Censure des images en Union soviétique

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Trotsky et Kamenev (entre autres) ont été retirés de cette photo de 1919

La censure des images en Union soviétique est l'ensemble des mesures prises par le régime stalinien pour falsifier les documents relatant l'histoire de l'Union soviétique, à des fins de propagande.

Contexte et motivations[modifier | modifier le wikicode]

Après la révolution d'Octobre 1917, en particulier sous l'effet de la guerre civile, les institutions soviétiques se sont rapidement bureaucratisées. L'Etat russe a été dirigé par un parti unique à partir de 1918, et les oppositions ont été de moins en moins tolérées. Quand les dangers de la guerre civile se sont dissipées, plusieurs voix au sommet du parti communiste (bolchévik) ont commencé à réclamer plus de libertés, mais il était trop tard. L'appareil qui s'était formé ne voulait plus la moindre remise en question des privilèges qu'il s'était octroyé, et Staline réussit à s'appuyer sur cet état de fait pour assurer son pouvoir.

Rapidement au cours des années 1920, les moyens démocratiques de délibérer au sein du parti disparaissent. Staline et ses fidèles utilisent de plus en plus les moyens policiers et la calomnie pour écarter ses adversaires. Après avoir vaincu l'Opposition unifiée, il pousse Trotsky à l'exil en 1927. Au cours des années 1930, tout s'accélère. Staline désigne à tour de bras des « ennemis du peuple » à son gré, et avec une série de procès truqués il purge le parti de presque tous ceux qui avaient été des leaders de la Révolution (« vieux bolchéviks »), et qui pourraient le gêner, se retourner contre lui un jour, ou même rappeler ses erreurs passées.

Mais les arrestations, les déportations au Goulag, et les exécutions (y compris de familles entières) ne lui suffisent pas. De nombreux documents historiques montraient que le parti bolchévik avait été composé de nombreux leaders brillants, et que Staline n'avait joué qu'un rôle marginal en 1917. Pour développer un véritable culte de la personnalité autour de lui, il fallait réécrire l'histoire. De nombreux manuels d'histoire furent réécrits, certains ouvrages furent brûlés et interdits, et évoquer le nom même de certains personnages historiques pouvait conduire à la mort.

La falsification de photographies fut un élément essentiel de cette propagande pour laquelle tous les moyens sont bons. Cela pouvait avoir toute une série de motivations :

  • Eliminer purement et simplement des mémoires les personnages tombés en disgrâce.
  • Minimiser le rôle effectif de telle ou telle personnalité, valoriser celui de Staline.
  • Eliminer toute preuve que Staline ou Lénine avait été proche de leaders devenus infréquentables.
  • Modifier y compris des détails sur des photos qui pouvaient paraître trop ridiculiser Staline.

A cette époque (et jusque dans les années 1980), le matériel nécessaire à la retouche photographique incluait le scalpel, la gouache, l'encre de Chine, l'aérographe,

Exemples[modifier | modifier le wikicode]

Elimination de Trotsky et de Kamenev[modifier | modifier le wikicode]

Trotsky était de l'aveu de beaucoup, y compris des observateurs anti-bolchéviks, le principal leader du parti après Lénine en 1917. Aussi il a particulièrement été visé par Staline, qui a finalement réussi à le faire assassiner. Mais pour effacer son rôle majeur dans la révolution, il fallait aussi l'effacer des nombreuses photos où il apparaissait aux côtés de Lénine.

De même après l'exécution de Kamenev en 1936, son image est retirée des célébrations de la Révolution d'Octobre de 1919. De nombreux membres de sa famille sont également éliminés[1]. Son deuxième fils, Yu. L. Kamenev, est exécuté le 30 janvier 1938 à l'âge de 17 ans. Son fils aîné, l'officier de l'air A. L. Kamenev, est exécuté le 15 juillet 1939, à l'âge de 33 ans. Sa première femme Olga a été tuée d'une balle le 11 septembre 1941 sur ordre de Staline dans la forêt de Medvedev près d'Orel, en compagnie de Christian Rakovsky, de Maria Spiridonova et de 160 autres prisonniers politiques en vue. Seul son plus jeune fils, Vladimir Glebov, a survécu aux prisons staliniennes et au Goulag.

Staline a fait supprimer Kamenev et Trotsky présents sur les marches de l'escalier.

Minimisation du pacte germano-soviétique[modifier | modifier le wikicode]

Une photographie de la signature du pacte germano-soviétique (1939) avait donné lieu à une falsification. Sur la photo trafiquée se trouvent Ribbentrop et Molotov. Sur l'originale se trouvaient en plus, avec un décor différent, alignés debout derrière eux plusieurs dignitaires soviétiques, dont Staline. Après l'attaque allemande en Russie, il s'agissait alors de minimiser l'engagement de Staline dans ce dossier[2].

Eliminations successives[modifier | modifier le wikicode]

Sur ce cliché pris en 1926 apparaissaient, de gauche à droite : Antipov († 1938), Staline, Kirov († 1934), Chvernik et Akoulev († 1937).

