Mencheviks

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Dirigeants mencheviks à Norra Bantorget à Stockholm en mai 1917 : Pavel Axelrod, Julius Martov et Alexandre Martynov.
Les mencheviks étaient le principal courant du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) opposé aux bolchéviks.

La division eut lieu au 2e congrès à Londres en 1903 où les menchéviks sont minoritaires. Le mot menchevik (en russe меньшевик) vient de menchinstvo (меньшинство en russe) qui signifie « minorité », par opposition aux bolcheviks (большевик ; de bolchinstvo, большинство, « majorité »). Les deux courants resteront nommés ainsi malgré que les menchéviks soient par la suite restés minoritaires jusqu'à 1917.

Ceux que l'on a appelé les menchéviks-internationalistes étaient un groupe de gauche autour de Martov qui s'opposa clairement à l'union sacrée de 1914, mais qui regagna le reste du parti dans l'opposition aux bolchéviks après la révolution d'Octobre 1917.

Historique

Formation du POSDR

Les marxistes russes se forment à la fin du 19e siècle dans la polémique contre les « populistes ». En 1883, la première cellule marxiste de Russie, Libération du Travail, est formée par d'anciens populistes : Gueorgui Plekhanov, Pavel Axelrod, Vera Zassoulitch, etc. Une grande partie de l'intelligentsia sera gagnée au marxisme au tournant du 20e siècle, mais le populisme restera un courant influent, le Parti socialiste-révolutionnaire (SR) restant jusqu'en 1917 plus influent dans les campagnes.

Dans ces années de formation, les « social-démocrates » (marxistes) se regroupent autour de publications comme Nos différends (1885)[1] de Plékhanov ou Le développement du capitalisme en Russie (1899)[2] de Lénine.

En mars 1898, un congrès (clandestin) est organisé à Minsk pour tenter d'unifier en un parti diverses organisations marxistes ou ouvrières. C'est le début officiel du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), mais il ne réunit que très peu de délégués, et parvient difficilement à s'organiser du fait de la répression.

A ce moment-là, les « marxistes légaux » sont associés au POSDR et constituent l'aile droite, face aux révolutionnaires comme Martov (futur menchévik) et Lénine (futur bolchévik). Ils abandonnent le marxisme et la POSDR en 1901.

En 1901, Lénine et Martov commencent la publication clandestine de l'Iskra (L'Étincelle) à partir de l'étranger où ils étaient venus rejoindre les anciens immigrés du groupe Libération du Travail. Leur objectif était de regrouper autour de cette publication des cadres pour bâtir le parti, dans un effort volontariste pour unifier les différents groupes socialistes et cercles ouvriers existant en Russie.

Le principal combat de l'Iskra à cette époque est la polémique contre les « économistes », des social-démocrates pour qui il fallait laisser la bourgeoisie s'occuper des questions politiques (lutte pour la démocratie). Les « iskristes » défendaient la nécessité de construire le parti pour donner une expression indépendante au prolétariat.

1903 - Clivage au congrès de Londres

C'est dans ce contexte que Lénine publie en février 1902 la brochure Que faire ?, qui expose les positions communes de l'Iskra sur les économistes, mais aussi sur les questions organisationnelles qui se posent pour le parti naissant. Les partisans de l'Iskra sont en position de force à la veille du 2e congrès qui a lieu en août 1903 à Londres.

Mais au cours des débats, un clivage autour de la condition d'adhésion d'un membre au parti cristallise une opposition en deux camps :

  • La formule défendue par Martov dit : « Un membre du POSDR est quelqu'un qui accepte le programme du parti, le soutient financièrement, et lui apporte une aide personnelle régulière sous la direction d'une de ses organisations. »
  • Le formule défendue par Lénine dit : « Un membre du POSDR est quelqu'un qui accepte son programme et soutient le parti à la fois financièrement et en participant à une de ses organisations. »[3]

