Lettre à Karl Marx, 18 septembre 1846

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[Paris], 11 rue etc. ...
Le 18 septembre 1846.

Mon cher Marx,

Une foule de choses que je voulais t'écrire privatim [en privé] sont passées dans ma lettre d'affaires[1], parce que c'est elle que j'ai écrite d'abord. Mais que les autres lisent ces salades est cette fois sans importance.

Par une sorte de répulsion, je n'ai pu me décider jusqu'à présent à recopier les extraits de F[euerbach]. Ici, à Paris, ce truc-là vous paraît tout à fait vaseux. Mais à présent j'ai le bouquin[2] à la maison et je vais m'y mettre très bientôt. Le gentil bafouillage de Wey[demeyer] est touchant. Voilà un type qui commence par expliquer qu'il va rédiger un manifeste où il nous traite de salauds et qui souhaite ensuite que cela n'entraîne pas de différend sur le plan personnel. Même en Allemagne une telle attitude n'est possible qu'à la frontière du Hanovre et de la Prusse. Que ta période de mouise dure encore, c'est scandaleux. Pour nos manuscrits je ne vois pas d'autre éditeur que Leske et pendant les pourparlers il faudrait le maintenir dans l'ignorance des critiques adressées à ses éditions. Lœwenth[al] les refusera certainement sous toutes sortes de prétextes minables, il a refusé à B[ernays] une très bonne spéculation (la vie du Vieux d'ici, en deux volumes, le premier étant imprimé tout de suite et expédié au lendemain de la mort du Vieux, le second suivant immédiatement). En plus il est lâche, il dit qu'il risque d'être expulsé de Francfort. B[ernays] a des chances de se placer chez Brockhaus, qui bien sûr croit que le libre sera rédigé d'un point de vue bourgeois. Les Westphaliens[3] ont-ils expédié les manuscrits à D[aniel]s ? As-tu eu des détails sur le projet de Cologne ? Ce dont parlait Hess, tu sais ? Surtout la salade de Lüning est délicieuse. En la lisant, on voit le type en chair et en os, en train de déposer sa crotte dans son froc avec un air de respectabilité. Quand nous critiquons toute leur saloperie, ce noble cœur déclare qu'il s'agit d'une « auto-critique »[4]. Mais il arrivera bientôt à ces gars-là ce qui est écrit : « Et s'il n'a pas de fesses, sur quoi ce noble cœur pourra-t-il donc s'asseoir ?[5] » Et le Westphalien semble peu à peu constater qu'il n'a pas de fesses, ou pour reprendre l'expression de Moses, pas de « base matérielle » pour son communisme.

En ce qui me concerne, Püttmann n'a pas eu si tort que ça de dire que les Bruxellois collaboraient au Promotheus. Ecoute un peu avec quelle habileté la charogne a manigancé la chose. Comme j'avais moi aussi besoin d'argent, je lui ai écrit de faire voir enfin la couleur des honoraires qu'il me doit depuis des mois et des semaines. Le type répond : en ce qui concerne les honoraires pour l'article[6] publié dans le Bürgerbuch [l'Almanach du citoyen], il a chargé Leske de me les verser (toujours pas arrivés naturellement), mais en ce qui concerne le second article[7] paru dans le deuxième Rheinisches Jahrbuch [Annales rhénanes]... il a certes reçu l'argent de l'éditeur, mais comme les soi-disant communistes allemands l'ont laissé en plan, lui le grand P. avec son autre grand P., le Prometheus, de façon tout à fait scandaleuse, ... il s'est vu contraint lui, P. n° 1, d'utiliser ces honoraires (et parmi eux ceux d'E[werbeck], etc.) pour l'impression de P. n° 2, et il ne pourra nous les verser que dans x semaines !! Beaux procédés ! Si on ne leur fournit pas de manuscrits, ces types-là font main basse sur l'argent ; voilà comment on devient collaborateur et actionnaire de Prometheus.

J'ai lu hier soir chez les ouvriers d'ici, déjà imprimée, l'adresse de Londres[8]. Ça ne vaut rien. Ils s'adressent au « peuple », c'est-à-dire à ce qu'ils supposent être les prolétaires du Schleswig-Holstein, où ne rodent que des lourdauds de paysans bas-allemands et des Straubinger en mal de compagnonnage. Ce qu'ils ont appris des Anglais, c'est justement le côté absurde, l'ignorance totale de la situation réelle telle qu'elle se présente, l'incapacité à concevoir une évolution historique. Au lieu de répondre à la question, ils veulent que « le peuple » (qui, au sens qu'ils donnent à ce terme, n'existe absolument pas dans cette région) les ignore, se conduise pacifiquement, reste passif ; ils ne réfléchissent pas que malgré tout les bourgeois font ce qu'ils veulent. Si l'on enlève les imprécations à l'adresse des bourgeois qui sont assez superflues et ne s'accordent pas du tout avec leurs conclusions, (et qui pourraient tout aussi bien être remplacées par des phrases sur le free-trade [libre-échange]) la free-trade press [presse libre-échangiste] de Londres, qui ne veut pas voir le Schleswig-Holstein entrer dans le Zollverein [Union douanière], pourrait très bien avoir publié ce truc-là.