Puis la photo sera successivement retouchée au fur et à mesure des éliminations par Staline. Sur la dernière version il ne reste plus que Staline.

Photo-Antipov-Staline-Kirov-Chvernik-Akoulev.jpg

Alexandre Malchenko[modifier | modifier le wikicode]

Alexandre Malchenko était présent sur ce cliché du groupe Libération du travail en 1897, aux côtés de Lénine. Il avait arrêté la politique vers 1900 suite à la répression tsariste. En 1929 il fut condamné (à tort) pour sabotage, et exécuté en novembre 1930. Il fut alors retiré de cette célèbre photo.

Groupe-Union-de-lutte.jpg
Groupe-Libération-du-travail-falsifiée.jpg

Elimination de Nikolaï Iejov[modifier | modifier le wikicode]

En 1939, le chef du NKVD, Nikolaï Iejov, est arrêté et sera exécuté en 1940. Le régime essaiera de l'éliminer de tout document, par exemple cette photo de 1937 sur laquelle il apparaissait aux côtés de Staline.

Photos-Staline-Iejov.jpg

Elimination de détails gênants[modifier | modifier le wikicode]

L'homme à gauche qui montre une direction à Staline a été éliminé, parce que Staline ne doit pas avoir l'air d'avoir besoin de quiconque pour connaître « la » direction.

Photos-Staline-montreur.jpg

Mythe du successeur naturel de Lénine[modifier | modifier le wikicode]

Staline a réussi à se faire passer pour le successeur tout naturel de Lénine, alors qu'il a eu un rôle mineur en 1917, qu'il était au second plan par rapport à des dirigeants comme Trotsky, Zinoviev, Kamenev ou Boukharine, et alors même que le testament de Lénine demandait explicitement à ce que Staline soit démis de sa fonction de secrétaire général. Pour réécrire l'histoire, Staline a abondamment mis en valeur et redécoupé des photos le faisant apparaître avec Lénine.

Par exemple, sur cette photo des délégués au 8e congrès du parti bolchévik (mars 1919), Staline a fait extraire un focus sur lui et Lénine.

Délégués 8e congrès bolchévik.jpg


Lenine-Staline-1919.jpg


Au nom de la « pédagogie »[modifier | modifier le wikicode]

Parfois la falsification de photographies n'est pas dirigée contre des opposants, et n'a pas d'enjeu politique profond, mais vise à augmenter (supposément) l'efficacité de la propagande visuelle en simplifiant les documents, ou en les déformant. Le tout dans une logique d'infantilisation de la population et de mépris pour la vérité.

Par exemple sur la photo suivante, prise au moment de la victoire de l'insurrection d'Octobre et beaucoup utilisée comme carte postale, l'écriteau du magasin (« Montres, Or, Argent ») a été changé par « En combattant vous gagnerez vos droits », et le drapeau rouge a été transformé en bannière « À bas la Monarchie ».

Photos-Stalinisme.jpg

Secrets scientifiques et militaires[modifier | modifier le wikicode]

Lors que le cosmonaute Valentin Bondarenko meurt dans un accident d'entraînement en 1961, il est retiré des photos du premier groupe de cosmonautes sur lesquelles il apparaissait. Sa mort et son existence même restèrent entourées de mystère jusqu'en 1986.

Le drapeau rouge sur le Reichstag[modifier | modifier le wikicode]

La photo d'un soldat brandissant un drapeau rouge du haut du Reichstag en 1945 est devenu un document phare du stalinisme, l'utilisant comme symbole de victoire du communisme sur le nazisme. Elle a été abondamment trafiquée.[3]

Falsification ou destruction de films[modifier | modifier le wikicode]

Autres types de censures[modifier | modifier le wikicode]

Les images pornographiques étaient spécifiquement interdites par la loi soviétique : article 228 du code criminel de la RSFSR et équivalents dans les autres RSS.

Si des scènes de nudité pouvaient apparaître, ce n'est qu'après la glasnost (années 1980) que le premier film avec une scène de sexe explicite apparaît (Petite Vera, 1988).[4]

Notes[modifier | modifier le wikicode]

  1. Orlando Figes, Les Chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline, p. 303, Denoël, 2009.
  2. Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, Points Seuil, 2014, pages 66-67.
  3. http://tempsreel.nouvelobs.com/photo/20150812.OBS4091/le-drapeau-rouge-sur-le-reichstag-une-photo-symbole-savamment-fabriquee.html
  4. Anna Lawton, Kinoglasnost: Soviet Cinema in Our Time, 1992, Cambridge University Press. ISBN 0-521-38117-7.


Sources[modifier | modifier le wikicode]

Articles[modifier | modifier le wikicode]

Ouvrages[modifier | modifier le wikicode]

  • (en) David King, The Commissar Vanishes : The Falsification of Photographs and Art in Stalin's Russia, New York, Metropolitan Books, , 1re éd. (ISBN 978-0-8050-5294-7, LCCN 97020832).
  • Alain Jaubert, Le Commissariat aux archives. Les photos qui falsifient l'histoire, Broché, 1992.