Libération du Travail

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Le groupe Libération du travail ou groupe pour l'Émancipation du travail (en russe Освобождение труда) est le premier groupe marxiste russe, fondé en 1883.

Malgré une certaine influence de Plekhanov dans l'intelligentsia, l'absence de contact direct avec la classe ouvrière russe ne lui permet pas de jouer un rôle de premier plan. Mais Lénine écrira plus tard que ce groupe avait « posé les fondations théoriques du mouvement social-démocrate et fait les premiers pas vers le mouvement ouvrier en Russie ».

Historique

Formation

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Dès 1882, plusieurs militants russe émigés se convertissent au marxisme : Gueorgui Plekhanov, Pavel Axelrod, Véra Zassoulitch. Depuis 1881, ces militants issus de l'organisation populiste Tcherny peredel prônaient en vain la réunification avec Narodnaïa volia. Ces deux organisations faisaient parti du populisme russe (mouvement narodnik), qui dominait le mouvement révolutionnaire petit-bourgeois au 19e siècle. Sous l'impulsion de Plékhanov, ils décident finalement de créer une organisation ouvertement identifiée comme social-démocrate.

Le groupe Libération du travail est fondé à Genève (Suisse) en 1883 par Plekhanov, Axelrod, Zassoulitch, et d'autres comme Vassili Ignatov et Lev Deutsch[1].

Leurs débuts sont difficiles et Axelrod décrira plus tard 1880 comme la « décennie de solitude ». Les révolutionnaires russes préfèrent alors la radicalité de Narodnaïa volia, pensant en finir avec l'autocratie par ses méthodes terroristes d'assassinats. Ils se consacrent alors principalement à la propagande des principes marxistes, notamment en traduisant les œuvres de Karl Marx et en assurant leur diffusion dans l'Empire russe. Mais ils peinent à trouver des financements suffisants (seul Ignatov peut vraiment apporter des fonds).

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En mars 1884, Lev Deustch est arrêté par les autorités allemandes à Fribourg en tentant d'introduire de la propagande en contrebande en Russie. Il est livré aux autorités russes et exilé en Sibérie. Le groupe perd alors son meilleur gestionnaire (Axelrod reprend ces tâches mais avec plus de difficultés). Zassoulitch, qui était alors la compagne de Deutsch, est affectée est souvent malade ou déprimée. En 1885, Ignatov meurt de tuberculose en Egypte, ce qui affecte les finances du groupe. Le gros du travail repose alors sur Axelrod et Plekhanov.

Croissance

Les membres du groupe participent à des réunions d'étudiants russes en Suisse, et Plekhanov parvient à en attirer en grand nombre à ses conférences. Axelrod était moins bon orateur mais parvenait bien à recruter en groupes de discussion plus restreints, et il réunit un groupe de partisans important à Zurich. Le groupe n'existe que dans l'émigration, ce n'est que dans la décennie 1890 que des contacts arrivent à être noués avec des groupes en Russie. En 1892, Liouba Axelrod rejoint l'organisation.

Néanmoins à plusieurs reprises Plekhanov et Axelrod ferment la porte à de nouvelles personnes intéressées pour militer, préférant les pousser à s'organiser en soutien externe pour que le groupe conserve un caractère propagandiste.

Les contacts du groupe avec les marxistes européens sont au départ assez ténus, ceux-ci soutenaient principalement les militants de Narodnaïa Volia dont ils espéraient (Engels le premier) qu'ils dirigeraient bientôt une révolution bourgeoise en Russie. Le groupe représentera néanmoins la social-démocratie russe au congrès de fondation de l'Internationale ouvrière en 1889.

Polémiques avec le populisme

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En plus de la diffusion des écrits de Marx et Engels, le Groupe de Libération du Travail tente de livrer ses propres analyses de la situation russe selon le point de vue du matérialisme historique, et polémiquent avec le socialisme des narodniks (non marxiste). En particulier Plékhanov rédigera deux importantes oeuvres théoriques, Socialisme et lutte politique (1883), et Nos différences (1885).

Les narodniks partaient du constat que la paysannerie représentait l'immense majorité de la population, et que le capitalisme et la classe ouvrière étaient encore peu développés, et ils prônaient un passage direct à une sorte de socialisme s'appuyant sur « le peuple » (paysan).

A l'inverse le Groupe affirmait que c'était du socialisme utopique et que le matérialisme historique ne laissait qu'une possibilité : une révolution bourgeoise libérant le développement du capitalisme en Russie, puis plus tard une révolution ouvrière menant au socialisme.

