un grand nombre d'entre elles n'ont été publiées dans l'original que ces dernières années. Quelques-unes enfin viennent tout juste d'être découvertes.

La première publication d'une partie importante de la correspondance de Marx-Engels date de 1913 : quatre volumes parurent alors sous la responsabilité d'August Bebel et d'Eduard Bernstein. Mais Bernstein avait opéré un tri parmi les lettres dont il disposait, en écartant un certain nombre. En outre il procéda à des coupures et à des altérations : il atténua ou modifia telle ou telle formule qui lui paraissait trop violente ou trop contraire à ses points de vue. L'ampleur des coupures est fort variable : elle va d'un mot ou d'une phrase à des pages entières.

Le parti social-démocrate allemand publia également, soit dans des revues, soit en volume, une partie des lettres de Marx et d'Engels à des tiers : Kugelmann, Freiligrath notamment. Mais on constate (comme c'était déjà la cas dans le volume qui contenant les lettres de Marx et d'Engels à Sorge[22]) des coupures ou des altérations. Souvent furent éliminés en particulier les passages où Marx (ou Engels) critiquait les dirigeants de la social-démocratie et leur tactique.

Ce n'est qu'en 1929-1931 que l'Institut du marxisme-léninisme de Moscou assura, sous la direction de Riazanov, la publication de la correspondance complète[23]. Encore ne s'agissait-il que des lettres échangées entre Marx et Engels. Les lettres à des tierces personnes parurent, en russe, de 1934 à 1946, dans les volumes XXV à XXIX des « Sotchinénia ».

En allemand, la correspondance est contenue pour l'essentiel dans les volumes 27 à 39 des Marx-Engels Werke publiés par l'Institut du marxisme-léninisme de Berlin. Ces volumes ont recueilli un grand nombre de lettres entre temps découvertes et qui ne figuraient pas dans la 1ère édition russe.

En France avaient paru de 1930 à 1934 aux éditions Costes neuf volumes de correspondance (traduction Molitor)[24]. Cette édition ne contient qu'une partie des lettres échangées entre Marx et Engels. Actuellement épuisée, elle est en outre peu satisfaisante. Elle semble avoir été effectuée à partir de l'édition Bernstein-Bebel dont elle reproduit l'avant-propos. Elle ne compte aucun appareil critique sérieux et pour ainsi dire pas de notes. En outre ont été publiées, par le même éditeur, les Lettres à Sorge et par les Editions sociales internationales en 1930, les Lettres à Kugelmann. Ces publications et ces traductions présentent beaucoup de lacunes et d'insuffisances.

Après la Seconde Guerre mondiale, des lettres de Marx ou d'Engels ont paru à plusieurs reprises dans diverses revues (La Pensée, la Nouvelle Critique notamment). En outre, on en trouve un certain nombre qui se rapportent plus précisément à tel ou tel ouvrage de Marx ou d'Engels, en appendice de ces oeuvres publiées aux Editions sociales. C'est ainsi qu'à la fin de La Guerre civile en France on peut lire un certain nombre de lettres de Max à Kugelmann sur la Commune de Paris, qu'en annexe au tome III du Livre Ier du Capital[25] on trouve une partie de la correspondance échangée entre Marx et Engels sur cet ouvrage, etc.

De 1956 à 1959, Emile Bottigelli publiait aux Editions sociales la Correspondance, en grande partie inédite, échangée entre Engels et Paul et Laura Lafargue de 1869 à 1895. En 1964, paraissait chez le même éditeur les Lettres sur « Le Capital »[26] (234 lettres ou extraits de lettres groupés autour d'un même thème). Cet ouvrage portrait en surtitre « Correspondance Marx-Engels » et annonçait somme toute la présente édition. En mars 1971 a été publiée par les Editions sociales une édition revue et fortement augmentée des Lettres à Kugelmann.

En règle générale on ne trouvera pas ici les lettres des correspondants ou des proches de Marx et d'Engels. Cette règle toutefois comporte des exceptions. Nous n'avons pas écarté telle ou telle réponse quand nous la possédions et que son intérêt était évident. C'est ainsi qu'on trouvera dans le présent volume des lettres du père et de la mère de Karl Marx. En outre, nous publions un grand nombre de lettres de Jenny, fiancée puis épouse de Marx, qui s'intègrent tout naturellement à cette correspondance.

