Désargence

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La désargence est un néologisme qui regroupe un ensemble de courants qui tendent à promouvoir une société sans échanges marchands, sans profits, via l'abolition de l'argent comme équivalent monétaire universel jusqu’ici nécessaire aux échanges. Ce mouvement assez divers s'est renforcé depuis la crise de 2008. Le néologisme « désargence » a été lancé en 2008 au cours d’un débat, s’est répandu dans les milieux alternatifs.

Définition[modifier]

Principes de la désargence[modifier]

La désargence se présente comme une démarche intellectuelle visant à décoloniser les esprits de l’empreinte de l’argent. Elle ne propose pas de programme “clé en main”, mais invite à inventer un nouveau modèle social qui éviterait les maux induits par l’argent, chacun dans son domaine de compétence, selon son expérience personnelle, ses centres d’intérêts. Les promoteurs de la désargence, persuadés que l’argent n’est pas éternel et que, comme tout système humain, il est soumis à un cycle de naissance-croissance-mort, proposent d’anticiper sur cette mort annoncée et de construire un autre mode de fonctionnement avant que la transition ne se fasse dans la violence et le chaos. Cette démarche se poursuit depuis une bonne décennie sous l’angle double de la théorie et de l’expérimentation pratique.

Le constat[modifier]

Les partisans de la désargence reprennent la critique du mouvement décroissant, selon laquelle le système actuel fondé sur la croissance conduit à un inévitable emballement final du système. Ils soulignent que les entreprises industrielles de la planète survivent actuellement en sortant de leur comptabilité les dégâts environnementaux, sociaux, sanitaires (les externalités). C’est ce que montre une très sérieuse étude de Trucost: leur conclusion est sans appel, les externalités ont pris une telle ampleur que l’on peut d’ores et déjà considérer que la production mondiale devrait être en faillite. Les partisans de la désargence s'appuient sur des auteurs qui parlent de risque d'effondrement de la civilisation industrielle (dérèglement climatique, la fin des ressources extractibles, la désertification, la surpopulation) : Pablo Servigne, le Club de Rome, Peter Turchin...

Le courant de la désargence s'appuie aussi sur la crise économique et sociale, et sur l'idée que les réformes superficielles du système sont toutes vouées à l'échec. Il a été marqué par l'appel de 138 économistes à « sortir de l'impasse économique » en novembre 2016[1]. Ou encore par le distributisme de Jacques Duboin, par l’économie sociale et solidaire, les économistes atterrés, ou par Anselm Jappe qui, dans son dernier ouvrage, affirme clairement qu’il faut abolir immédiatement l’argent, la valeur, le salariat, la marchandise.[2]

Selon ce courant, l'argent n’impacte l’ensemble de la vie individuelle et collective, sociale et culturelle, et nous avons du mal à l’analyser tant il est présent dans les moindres détails de nos sociétés. Les partisans de la désargence partagent donc avec d'autres une critique radicale du système capitaliste, mais mettent l'accent sur l'argent, sur l'échange marchand, comme la cause première. Selon eux c'est l’argent qui a la caractéristique de condenser la valeur, c’est-à-dire de s’accumuler dans de moins en moins de mains (les fameux 1%). Pour les défenseurs d’une désargence, ce phénomène n’est pas une question de système ou d’éthique, ce n’est pas une question de forme (monnaie pleine, réelle, virtuelle, complémentaire…). Le livre de David Graeber sur la dette est souvent cité par eux, bien que Graeber n’envisage nulle part une abolition de la monnaie.

Le projet[modifier]

La désargence vise donc la l'abolition plus ou moins rapide de la monnaie en tant que convertisseur universel des échanges, sous quelle que forme que ce soit.

Cette théorie économique prétend, s’il n’y a plus d’outil d’échange, s’il n’y a plus d’échange du tout, que cela ne reviendrait pas à éradiquer tout mouvement de matières, de savoir, de services. A la place de l’échange, les protagonistes de la désargence préconisent un accès direct, sans condition et pour tous, à tout ce qui est utile, nécessaire, et pourquoi pas superflu si la production et l’état de la planète le permettent.