Des échanges de lettre entre Marx et Zassoulitch montraient cependant que Marx envisageait d'autres combinaisons possibles pour la révolution russe.

Renforcement de l'influence du Groupe

En 1893, après deux années de croissance assez notable, le groupe décide d'organiser formellement un groupe de soutien, en convoquant une conférance de sympathisants. Cependant ce groupe sympathisant, nommé Union des social-démocrates russes, ne dura que quelques mois. L'attitude du Groupe Libération du Travail, qui rappelait souvent les jeunes à l'ordre au nom de l'orthodoxie marxiste, fut perçue comme de la condescendance.

Le groupe dirigeait une Union des social-démocrates russes à l'étranger, qui reposait sur un large cercle de sympathisants qui cottisaient, qui faisaient le travail de diffusion, mais qui ne décidaient pas des contenus.

Conflit autour de l'agitation

Aux débuts du mouvement ouvrier russe, les marxistes forment souvent de petits groupes d'intellectuels qui organisent des cercles (« kroujki ») de discussion de théorie avec quelques ouvriers d'avant-garde[2]. En 1892, Plékhanov essaie de dépasser cette situation. Il définit les termes de propagande et agitation, et écrit : « Une secte peut se satisfaire de la propagande dans le sens étroit du mot, pas un parti politique. »[3] En 1894, Kremer, un dirigeant du Bund, écrivit une brochure, Ob Agitatsii (Sur l’agitation), en collaboration avec Martov. La brochure condamnait sévèrement la préoccupation des membres des cercles marxistes de leur propre « perfection », et rappelait que : « Les larges masses sont amenées à la lutte, non pas par des considérations intellectuelles, mais par le cours objectif des événements »

En avril 1894, un exemplaire d’Ob Agitatsii arriva à Moscou, où il fut hectographié et envoyé à d’autres groupes social-démocrates dans toute la Russie. En 1896, la brochure fut imprimée à Genève par le Groupe Liberté du Travail avec une préface d’Axelrod, et fut largement distribuée. Il y avait beaucoup de résistance, notamment de certains ouvriers formés dans les cercles qui jugeaient que « les tracts sont une perte de temps »[4]. Mais peu à peu, une majorité des cadres intellectuels marxistes adopte cette nouvelle ligne.

Le groupe de Plékhanov, qui était un des premier à l'avoir prônée, fut incapable de la mettre en pratique. Certes, en 1895 le groupe commence à publier des textes destinés aux ouvriers, dont une Listok Rabotnika (« Bulletin ouvrier »), avec Axelrod comme éditeur, consacré essentiellement aux nouvelles des luttes économiques. Mais un seul numéro fut imprimé entre novembre 1896 et novembre 1897. Les vétérans du groupe avaient en fait beaucoup de mépris pour ce travail d'agitation et de vulgarisation, qu'Axelrod appelait « des publications illettrées ou semi-illettrées »[2]. Cela produisit un clivage assez net entre la jeune génération de marxistes et le groupe Libérté du Travail.

Néanmoins, Ob Agitatsii avait effectivement une vision mécaniste et étapiste des rapports entre la lutte économique (dans l'entreprise) et la lutte politique (contre le tsarisme). Dans les années suivantes, cela devint le fondement du développement de « l’économisme », qui sera critiqué par Plékhanov, mais aussi des marxistes de la jeune génération comme Martov et Lénine.

Entre 1898 et 1899, le Groupe s'investit dans des polémiques, contre les partisans du révisionnisme d'Eduard Bernstein, et contre les « économistes » russes qui négligeaient les revendications politiques au nom de la priorité aux intérêts économiques des ouvriers. Plekhanov se concentrait sur la critique des révisionnistes et Axelrod des économistes.

Fin du groupe

En avril 1900, un congrès du Groupe et des sympathisant a lieu, au cours duquel les plus jeunes sont accusés par les vétérans d'être économistes et révisionnistes. Les tensions de ce congrès aboutissent à une scission.

Bientôt, le Groupe s'associe à un nouveau groupe de révolutionnaires, qui prend la relève du travail de diffusion, un groupe de jeunes comprenant Lénine, Martov et Potressov. Mais le groupe finit par disparaître.

Beaucoup de ses membres militeront plus tard dans l'Union de lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière, puis dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Notes et références

  1. Plekhanov, Programme du groupe social-démocrate, 1884
  2. 2,0 et 2,1 Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti – chapitre 2, 1975
  3. Plekhanov, Les tâches des socialistes face à la famine en Russie, 1892
  4. Vladimir Akimov on the Dilemmas of Russian Marxism, 1895–1903, edited by J. Frankel, London 1969