Les formules sont très proches, mais le débat se focalise sur les conceptions de l'organisation qui sont sous-entendues ou prêtées à ceux d'en face. Le débat a souvent été simplifié en « parti centralisé de révolutionnaires professionnels » (Lénine) contre « parti souple » (Martov). Dans un article de Trotski publié autour de 1907, celui-ci explique que dans ce genre de polémique, il s’agissait d’adopter la position de l’adversaire, d’en pousser la logique jusqu’à son dernier terme, et de tenter par là d’en révéler l’absurdité (argument de la pente glissante).[4]

Martov remporte d'abord le vote, mais après après le départ des 7 délégués du Bund et des 2 économistes, les partisans de Lénine se retrouvent en majorité. C'est suite à ce vote qu'ils seront nommés bolcheviks (de bolchinstvo, « majorité »), par opposition aux mencheviks (de menchinstvo, « minorité »). A ce moment-là, Plékhanov est du côté de Lénine, tandis que Trotsky est menchévik.

Schématiquement, les bolcheviks rassemblent autour de Lénine un courant en apparence homogène, alors que les mencheviks regroupent différentes tendances : sociaux-démocrates traditionnels, tendance plus à gauche de Martov et tendance « gauchiste » de Trotski.

Les 3 membres du Comité central élus (Lengnik, Noskov et Gleb Krzhizhanovsky) sont des partisans de Lénine. Le comité de rédaction de l'Iskra est réduit de 6 à 3 membres (Lénine, Plekhanov et Martov).

Le revirement de Plékhanov

Le parti se scinde ensuite en deux fractions le 17 novembre. Se retrouvant en minorité, les menchevik scissionnent. Sous pression, Plekhanov fait volte-face et exige, au nom du maintien de « l’unité », que la majorité au comité de rédaction de l’Iskra soit rendue aux mencheviks. Lénine refuse. Il fait valoir que s'il avait été minoritaire il serait resté à la rédaction en tant que minorité, sans faire de chantage à l'unité. Lénine tente pourtant activement d'éviter la scission, assurant des pleins droits démocratiques aux menchéviks. Mais ceux-ci refusent tout compromis.

En 1904, Lénine développe son point de vue dans une brochure, Un pas en avant, deux pas en arrière.[5] Rosa Luxemburg publie une critique de Lénine, Questions d'organisation de la social-démocratie russe.[6]

Trotski siège au IIe Congrès au titre de délégué de l'Union sibérienne. Après y avoir combattu durement le Bund, il se retrouve lors de la scission du côté menchevik. Il continue alors pour une courte période à collaborer à l'Iskra, contrôlée par les mencheviks. Pour fournir à ses mandants un exposé de son action lors du congrès, il publie en 1904 le Rapport de la délégation sibérienne dans lequel il s'attaque à Lénine, le comparant à Robespierre, l'accusant de mettre le parti « dans un état de siège », de lui « imposer sa poigne de fer », et de transformer « son modeste comité central en comité de salut public ».[7]

Formellement, les bolchéviks étaient bien sortis majoritaires du congrès de 1903. Mais dans la période qui suit, les menchéviks parviennent à regrouper plus de membres. En 1905, il y a 8000 Bolcheviks dans les organisations clandestines et 12000 mencheviks.

Le POSDR pendant la Révolution russe de 1905

Le mouvement révolutionnaire de 1905 surprend toutes les composantes du POSDR. Les menchéviks voient dans les évènements de 1905 et l'apparition des soviets le moyen de construire enfin le large et véritable parti social-démocrate, les comités ouvriers étant appelés dans l'avenir à se transformer en syndicats.

Les dirigeants bolchéviks étaient au départ méfiants envers ces organes apparus spontanément. Ils n'y étaient pas à l'aise, et fixaient la tâche de « convaincre ces organisations d'accepter le programme du parti social-démocrate comme étant le seul conforme aux vrais intérêts du prolétariat ». Lénine fera évoluer ces positions en favorisant le travail dans les soviets.