Si nous sommes partis, pour traduire cette correspondance, des textes de la récente édition allemande[27], nous n'avons point adopté son classement (qui était d'ailleurs celui de la 2e édition russe). Y sont classées à part les lettres échangées entre Marx et Engels. Vient ensuite un second groupe qui comprend les lettres de Marx et d'Engels à des tierces personnes. Enfin un troisième groupe comprend des lettres de proches ou d'amis, par exemple les lettres de Jenny Marx à Engels, etc.

Il arrive aussi que des lettres ne figurent pas à leur place « chronologique », soit que les éditeurs ne se soient résolus à les publier que tardivement (c'est le cas des lettres de jeunesse d'Engels, de la lettre de Marx à son père qui figurent dans des volumes de Compléments, et non dans le tome 27 où commence la publication de la correspondance), soit que ces lettres aient été découvertes en cours d'édition (ainsi les 21 lettres à la fin du tome 39), soit que leur importance ait conduit les éditeurs à les insérer dans le volume des œuvres de la période correspondante (c'est ainsi que plusieurs lettres de Marx à Ruge qui datent de 1843 figurent dans le tome 1[28]).

Nous avons cru préférable de regrouper toutes les lettres et d'adopter un ordre strictement chronologique. Il est fréquent et effet que le même événement soit commenté dans une lettre de Marx à Engels, et dans des lettres que Marx écrit à la même époque à Kugelmann ou Weydemeyer, etc. Il est intéressant pour le lecteur d'avoir sous les yeux, pour ainsi dire côte à côte, ces divers commentaires, ces points de vue successifs. On y suivra plus facilement l'élaboration, l'évolution de la pensée de Marx ou d'Engels. En outre tel passage d'une lettre éclairera tel développement, plus concis, de la suivante. L'enchaînement n'est pas rompu. L'ensemble y gagne en clarté et en logique. Les personnages apparaissent et disparaissent comme ils sont apparus et ont disparu dans l'histoire. Le classement en plusieurs groupes force le lecteur à une gymnastique compliquée. Nous sommes heureux de constater que les éditeurs de la nouvelle MEGA ont décidé, eux aussi, d'adopter un classement chronologique.

Nous avons, pour cette édition, conservé une partie des dispositions adoptées pour les Lettres sur « Le Capital ». Nous avons replacé en tête de chaque lettre sa date qui, sur l'original, figure souvent à la fin.

Un certain nombre de lettres de Marx ou d'Engels : à Annenkov, à Lavrov, à Plékhanov, etc., sont écrites directement en français ; nous les avons évidemment reproduites sans en modifier les particularités stylistiques. Ces lettres sont signalées par un astérisque à côté du nom du correspondant.

Les lettres marquées de deux astérisques ont été écrites en anglais : nous nous sommes bornés à en donner la traduction française.

Marx et Engels avaient l'habitude de truffer littéralement leur correspondance d'expressions anglaises, latines, et même russes. Nous les avons conservées, mais, pour ne pas gêner trop la lecture, nous en donnons entre crochets, dans le corps même de la lettre, la traduction française. Les mots et expressions françaises sont également très nombreux. Nous les avons imprimés en italique en les faisant suivre d'un astérisque. Nous n'ajoutons une note de bas de page que s'il s'agit d'un passage relativement long, ou si la présence de mots en italiques dans l'original risquait d'entraîner quelconque confusion. Pour les journaux et les ouvrages cités, nous avons la plupart du temps donné les titres dans la longue originale, en les faisant suivre d'une traduction entre crochets, sauf pour les ouvrages très connus en français, par exemple La Sainte Famille, L'Idéologie allemande, etc.

D'une façon générale les crochets signalent des ajouts. Par exemple nous avons complété entre crochets les titres de journaux, les noms de personnages que Marx et Engels avaient coutume de réduire à leurs seules initiales.

Pour les notes, nous avons adopté le système suivant : chaque fois qu'apparaît un personnage nouveau on trouvera en bas de page une note le concernant. Par la suite, il est considéré comme connu. On le retrouvera, avec les indications de page, dans l'index des noms. Les événements, les organisations dont il est question dans le texte seront expliqués dans des notes de bas de page.

La traduction a été assurée par une équipe de germanistes — universitaires pour la plupart — dont les noms figurent en tête du présent volume et à qui nous tenons à exprimer nos remerciements. Sans leur travail, leur compétence et leur dévouement, cette édition n'aurait pu être entreprise. Si elle est menée à bonne fin, ce sera grâce à eux.

Nous souhaiterions pour terminer faire appel à la collaboration de nos lecteurs. Ils ont entre les mains le premier volume d'une Correspondance qui en comportera une vingtaine. Qu'ils nous fassent part de leurs remarques, de leurs critiques : nous tâcherons d'en tenir compte pour améliorer les volumes ultérieurs.