Les partisans de la désargence mettent souvent en avant l’outil informatique, principalement la technique de la blockchain, vue comme capable d’organiser une gestion des moyens en relation avec les besoins, les désirs, les souhaits, tant au niveau local que mondial. Le courant a-monétaire s’attaque donc autant au problème mental et politique d’une transition qu’à la recherche des pistes technologiques et scientifiques rendant possible cette transition.

Cette recherche, qui se veut transversale, insiste beaucoup sur une décentralisation des pouvoirs que permettrait une sortie du système monétaire, sur une maîtrise des usages (ce que J.P. Lambert a appelé l’usologie) qui serait ainsi redonnée aux unités humaines de base et qui modifierait considérablement la vision politique, sociologique, psychologique de nos sociétés.

Développement théorique[modifier]

La désargence insiste sur la notion d’accès tout en se démarquant des travaux de Jérémy Rifkin[3] qui préconise « un monde nouveau où la transaction marchande par excellence est la consommation payante d’expérience vécue » (p.18), préférant la gratuité totale au payant, voire espérant la disparition du mot gratuit qui implique un payant quelque part.

La désargence insiste surtout sur la fin des profits financiers en montrant les multiples autres motivations qui permettent l’activité humaine. Elle se rapproche en cela de chercheurs tels qu’Idriss Aberkane.

La désargence ne propose pas une critique des mouvements alternatifs historiques (situationnistes, écologistes, décroissants, anticapitalistes, libertaires, etc.) mais prétend les prolonger, leur adjoindre les solutions qui généralement leur font défaut.

Les courants de la désargence[modifier]

Les différents courants de la désargence divergent plus sur l’angle particulier sous lequel ils ont mené cette réflexion que sur la vision de la société à laquelle ils ont abouti. Ils sont de fait en constante relation et organisent régulièrement des manifestations et des rencontres collectives. Un site commun (civilisation-sans-argent.org) rassemble ces différents courants.

Desargence.org[modifier]

Le site desargence.org part essentiellement d’une critique de l’économie et de ses différentes écoles et s’applique à imaginer très concrètement la mise en œuvre d’une société sans argent. On y retrouve les écrits de la revue Prosper[4], quelques ouvrages divers déjà publiés, des contributions individuelles sur des thèmes de réflexion particuliers.

Voter A-M[modifier]

Marc Chinal est un militant actif d’une société sans argent. Son site s’intitule Voter A-M (voter a-monétaire) en raison du choix qu’il a fait de se présenter aux élections législatives pour s’offrir une tribune. Sa vision part d’une analyse psychologique qui propose à la fois un constat de l’influence de l’argent sur les personnalités et une projection sur les transformations que son abolition entraînerait. Il est aussi l’auteur d’une bande dessinée, de vidéos et d’interviews sur le sujet.

Le Projet Mocica[modifier]

Initié par un ostéopathe bien placé pour constater les dégâts de l’argent sur la santé publique, le jeune collectif Mocica s’étend très activement tant localement qu’internationalement (le site est traduit en douze langues)…

L’EBR-T[modifier]

L’EBR-T (pour Economie Basée sur les Ressources, la Transition) présente sur son site le projet d’une cité sans argent.

Les satellites[modifier]

Le monde de la désargence est un archipel encore désordonné autour duquel gravitent des individus électrons libres, des groupes issus de mouvements contestataires et alternatifs qui se sont intéressés à l’idée de désargence sans pour autant abandonner leur objectif premier. De nombreux blogs de réflexion, tels que Palim Psao qui travaille sur la critique de la valeur-dissociation, s’en approchent prudemment sans encore sauter le pas. Au vu de l’ampleur du mouvement durant ces quelques dernières années, il est prévisible que mot désargence aussi inconnu au début du siècle que ne l’était celui de l’écologie dans les années soixante, va peu à peu entrer dans le langage commun.