En janvier, Lénine accuse les minoritaires menchéviks d'avoir un rôle désorganisateur et secrètement fractionniste.[8] Trotsky se tenait à ce moment-là « hors fraction », dans les « comités interrayons ».

Mais surtout, la révolution montre que la bourgeoisie préfère se jeter dans les bras de la réaction plutôt que de risquer de tout perdre dans une lutte de classe trop intense. Le POSDR se divise en deux attitudes radicalement différentes :

  • les menchéviks prônent le ralliement du prolétariat à la bourgeoisie, et donc l'autolimitation des revendications ouvrières pour ne pas dissuader les libéraux bourgeois,
  • les bolchéviks soutiennent que la révolution bourgeoise peut être accomplie même sans les libéraux bourgeois, par la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ».[9]

C'est à ce moment que Trotsky développe une idée différente et originale : la théorie de la révolution permanente.

3e congrès (1905) : le congrès bolchévik

Le 3e congrès se tient à Londres du 25 avril au 10 mai 1905. Sa préparation déclencha un conflit de légitimité.[10] Le Comité central menchévik avait voté contre l'appel au congrès le 7 février 1905, et voté l'exclusion de Lénine. Mais deux jours plus tard, 9 des 11 membres de ce comité sont arrêtés. Des membres du Comité central, Leonid Krassine et Alexei Lyubimov, prennent contact avec les bolchéviks et signent un accord pour la tenue du 3e congrès avec Sergei Gusev et Piotr Rumyantsev.

Seule une poignée de menchéviks se rend au congrès, les autres organisant une conférence alternative à Genève.

Le 3e congrès nomme Krassine et Bogdanov au Bureau russe du Comité central, chargé de réunifier les 2 fractions.

Après la révolution, pendant un bref instant, il était possible de mener une activité politique légale, dont la possibilité de participer à des élections, et de profiter du droit de réunion pour organiser plus démocratiquement le parti qu'en période clandestine.

4e congrès (1906) : réunification des fractions

Le 4e congrès se tient à Stockholm (Suède) en avril 1906. Les bolchéviks et les menchéviks se rapprochent, et refusionnent formellement.[11]

Les principaux sujets abordés furent la situation politique et les tâches du prolétariat, la question agraire, l'attitude envers la Douma, et les questions d'organisation (Martov fait remplacer la version de 1903 sur les statuts par la sienne). Chaque point soulève une forte polémique entre fractions. Les menchéviks sont alors majoritaires et font globalement passer leurs positions.

En 1906, les mencheviks comptent environ 34 000 militants contre 14 000 pour les bolchéviks.

Suite à la défaite de la révolution de 1905, certains menchéviks abandonnent le POSDR et rejoignent des partis légaux. Lénine les appellera en 1908 les « liquidationnistes ».

5e congrès (1907)

Le 5e congrès se tient à Londres entre le 13 mai et le 1er juin 1907. Il réunit 338 délégués, dont 105 bolchéviks et 97 menchéviks. Les délégués polonais (SDKPiL) et lettons faisaient bloc avec les bolchéviks, tandis que les bundistes étaient alliés aux menchéviks. Trotsky est alors non aligné et fait le médiateur entre les deux blocs.[12][13][14] Les bolchéviks sont désormais plus nombreux que les mencheviks, car leur meilleure expérience de la clandestinité les aide à mieux résister à la répression qui s'accentue, dans la période contre-révolutionnaire qui suit 1905-1906.

Les débats sont tendus. Les bolchéviks soutiennent qu'il faut se préparer à un soulèvement armé contre le tsarisme, ce que Martov dénonce comme une déviation « putschiste ».

La question syndicale soulève aussi des débats. Les menchéviks soutiennent l'idée d'organiser un grand « congrès ouvrier », comme première étape vers un mouvement ouvrier organisé davantage sur le modèle d'Europe de l'Ouest.