La nécessité où nous nous trouvons de rééditer ce premier tome de la Correspondance Marx-Engels témoigne de l'intérêt que cet ouvrage a suscité. Cette seconde édition bénéficie de la parution récente, en République démocratique allemande, des premiers tomes de l'imposante édition MEGA (Marx-Engels Gesamtausgabe) dotée d'un vaste appareil critique. C'est ainsi que ce premier volume s'est augmenté d'une lettre d'Engels à Marie Blank (du 7 mars 1846) et d'une importante lettre de Marx à Werner von Veltheim (du 29 septembre 1847). Le lecteur les trouvera en annexe, en même temps que des compléments ou modifications à quatre autres lettres. Les changements de datation signalés par la MEGA figurent également à la fin de ce volume. Nous avons enfin dressé une liste des errata, modifié et complété un certain nombre de notes et, dans un souci d'harmonisation avec les tomes suivants, ajouté un index des œuvres qui faisait défaut dans la première édition de ce tome.

Octobre 1976.

Gilbert BADIA — Jean MORTIER.

  1. Lénine : Œuvres, Editions Sociales, t. 19, La correspondance entre Marx et Engels.
  2. K. Marx, Lettre à Ludwig Kugelmann, 29 novembre 1869.
  3. Engels, de son côté, critique très sévèrement, en août 1846, l'ouvrage de Feuerbach : Das Wesen der Religion, cf. lettre du 19 août 1846.
  4. Cette aide matérielle se manifeste dès le début. Engels se propose d'envoyer à Marx les honoraires qu'il va percevoir pour La Situation de la classe laborieuse en Angleterre ; il se met en quête d'un logement pour lui à Ostende, etc.
  5. Le terme allemand Intimus exprime une intimité plus exclusive que l'expression française : ami intime.
  6. Marx, à dix-neuf ans (1837), y fait longuement le point examinant ses activités, ses goûts antérieurs et précisant son évolution philosophique.
  7. Lettre à Ruge du 25 janvier 1843.
  8. Lettre à Ruge, 9 juillet 1842.
  9. Lettre à Ruge, 20 mars 1842.
  10. Lettre à Dagobert Oppenheim, 25 août 1842.
  11. Lettre à Ruge, 30 novembre 1842.
  12. On se reportera utilement à la présentation des Manuscrits de 1844 de L'Idéologie allemande, Editions sociales, 1977, et à l'ouvrage d'E. Bottigelli : Genèse du socialisme scientifique, Editions sociales, 1967.
  13. Lettre à Marx, 19 novembre 1844.
  14. Lettre à Marx, 20 janvier 1845.
  15. Lettre à Marx, 17 mars 1845.
  16. Lettre à Marx, début octobre 1844.
  17. Lettre au Comité, du 23 octobre 1846.
  18. Réfugié allemand jouissant d'une certaine influence auprès des ouvriers allemands.
  19. Lettre au Comité, du 16 septembre 1846 ; lettre à Marx, du 18 septembre 1846, etc.
  20. Lettre à Annenkov, du 28 décembre 1846. Dans cette lettre qui figure dans les Lettres sur « Le Capital » et dans Etudes philosophiques, Marx exprime sa conception du matérialisme historique.
  21. On notera qu'Engels et Marx truffent leurs lettres d'expressions françaises et que Marx écrit en français la lettre à Annenkov, rédige en français Misère de la philosophie.
  22. Sorge avait fait publier en 1906 (éd. Dietz, Stuttgart) la correspondance qu'il avait reçue de Marx et d'Engels, mais en en coupant certains passages.
  23. Première version de la MEGA (Marx-Engels Gesamtausgabe), 3e section publiée à Berlin en 1929.
  24. Bracke a collaboré seulement à la traduction des premiers volumes.
  25. Editions sociales, 1969, Quelques lettres figurent en annexe aux deux tomes des œuvres de Marx publiés dans la Bibliothèque de la Pléiade (Paris, 1963 et 1968).
  26. Lettres sur « Le Capital », présentées et annotées par Gilbert Badia. L'avant-propos de cet ouvrage se terminait par ces mots : « Nous espérons [...] que ce recueil [...] donnera au lecteur un aperçu de la richesse et de l'intérêt d'une correspondance immense qu'on ne saurait plus tarder à publier en français dans sa totalité. »
  27. Marx-Engels Werke, Dietz Verlag, Berlin 1963-1968.
  28. Ces lettres avaient paru dans les Annales franco-allemandes.