La désargence dans le monde[modifier]

Grande Bretagne[modifier]

Essentiellement portée par le World Socialist Movement, l’idée d’une société sans argent rejoint plus ou moins ce que les différents collectifs français ont développé, avec toutefois une plus grande prudence et un plus grand pragmatisme. Des groupes américains, canadiens, cubains et russes se rattachent au WSM.

Irlande[modifier]

Freewolder, projet initié par Colin R. Turner d’une économie ouverte (open-economy)

USA[modifier]

Le Projet Vénus de Jacques Fresco propose « un système où l'humanité vivrait en harmonie avec la nature grâce à la technologie et à une économie basée sur les ressources qui n'utiliserait pas de monnaie. »

Système de Contribution UBUNTU : « Nos scientifiques, nos agriculteurs, nos paysans et fermiers, et nos gens ordinaires possèdent toutes les réponses et toutes les connaissances pour une progression rapide, ce que ne possèdent PAS nos gouvernement et nos politiciens. »

Canada[modifier]

L’anthropologue Denis Blondin a écrit La mort de l’argent, essai d'anthropologie naïve (2003) (ISBN 2890241556)

Grèce[modifier]

Sous le titre “To Portofolio”, le livre français “Le porte-Monnaie” a été traduit et publié aux éditions Aparsis (Athènes). Curieusement, ceux qui se sont intéressés à ce projet sont des gens qui étaient au cœur du système économique et politique avant et au début de la crise. Ces nouveaux contestataires affirment que le laboratoire grec du libéralisme deviendra tôt ou tard un laboratoire de la désargence…

Références historiques et bibliographiques[modifier]

La réflexion sur l’argent date de l’antiquité et dans la littérature classique, nombreuses sont les œuvres qui proposent de sévères critiques de l’argent, sans pour autant en conclure que l’on pourrait s’en passer. Le passage de la critique à l’élaboration d’une autre forme économique n’a pu se développer de façon concrète et réaliste qu’avec l’émergence de technologies nouvelles telles que le numérique.

Critiques[modifier]

D'un point de vue marxiste, la plupart du temps les critiques « de l'argent » sont posées d'un point de vue idéaliste. Marx et Engels ont construit leur politique notamment sur une critique des socialistes utopiques et les proudhoniens qui parlaient de société sans argent sans analyser de façon matérialiste l'origine de l'argent et son rapport avec les rapports de production capitalistes. Pour les marxistes :

« Il est impossible d'abolir l'argent tant que la valeur d'échange reste la forme sociale des produits. Il est nécessaire de s'en rendre compte, si l'on veut éviter d'affronter des tâches impossibles, et si l'on veut bien connaître les limites dans lesquelles les rapports de productions et les conditions sociales correspondantes peuvent être transformées en réformant la monnaie et la circulation. »[5]

En revanche, les marxistes évoquent généralement la possibilité que l'argent finisse par ne plus être nécessaire au bout d'un certain temps après la révolution socialiste, dans une société sans classe et d'abondance, dans laquelle il n'est plus nécessaire de corréler la distribution des biens à la quantité de travail fournie par chacun. C'est-à-dire une société qui réalise l'adage « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ».

Notes[modifier]

  1. Sortir de l’impasse, appel des 138 économistes, éd. LLL, 2016, ISBN 9791020904072
  2. Anselm Jappe : auteur de La société autophage, a publié dès 2011 dans Le Monde un article intitulé L’argent est-il devenu obsolète?
  3. Jérémy Rifkin, L'âge de l'accès : La Révolution de la nouvelle économie [« The Age Of Access: The New Culture of Hypercapitalism, Where All of Life is a Paid-For Experience »], La Découverte, 2000, 380 p. (ISBN 978-2707132901)
  4. Revue Prosper, (ISSN 1621-5540), créée en 2000, n° 1 à 18 disponibles sur le lien, au début 2018, 26 numéros et 5 hors-séries (1800p.) disponibles à la BNF (Notice n° : FRBNF37130225)
  5. Karl Marx, Contribution à la critique de l'économie politique (Grundrisse), 1859