Enfin, les menchéviks condamnent les « expropriations » (braquages menés pour financer les activités du parti) menées par certains bolchéviks (mais aussi par des SR et des anarchistes). Leur résolution est votée à 65% (y compris certains bolchéviks). Ironiquement, une des « expropriations » les plus connues eut lieu quelques semaines après le congrès à Tiflis.

Le Comité central issu de ce congrès est profondément divisé et ne parvient pas à fonctionner. Les bolchéviks élisent à l'issue du congrès leur propre direction, menée par Lénine.

Le PODSR et les Douma

Les sociaux-démocrates boycottent les élections de la première Douma d'État de l'Empire russe (avril-juillet 1906), mais sont représentés à la 2e Douma (février-juin 1907). La 2e Douma est dissoute sous prétexte de la découverte d'un complot social-démocrate pour subvertir l'armée.

Sous de nouvelles lois électorales, la présence des sociaux-démocrates à la 3e Douma (février-juin 1907) est réduite à 19. Leur chef de file est Nicolas Tchkhéidzé, brillant orateur.

A partir de 1908, les effectifs des deux fractions s’effondrent, sous l’effet de la répression.

À partir de la 4e Douma (1912-1917), les sociaux-démocrates sont définitivement divisés. Les mencheviks ont 5 membres et les bolcheviks 7.

Période réactionnaire (1907-1911) puis remontée des luttes

Les années qui suivent la défaite de la révolution de 1905 sont une période réactionnaire, pendant laquelle la conscience de classe recule, les grèves diminuent, et les idées réformistes se renforcent. Trotsky fait l'observation suivante :

« Pour comprendre les deux principaux courants dans la classe ouvrière de Russie, il est important de considérer que le menchévisme s'est définitivement formé pendant les années de réaction et de régression, s'appuyant principalement sur une mince couche d'ouvriers qui avaient rompu avec la révolution ; tandis que le bolchévisme, terriblement écrasé durant la période de réaction, monta rapidement, au cours des années qui précédèrent la guerre, à la crête du nouveau flux révolutionnaire.  »[15]

Le courant liquidateur (1908-1914) et la rupture de 1912

Suite à la défaite de la révolution de 1905, la répression est de plus en plus dure sur les révolutionnaires. Parmi les menchéviks, tout un courant s'adapte de façon opportuniste, limitant leurs revendications à ce qui est toléré par le régime (ils abandonnent par exemple la revendication de République, ils veulent se limiter à un parti légal...). Les bolchéviks (mais pas seulement) les appellent à partir de 1908 les « liquidationnistes », car ils tournent le dos à l'activité de propagande clandestine du POSDR.

Les liquidateurs étaient notamment regroupés autour de la revue Nacha Zaria (Potressov, Tchérévanine...) qui était encensée par la bourgeoisie libérale.

Une conférence du POSDR est organisée par les bolchéviks en janvier 1912 avec l'essentiel des forces social-démocrates en Russie, et elle déclare l'exclusion des liquidateurs. Les menchéviks et plusieurs petits groupes surtout de l'émigration, ne la reconnaissent pas, voulant maintenir l'unité avec le groupe de Nacha Zaria. Ils forment un « Comité d'organisation », qui s'opposera au Comité central issu de la conférence de 1912.

Pendant plus de deux ans (début de 1912 milieu de 1914) les deux organisations sont en conflit ouvert. D'un côté la Pravda, de l'autre, le Loutch (« le rayon », quotidien menchévik qui parût légalement à Pétersbourg de septembre 1912 à juillet 1913). De même à la Douma (Lénine insista pour que les groupes parlementaires soient bien distincts) : d'un côté la « Fraction ouvrière social-démocrate de Russie » (bolchéviks), de l'autre la « Fraction social démocrate » dirigée par Tchkhéidzé.