Que Julius soit à la solde de la Prusse et qu'il écrive pour Rother, plusieurs journaux allemands l'avaient déjà laissé entendre. Bourgeois[9] qui était si enchanté de ses nobles œuvres, à ce que disait d'E[ster], va être content de l'apprendre. A propos du Schleswig-Holstein : le cocher a écrit avant-hier 3 lignes à E[werbec]k pour lui dire de faire attention aux lettres : les Danois ouvrent tout. Il pense qu'on peut très bien en venir aux armes. Dubito [j'en doute], mais c'est bien que le vieux Danois[10] houspille si rudement les Schleswig-Holsteiniens. Au reste as-tu lu dans le Rheinische Beobachter le célèbre poème « Schleswig-Holstein, pays baigné des mers » ? Voici à peu près l'impression qu'il m'a faite. J'ai été incapable de retenir les paroles :

Schleswig-Holstein, pays baigné des mers,
Schleswig-Holstein, pays de peuples frères

Schleswig-Holstein, aux parlers allemands,
Schleswig-Holstein, aux grèves allemandes

Schleswig-Holstein, terre de ferveur,
Schleswig-Holstein, le feu au cœur

Lutte fièrement, Schleswig-Holstein, lutte,
Schleswig-Holstein, et ne cède pas !

Chante, Schleswig-Holstein, chante,
Schleswig-Holstein, frivolités danoises,

Schleswig-Holstein, que retentisse Schleswig-Holstein
dans tout le pays

Schleswig-Holstein, tu as de forts poumons,
Schleswig-Holstein, faible est ton bras

Schleswig-Holstein, sots jeunes gens,
Schleswig-Holstein, honte et scandale

Schleswig-Holstein, pays de peuples frères, reste fidèle,
ma patrie termine ce factum

C'est un affreux poème bien digne d'être chanté par des Dithmarses bien dignes à leur tour d'être portés aux nues par Püttmann.

Les bourgeois de Cologne se fâchent. Ils ont adressé une protestation à messieurs les ministres, ce qui pour des bourgeois allemands est le maximum. Le pauvre auteur du Discours du trône[11] ! Le voilà qui est en bisbille avec tous les conseillers municipaux de son royaume. D'abord la discussion théologique à Berlin, puis idem à Breslau, à présent l'histoire de Cologne. Le bougre ressemble du reste comme deux gouttes d'eau à Jacques Ier d'Angleterre qu'il semble vraiment avoir pris comme modèle. Tu vas voir qu'il ne vas pas tarder, comme l'autre, à faire brûler des sorcières.

