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Special pages :
Lettre à Arnold Ruge, 30 novembre 1842
| Auteur·e(s) | Karl Marx |
|---|---|
| Écriture | 30 novembre 1842 |
Cologne, le 30 novembre [1842].
Cher ami,
Ma lettre d'aujourd'hui s'en tiendra aux « complications » que nous valent les « Affranchis ».
Vous savez déjà que la censure nous malmène quotidiennement sans merci, en sorte que le journal a souvent du mal à paraître. C'est ainsi qu'ont sombré une foule d'articles des « Affranchis ». Je me suis permis moi-même d'en supprimer autant que le censurer ; Meyen et consorts nous ont adressé en effet par monceaux des barbouillages incendiaires et vides d'idées, écrits sans soin et vaguement mêlés d'athéisme et de communisme (que ces messieurs n'ont jamais étudié), et se sont habitués, étant donné que Rutenberg manque totalement d'esprit critique, d'indépendance et de capacité, à regarder la Rh[einische] Z[eitung] comme l'instrument docile de leur volonté : je n'ai pas cru pouvoir tolérer plus longtemps que le journal serve de dépotoir. Cette suppression de quelques inappréciables productions de la « se libérer de toute pensée », a donc été la première cause d'un assombrissement du ciel de Berlin.
Rutenberg, à qui déjà la rubrique allemande a été retirée (son activité consistait principalement à mettre la ponctuation), et à qui mon intervention seule avait valu de se voir confier provisoirement la rubrique française, Rutenberg, grâce à la monstrueuse sottise de notre providence gouvernementale, a eu la chance de passer pour dangereux, bien qu'il ne fût dangereux pour personne, sinon pour la Rheinische Z[eitung] et pour lui-même. Le renvoi de Rut[enberg] a été exigé de force. L'administration prussienne, ce despotisme prussien, le plus hypocrite, le plus fourbe, a épargné aux gérants une scène désagréable, et le nouveau martyr, qui joue déjà non sans virtuosité, par ses jeux de physionomie, son maintien et son langage, le rôle de martyr tout pénétré de son personnage, exploite la situation, écrit au monde entier, écrit à Berlin qu'en sa personne c'est l'esprit même de la Rh[einische] Z[eitung] qui est exilé et que ce journal adopte maintenant une autre position à l'égard du gouvernement. A cela sont venues s'ajouter, cela va de soi, des démonstrations des héros de la liberté sur les bords de la Sprée, « cette eau sale qui lave les âmes et délave le thé ».
Enfin à tout cela son venus s'ajouter, pour combler la mesure des Olympiens irrités, les rapports que vous et H[erwegh] entretenez avec les « Affranchis ».
Il y a quelques jours, j'ai reçu une lettre du petit Meyen — sa « catégorie » favorite, en quoi il a grandement raison, est le devoir — où il m'invite à m'expliquer sur mes rapports 1. avec vous et H[erwegh], 2. avec les Affranchis, 3. avec les nouveaux principes de la rédaction et sa position à l'égard du gouvernement. J'ai répondu immédiatement et exprimé ouvertement mon point de vue sur les défauts que présentent leurs articles : ils trouvent la liberté dans une forme licencieuse, sans-culottesque et par là-même commode, plutôt que dans un contenu libre, c'est-à-dire indépendant et qui aille au fond des choses. Je les invitai à ne pas se contenter de vagues raisonnements, de phrases pompeuses, à ne pas se montrer trop complaisants vis-à-vis d'eux-mêmes, à s'attacher à analyser exactement les situations concrètes et à faire preuve de connaissances précises. Je leur expliquai que je tenais pour déplacée, que dis-je, pour immorale, l'introduction subreptice de dogmes communistes et socialistes, donc d'une nouvelle conception de la vie, dans des comptes-rendus de théâtre, etc., qui n'ont rien à voir avec elle, et que je désirais une discussion toute différente et plus approfondie du communisme, si ce sujet devait venir en discussion. J'ai exprimé ensuite le désir que la religion soit critiquée à travers la situation politique plutôt que la situation politique à travers la religion, parce que ce détour répond mieux à la nature d'un journal et à la forme du public, parce que la religion, vide de substance par elle-même, ne tire pas son existence du ciel, mais de la terre, et s'écroule d'elle-même dès qu'on détruit l'absurde réalité dont elle est la théorie. Enfin je voulais que, si l'on parlait de philosophie, l'on jouât moins avec le label « Athéisme et Cie » (cela fait penser aux enfants qui assurent à qui veut les entendre qu'ils n'ont pas peur du loup-garou), mais qu'on exposât plutôt au peuple le contenu de l'athéisme. Voilà tout.
Hier, voilà que je reçois de Meyen une lettre fort impertinente : il n'avait pas encore reçu mon épître et me posait toutes sortes de questions : 1. je dois, dit-il, m'expliquer sur la position que j'adopte dans votre différend avec Bauer, dont j'ignore absolument tout ; 2. pourquoi n'ai-je pas laissé passer telle ou telle chose ; le conservatisme me guette ; 3. le journal de devrait pas modérer le ton, mais aller jusqu'au bout, au lieu de défendre ses positions dans une lutte qui échappe au public, mais qui n'en est pas moins opiniâtre et loyale. Pour finir, il relate d'une manière insultante les fiançailles de Herwegh, etc., etc.
Tout cela révèle une terrible dose de futilité ; futilité qui l'empêche de comprendre comment on peut, pour sauver un organe politique, sacrifier quelques hâbleries berlinoises, et de penser à rien d'autre qu'à ses histoires de petites coteries. En écrivant cette lettre, notre bonhomme s'est rengorgé comme un paon, s'est solennellement frappé la poitrine, amis la main à son épée, laissé tomber quelques mots concernant « son » parti, m'a menacé de disgrâce et a déclamé une tirade digne du marquis Posa — mais un peu plus mauvaise.
Comme nous avons à supporter maintenant du matin au soir les pires persécutions de la censure, les paperasseries ministérielles, les réclamations du Premier Président, les plaintes de la Diète, les cris des actionnaires, etc., etc. et que je reste à mon poste uniquement parce que je tiens pour mon devoir de faire échec, autant qu'il dépend de moi, à la réalisation des desseins du pouvoir, vous pouvez penser que je suis quelque peu agacé et que j'ai répondu assez vertement à M[eyen]. Il est donc vraisemblable que les « Affranchis » vont se retirer quelque temps. Je vous prie donc de manière pressante non seulement de nous soutenir vous-même de vos articles, mais aussi d'engager vos amis à faire de même.
Votre Marx.