Pendant la guerre (1914-1917)

En 1914, contrairement à la plupart des sections de l'Internationale ouvrière, la ligne de la défense de la patrie est loin de faire l'unanimité en Russie. Les clivages politiques au sein du POSDR sont radicalement redessinés sur la question du soutien ou non à la guerre. Ceux qui ont soutenu la guerre ont été appelés « défensistes » et ceux qui étaient opposés étaient appelés « internationalistes » ou « défaitistes » :

  • Presque tous les bolchéviks sont internationalistes (même si en Russie peu suivront vraiment la ligne du « défaitisme révolutionnaire » que prone Lénine de l'étranger).
  • Les menchéviks sont très divisés. Une forte minorité est défensiste (autour de Nacha Zaria) voire ouvertement social-chauvine comme Plekhanov qui réclame des annexions. Une majorité est contre la guerre (refuse de voter les crédits) mais refuse toute action concrète. La minorité « internationaliste » autour de Martov est plus claire.

A la Douma en 1914, les députés menchéviks et bolchéviks se retrouvent sur une motion où ils s'engagent à « défendre les biens culturels du peuple contre toutes atteintes, d'où qu'elles vinssent ». La Douma souligna par des applaudissements cette reddition. Les bolchéviks reprendront cependant vite l'activité révolutionnaire, et leurs députés à la Douma seront arrêtés.

Tandis qu'une vague de répression se déchaîne contre les bolchéviks, certains industriels libéraux (Goutchkov notamment), épouvantés par les grèves, tentent de se rapprocher des menchéviks. Ils tentent d'imposer aux ouvriers une discipline patriotique en admettant leurs élus menchéviks dans les Comités des Industries de guerre. Cela choquait beaucoup dans les milieux les plus réactionnaires et dans le gouvernement tsariste, mais le ministre de l'Intérieur se plaignait de ne pouvoir s'opposer que très difficilement à cette initiative : « Toute cette affaire est présentée sous l'enseigne du patriotisme et au nom des intérêts de la défense. »

A l'origine, les ouvriers de Petrograd, influencés par les bolchéviks, sont sur une position de boycott. Mais les forces réunies des menchéviks, des libéraux et des tsaristes parviennent à l'emporter finalement. Les menchéviks sont toujours serviles envers la bourgeoisie, au nom de l'étape bourgeoise... Un de leurs représentants dit devant les industriels, au sein du Comité : « Vous devez exiger que le pouvoir bureaucratique qui existe actuellement quitte la scène, cédant la place à vous autres, héritiers du régime présent. »

Martov, Trotsky et Lénine se retrouvent à Zimmerwald mais Lénine dénonce le pacifisme « centriste » des autres courants internationalistes.

Révolution de 1917

A nouveau, la révolution de février 1917 surprend tous les militants organisés du POSDR. Beaucoup de dirigeants social-démocrates, bolchéviks comme menchéviks, sont en exil : Lénine et Martov sont à Zurich, Trotski est à New York, Tsereteli, Dan et Staline en exil en Sibérie.

Les menchéviks, alors dirigés par Tsereteli, sont sur une ligne de soutien à peine critique au gouvernement provisoire des KD. Ils demandent que soit fixé l'objectif d'une « paix juste sans annexion », mais soutiennent l'effort de guerre. Dans les soviets (où ne sont présents que les partis socialistes), les mencheviks sont majoritaires, avec l'appui des S-R. Ils élisent Tchkhéidzé[16] à la tête du Comité exécutif du Soviet de Petrograd. Le 5 mars, ils font voter au Soviet (par 1170 voix contre 30) une résolution appelant tous les ouvriers à reprendre le travail. Comme les grèves continuaient, le 8 mars, la Rabotchaïa Gazeta publia un appel aux grévistes, proclamant qu'ils discréditaient le soviet en ne lui obéissant pas. Le 10 mars, le journal menchevik rappelait les leçons de 1905 : ne pas précipiter les choses.

Sous la direction de Kamenev et Staline, les bolchéviks glissent vers une ligne de soutien au gouvernement provisoire et envisagent même de fusionner avec les menchéviks. Le retour d'exil de Lénine et ses Thèses d'avril radicales vont réaffirmer un clivage net avec les menchéviks.