Dans ma lettre d'affaires, j'ai commis une injustice criante à l'égard de Proudhon — puisque je n'en avais plus la place dans ladite lettre, il faut que je répare cela ici. Je croyais qu'il avait commis un petit non-sens, mais un non-sens qui se tiendrait encore dans les limites du sens commun. Mais hier, la chose a été discutée à nouveau et en détail, et là je me suis aperçu que ce nouveau non-sens est un non-sens qui dépasse vraiment tout à fait les bornes. Imagine-toi : des prolétaires doivent économiser de petites actions. Avec ces actions (on ne commence évidemment pas au-dessous de 10 ou 20.000 ouvriers), on crée d'abord un ou plusieurs ateliers, dans un ou plusieurs corps de métiers ; on y occupe une partie des actionnaires et : 1° les produits sont vendus aux actionnaires (qui, de cette manière, n'ont pas à payer de bénéfice), aux prix des matières premières augmenté de celui du travail ; 2° l'excédent éventuel est vendu au prix en vigueur sur le marché mondial. Au fur et à mesure qu'il s'accroît (du fait de nouveaux arrivants ou d'économies nouvelles des actionnaires anciens), le capital de la société est employé à l'installation de nouveaux ateliers et de nouvelles usines, etc., etc., jusqu'à ce que... tous les prolétaires soient occupés ; que toutes les forces productives existant dans le pays soient achetées et que les capitaux se trouvant aux mains des bourgeois aient perdu par ce moyen tout pouvoir de commander le travail et de procurer des bénéfices ! Et voila comment on supprime le capital « en inventant un organisme où le capital, c'est-à-dire les intérêts (rajeunissement[12] du droit d'aubaine[13] d'antan qu'on a en quelque sorte ramené à la lumière du jour), aura pour ainsi dire disparu ». Dans cette proposition qu'a répétée un nombre incalculable de fois le père Eisermann et qu'il avait donc apprise par cœur dans Grün, tu peux voir encore distinctement percer les formulations initiales de Proudhon. Ces gens ont l'intention d'acheter d'abord la France tout entière, et ensuite peut-être également le reste du monde, ni plus ni moins, grâce aux économies du prolétariat et en renonçant aux bénéfices et aux intérêts de leur capital. A-t-on jamais imaginé un plan aussi mirifique ? Et puisqu'on veut réaliser un tour de force, ne serait-il pas beaucoup plus rapide de frapper dans l'argent... du clair de lune des écus de cinq francs ? Et ici, les ouvriers, ces jeunes sots (je veux parler des Allemands) croient à toutes ces idioties ; eux qui ne peuvent même pas garder six sous en poche pour aller chez un marchand de vin le soir de leurs réunions, ils veulent acheter toute la belle France avec leurs économies ! Rothschild et consorts sont de vrais gâte-sauce à côté de ces formidables accapareurs. C'est à en attraper des crises de nerfs. Ce Grün a tellement abruti les gars que pour eux la formule la plus absurde a davantage de sens que le fait le plus simple, utilisé comme argument économique. C'est quand même écœurant d'être encore obligé de s'échiner contre des inepties aussi barbares. Mais il faut de la patience et je ne lâcherai pas mes bonshommes avant d'avoir mis Grün en déroute et dissipé les brumes de leur cervelles.

La seule tête claire que voie bien tout l'absurdité du plan, c'est notre J[unge], qui a séjourné à Bruxelles. E[werbec]k, lui aussi, a fourré dans la tête de ces gars les idées les plus folles. Il est maintenant dans une de ces confusions mentales à s'en arracher tous les cheveux : parfois ça frise chez lui la folie et il est incapable de te dire le lendemain ce qu'il a vu la veille de ses propres yeux. Ce qu'il a entendu, alors ! Mais pour te montrer à quel point il était sous la férule, un seul exemple : lorsque l'hiver dernier Walter de Trèves s'est mis à se lamenter à tous les échos au sujet de la censure, Grün l'a présenté comme un martyr de la censure, qui menait un combat très noble et très courageux, etc. et il a entraîner E[werbec]k et les ouvriers à rédiger et à signer une adresse tout ce qu'il y a de pompeux à cet âne, dans laquelle ils le remerciaient de son héroïsme dans la lutte pour la liberté de parole !!! E[werbec]k en est honteux comme un chien et il est furieux contre lui-même ; mais la sottise est faite et il s'agit maintenant de lui extraire du crâne les quelques mots qu'il s'y est fourrés en suant et peinant et qu'il a ensuite inculqués aux ouvriers avec autant de mal. Car il ne comprend rien s'il ne l'a d'abord appris par cœur, et encore le comprend-il alors la plupart du temps de travers. S'il n'avait pas une immense bonne volonté et s'il n'était pas par ailleurs un garçon si gentil — il ne l'a jamais été autant — on n'arriverait à rien avec lui. Ses réactions m'étonnent toujours ; parfois il fait des remarques pas sottes du tout, et tout de suite après il dit d'énormes bêtises. Par exemple dans ses exposés sur l'histoire allemande, au cours desquels il fallait se mordre les lèvres pour ne pas rire à cause des bourdes et des folies qu'on y rencontrait à chaque mot. Mais, je l'ai dit, un zèle immense, un remarquable empressement à écouter tout ce qu'on lui propose et un humour indestructible, et une ironie qu'il s'applique à lui-même. En dépit de ses bêtises, j'aime bien ce gars-là, plus encore qu'avant.