Les menchéviks restent au début sur leur position depuis 1905, celle de ne pas participer au gouvernement, puisque c'est une révolution bourgeoise. Tchkhéidzé en particulier refuse la proposition qui lui est faite. Mais le gouvernement est affaibli après les premières contestations populaires sérieuses, et Tsérétéli[17] fait passer une ligne de participation au nom de la « sauvegarde de la révolution ». Le 18 avril il devient ministre des Postes et Télégraphes, et Skobelev devient ministre du travail. Dans les comités d'usines, les menchéviks défendent le contrôle par l'Etat contre le contrôle ouvrier, mais ils sont minoritaires par rapport aux bolchéviks.

A son retour d'exil début mai, Martov organise la gauche menchévique contre la politique de Tsereteli, mais il est battu à la conférence du parti menchévik du 9 mai (44 voix contre 11).

De nombreux social-démocrates rentrant d'exil au printemps ou à l'été 1917 doivent choisir leur camp devant l'ampleur des choix stratégiques à faire. Certain-e-s ex-menchéviks comme Kollontaï rejoignent les bolchéviks. Etant donné que le gouvernement refuse de répondre aux revendications populaires, la participation dessert les menchéviks. Ils perdent de leur influence aux élections municipales de Moscou en septembre 1917.

Début septembre, les bolchéviks remportent le soviet de Petrograd, et Trotski remplace Tchkhéidzé. Cela va précipiter l'affrontement, car ni les bourgeois ni les conciliateurs ne pouvaient tolérer longtemps cette menace. Lénine parvient à convaincre les indécis dans son parti que c'est le moment de l'insurrection. A une séance du Comité exécutif central, Tsereteli, alors ministre, disait en privé à Joffé : « Vous aurez la victoire ; maintenant, cela ne saurait faire aucun doute. Mais cela n'empêche pas que, bien ou mal, nous avons tenu tout de même six mois. Si vous tenez seulement six semaines, je reconnaîtrai que vous avez raison. »[18] Tsereteli ne reconnut jamais rien.

Les leaders menchéviks Tchkhéidzé et Tsereteli s'éloignèrent d'ailleurs prudemment de Petrograd un peu avant l'insurrection, regagnant leur Géorgie natale. C'est alors principalement Dan qui parle au nom des menchéviks au Comité exécutif central et au 2e congrès des soviets.

La révolution d'Octobre a lieu dans la nuit du 24-25 octobre (n.s : 6-7 novembre), les bolcheviks prennent le pouvoir au nom du Soviet de Petrograd, et soumettent la question du pouvoir au Congrès des soviets qui s'ouvre le lendemain, 25-26 octobre. A ce congrès, les menchéviks et les SR de droite se retrouvent en minorité, et quittent le congrès en dénonçant le soulèvement. Le petit groupe des menchéviks de gauche (Martov, Soukhanov...) tergiverse, se divise, et finit par quitter le congrès aussi. Le congrès prend alors les premières mesures révolutionnaires.

D'après l'expérience de la révolution russe, Trotsky disait : « Les menche­viks russes représentaient les spécimens les plus caractéris­tiques de ce type de chefs [pour qui] le marxisme devient une méthode servant à motiver l'impossibilité de l'action révolutionnaire. »[19]

Après Octobre

Les 673 délégués du Congrès des soviets du 25 octobre (à majorité bolchévik et SR de gauche) entérinent le renversement du gouvernement Kerensky. La majorité des menchéviks (110 délégués) quittent la salle et dénoncent un « coup d'État bolchevique ». La minorité des « menchéviks internationalistes » reste, et Martov fait passer avec une large majorité un appel à élargir le gouvernement à tous les socialistes. Mais il n'a pas vraiment de soutien et Lénine et Trotsky soulignent le discrédit de ceux qui sont partis et se sont opposés à l'insurrection. Le congrès valide le nouveau gouvernement, composé uniquement de bolchéviks, et conçu comme provisoire. Des négociations sont annoncées avec les autres partis socialistes pour éventuellement les intégrer plus tard.

Dans les mois qui suivent, les internationalistes de Martov se rapprochent du reste du parti. La conclusion de la paix va de plus retirer l'objet qui avait causé la divergence. En mai 1918, le groupe de Martov décida, à l’unanimité moins une voix, de rejoindre le gros des militants. Les menchéviks sont alors dirigés par Dan et Martov.

Les menchéviks s'allient aux SR de droite pendant l'Assemblée constituante (réunie en janvier 1918 mais élue en novembre 1917) pour voter le retrait de toutes les mesures révolutionnaires du pouvoir soviétique. L'Assemblée est dissoute et le congrès des soviets de janvier 1918 confirme un effondrement de la popularité des menchéviks et des SR de droite.

Le 14 juin 1918, les mencheviks sont finalement exclus des soviets la veille des élections au 5e congrès des soviets où ils espéraient obtenir la majorité.

Durant la guerre civile, des éléments de droite du parti s'allient aux « blancs » pour combattre les bolcheviks. Le Comité central menchevique condamne formellement ces initiatives, particulièrement dans la région de la Volga où elles sont nombreuses. Mais comme Martov refuse de rompre avec la droite, les publications menchéviques sont parfois autorisées, parfois interdites, dans le cadre de la répression des contre-révolutionnaires. Des menchéviks (notamment Raphael Abramovitch) critiquent le communisme de guerre et défendent un programme alternatif[20], critiqué par Trotsky dans Terrorisme et communisme.

Les menchéviks soutiennent la révolte de Kronstadt en 1921 et seront interdits définitivement à ce moment-là.

Postérité

Lors des grands procès staliniens, les ex-menchéviks qui s'étaient ralliés aux bolchéviks furent exécutés en même temps que toute la génération des Vieux bolchéviks.

Ceux qui peuvent s'exiler installent leur direction à Berlin, où ils publient Le Messager socialiste (Sotsialistitcheski Vestnik). En 1933, l’arrivée au pouvoir de Hitler les oblige à quitter Berlin pour Paris. Le Messager sera ensuite publié à New York de 1939 à 1965.

Sur le plan international, les Mencheviks furent membres de l'Union des partis socialistes pour l'action internationale (structure très critique de la Deuxième Internationale), puis de l'Internationale ouvrière socialiste.

Le menchévisme en Géorgie

Le Caucase et en particulier la Géorgie était un bastion des menchéviks (Tchkhéidzé, Jordania, Ramichvili, Guéguétchkori, Tchenkéli). Dans les élections de novembre 1917 pour l'Assemblée constituante, les menchéviks obtiennent 3,3% des voix au niveau national (suite à l'effondrement causé par leur impopularité) mais encore 30,2% en Transcaucasie et 75% en Géorgie. Au total, 41,7% de leurs voix viennent de Transcaucasie.

Les menchéviks qui dirigent la Géorgie ne sont au départ pas en faveur de l'indépendance, et s'alignent sur le gouvernement provisoire issu de la révolution de février. Mais après la prise de pouvoir par les bolchéviks (7 novembre), ils s'autonomisent de plus en plus.

L'indépendance de la République démocratique fédérative de Transcaucasie est déclarée le 22 avril 1918 (notamment par Tchkhéidzé), mais elle éclate bien vite sous le poids des divisions nationales internes et des manoeuvres impérialistes. Le 26 mai 1918 le Conseil national géorgien, dirigé par Noé Jordania, déclare l'indépendance de la Géorgie.

La nouvelle République démocratique de Géorgie organise des élections parlementaires le 14 février 1919, où les menchéviks obtiennent 81,5% des suffrages.

En 1921, les bolchéviks occupent la Géorgie et beaucoup de menchéviks fuient en France (Leuville-sur-Orge) où ils organisent le gouvernement en exil.

Notes et références

L’opposition légale des mencheviks en Russie (1918-1922), 1957

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