Pas grand-chose à dire de B[ernay]s. Je suis allé à plusieurs reprises chez lui en banlieue, lui est venu ici une fois. Viendra sûrement cet hiver à Paris, il ne lui manque que l'argent. Le Westphalien lui a envoyé 200 frs pour l'acheter ; il prend l'argent, mais pour le reste, bien sûr, il le laisse courir. Weyd[emeyer] lui avait déjà proposé l'argent avant ; il répond qu'il lui fallait 2000 frs sans quoi il ne pouvait rien faire ; je lui ai dit ce que les Westphaliens allaient répondre qu'ils ne pouvaient réunir de liquidités, etc. — ça s'est vérifié à la lettre. En remerciement, il garde les 200 frs. Il vit dans la bonne humeur, ne fait mystère à personne de toute sa tragique histoire, est très copain avec tout le monde, mène la vie d'un paysan, travaille au jardin, mange bien. Je le soupçonne de coucher avec la fille d'un paysan et il a cessé de faire étalage de ses malheurs. Il en est venu d'ailleurs à adopter des points de vue plus clairs et plus raisonnables sur les luttes à l'intérieur du parti, bien que chaque fois qu'un conflit se produit, il soit tenté de jouer un peur les Camille Desmoulins et d'une façon générale, il ne vaut rien comme homme de parti ; actuellement on n'arrive pas à discuter facilement avec lui de ses idées sur le droit parce qu'il cherche chaque fois à interrompre la discussion en objectant que l'économie politique, l'industrie, etc. ne sont pas sa partie. Et comme nous ne nous rencontrons que rarement on ne parvient pas à discuter vraiment ; je crois pourtant avoir déjà un peu entamé ses convictions et s'il vient ici, je finirai bien par lui ôter de la tête ses idées fausses. Que font nos gens à Bruxelles ?

Ton E.

Query [question] : Ne faudrait-il pas faire savoir aux Londoniens l'histoire de ce Tolstoï, qui est absolument exacte ? Si jamais il continue à joue auprès d'eux le même rôle, les Allemands risqueraient de compromettre effroyablement deux ou trois Polonais. Et si le bougre se recommandait de toi ?

Dans la polémique de Roth[sc]hild, Bern[ay]s a écrit une brochure qui parait en Suisse en allemand et quelques jours plus tard ici en français.

  1. Cf. lettre précédente, en date du 16 septembre, adressée au Comité de correspondance de Bruxelles.
  2. L'Essence de la religion de L. Feuerbach, paru en 1846 dans la revue Die Epigonen.
  3. Marx n'ayant pas réussi à faire éditer L'Idéologie allemande en Westphalie, demanda à Weydemeyer de faire expédier le manuscrit à Roland Daniels, à Cologne. Après l'échec de l'édition de L'Idéologie allemande, un groupe de socialistes (Bürgers, d'Ester, Moses Hess) songea en juin-août 1846 à fonder une maison d'édition qui diffuserait les ouvrages socialistes. Pour financer l'opération — qui ne put être réalisée — ses promoteurs voulaient s'adresser à des bourgeois sympathisants.
  4. En juin 1846 Das Westphälische Dampfboot publia la Circulaire contre Kriege, rédigée par Marx et Engels. Otto Lüning, rédacteur de la revue, en avait altéré le texte, en y ajoutant quelques phrases et en en modifiant d'autres. Lüning s'efforçait de déplacer la lutte qui se situait sur le plan politique — sur un plan personnel. Il n'en fut pas moins obligé de reconnaître que la publication de la Circulaire par sa revue constituait aussi de la part du Westphälisches Dampfboot, une autocritique.
  5. Epigramme de Gœthe intitulé « Totalité ».
  6. Article d'Engels intitulé : « Description des communautés communistes récemment fondées et encore existantes. »
  7. Article d'Engels intitulé : « La fête des nations à Londres. »
  8. L'Association allemande pour la formation des ouvriers travaillant à Londres [Deutscher Bildungsverein für Arbeiter in London] avait été fondée par des membres de la Ligue des Justes (Karl Schapper, Joseph Moll, Heinrich Bauer, etc.). Vers 1845 elle prit un caractère international et en septembre 1846 envoya aux prolétaires allemands l'adresse dont il est question ici. Marx et Engels ont participé à l'activité de l'Association à partir de 1847.
  9. Jeu de mot d'Engels qui désigne ainsi Heinrich Bürgers. En allemand « Bürger » peut signifier bourgeois.
  10. Engels désigne ainsi le roi Christian VIII de Danemark qui opprimait les tendances nationales dans le Schleswig-Holstein. Avant 1848, celles-ci, d'inspiration libérale, visaient à détacher la province du Danemark et à constituer un nouvel Etat allemand, satellite de la Prusse. Après la Révolution de 1848, le mouvement séparatiste prit l'allure d'un mouvement de libération. Toutes les forces progressistes en Allemagne soutinrent ce mouvement avec énergie.
  11. Frédéric-Guillaume IV.
  12. Engels joue sur le nom de Grün ; en allemand « grün » signifie vert, d'où rajeunir, rendre plus vert.
  13. Droit d'aubaine : coutume féodale qui permettait au roi de s'approprier des biens pour lesquels il n'existait pas d'héritier direct.