Appendices et conclusion

De Marxists-fr
Aller à la navigation Aller à la recherche

Appendice[modifier le wikicode]

I: Ultimes recommandations de Lénine au Comité central du Parti communiste russe[modifier le wikicode]

considérées comme son testament politique

Par stabilité du Comité central j’entends les mesures propres à prévenir une scission, pour autant que de telles mesures puissent être prises. Car le garde-blanc de Russkaïa Mysl (je pense que c’était S. E. Oldenbourg) avait évidemment raison quand, dans sa pièce contre la Russie soviétique, il misait en premier lieu sur l’espoir d’une scission de notre Parti, et quand, ensuite, il misait, pour cette scission, sur de graves désaccords au sein de notre parti.

Notre Parti repose sur deux classes, et, pour cette raison, son instabilité est possible, et s’il ne peut y avoir un accord entre ces classes sa chute est inévitable. En pareil cas il serait inutile de prendre quelque mesure que ce soit, ou, en général, de discuter la question de la stabilité de notre Comité central. En pareil cas nulle mesure ne se révélerait capable de prévenir une scission. Mais je suis persuadé que c’est là un avenir trop éloigné et un événement trop improbable pour qu’il faille en parler.

J’envisage la stabilité comme une garantie contre une scission dans le proche avenir, et mon intention est d’examiner ici une série de considérations d’un caractère purement personnel.

J’estime que le facteur essentiel dans la question de la stabilité ainsi envisagée, ce sont des membres du Comité central tels que Staline et Trotsky. Leurs rapports mutuels constituent, selon moi, une grande moitié du danger de cette scission qui pourrait être évitée, et cette scission serait plus facilement évitable, à mon avis, si le nombre des membres du Comité central était élevé à cinquante ou cent.

Le camarade Staline en devenant secrétaire général a concentré un pouvoir immense entre ses mains et je ne suis pas sûr qu’il sache toujours en user avec suffisamment de prudence. D’autre part, le camarade Trotsky, ainsi que l’a démontré sa lutte contre le Comité central dans la question du commissariat des Voies et Communications, se distingue non seulement par ses capacités exceptionnelles - personnellement il est incontestablement l’homme le plus capable du Comité central actuel - mais aussi par une trop grande confiance en soi et par une disposition à être trop enclin à ne considérer que le côté purement administratif des choses.

Ces caractéristiques des deux chefs les plus marquants du Comité central actuel pourraient, tout à fait involontairement, conduire à une scission ; si notre Parti ne prend pas de mesures pour l’empêcher, une scission pourrait survenir inopinément.

Je ne veux pas caractériser les autres membres du Comité central par leurs qualités personnelles. Je veux seulement vous rappeler que l’attitude de Zinoviev et de Kaménev en Octobre n’a évidemment pas été fortuite, mais elle ne doit pas plus être invoquée contre eux, personnellement, que le non-bolchévisme de Trotsky.

Des membres plus jeunes du Comité central, je dirai quelques mots de Boukharine et de Piatakov. Ils sont, à mon avis, les plus capables et à leur sujet il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit ceci : Boukharine n’est pas seulement le plus précieux et le plus fort théoricien du Parti, mais il peut légitimement être considéré comme le camarade le plus aimé de tout le Parti ; mais ses conceptions théoriques ne peuvent être considérées comme vraiment marxistes qu’avec le plus grand doute, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n’a jamais appris et, je pense, n’a jamais compris pleinement la dialectique).

Et maintenant Piatakov - un homme qui, incontestablement, se distingue par la volonté et d’exceptionnelles capacités, mais trop attaché au côté administratif des choses pour qu’on puisse s’en remettre à lui dans une question politique importante. Il va de soi que ces deux remarques ne sont faites par moi qu’en considération du moment présent et en supposant que ces travailleurs capables et loyaux ne puissent par la suite compléter leurs connaissances et corriger leur étroitesse.

25 décembre.

Post-scriptum. Staline est trop brutal, et ce défaut, pleinement supportable dans les relations entre nous, communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, sous tous les rapports, se distingue de Staline par une supériorité - c’est-à-dire qu’il soit plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour prévenir une scission, et du point de vue des rapports entre Staline et Trotsky que j’ai examinés plus haut, ce n’est pas une bagatelle, à moins que ce ne soit une bagatelle pouvant acquérir une signification décisive.

4 janvier.

Conclusion[modifier le wikicode]

“ Te réjouis-tu des Russes ? Bien entendu, ils ne pourront se maintenir parmi ce sabbat infernal - non pas à cause de la statistique qui témoigne du développement économique arriéré de la Russie ainsi que l’a calculé ton judicieux époux - mais parce que la social-démocratie de cet Occident supérieurement développé est composée de poltrons abjects qui, en spectateurs paisibles, laisseront les Russes perdre tout leur sang. Mais une pareille mort vaut mieux que de “ rester en vie pour la patrie ” ; c’est un acte d’une envergure historique mondiale dont les traces resteront marquées à travers les siècles. J’attends encore de grandes choses au cours des prochaines années ; seulement j’aimerais admirer l’histoire du monde autrement qu’à travers la grille... ”

Rosa Luxemburg, Lettre à Louise Kautsky, Breslau. Prison pénitentiaire,

24 novembre 1917. ”

“ Le triomphe du prolétariat au lendemain de la guerre a été une possibilité historique. Mais cette possibilité ne s’est pas réalisée, et la bourgeoisie a montré qu’elle sait profiter des faiblesses de la classe ouvrière. ”

L. Trotsky, Discours au 3° Congrès de l’Internationale communiste,

juillet 1921. ”

Mon intention était d’écrire le mot “ Fin ” sous la dernière ligne de mon récit. J’avais rapporté assez de faits, de textes, de débats pour restituer l’époque que je m’étais proposé d’évoquer, pour la dégager des légendes et des fausses interprétations, ou simplement la tirer de l’oubli. Quant à la conclusion, je pouvais laisser au lecteur le soin de la formuler tant il me paraissait évident qu’il serait désormais impossible de confondre la Révolution russe dans sa première phase avec ce qu’elle devint après la mort de Lénine, à mesure que Staline s’achemina vers le pouvoir personnel absolu. Il ne sera peut-être pas inutile cependant d’insister sur certains points, de reprendre des problèmes que la Révolution eut à résoudre, et qu’un recul de trente années permet de mieux comprendre.

La manière dont, trop souvent, on écrit aujourd’hui l’histoire de ces temps est telle qu’on en viendra peut-être à penser, en constatant dans mon ouvrage l’absence de certains noms et la place prise par d’autres, que j’ai moi aussi, pour les besoins de ma thèse, supprimé, falsifié, déformé. Je puis dire qu’il n’en est rien ; je n’avais pas de “ thèse ” à défendre, seulement des faits et des textes à rapporter, à mettre en lumière. Si le nom de Staline n’apparaît pas dans mon récit, c’est qu’on ne le trouve jamais mentionné dans les débats, cependant variés et portant sur tous les aspects du mouvement ouvrier, qui se déroulèrent durant ces quatre années ; pas plus qu’il ne figure dans le livre de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, parce que l’auteur, témoin oculaire, ne vit pas Staline parmi les héros de ces journées mémorables. De 1920 à 1924, je n’ai entrevu Staline que furtivement, dans les circonstances que j’ai racontées, quand il complotait avec Zinoviev et Kaménev contre Trotsky et, une seconde fois, dans les couloirs du Kremlin, pendant le 5e Congrès de l’Internationale communiste. On ne l’y avait encore jamais vu, et on le remarqua d’autant plus qu’il se montrait dans son vêtement militaire, bien que la guerre civile fût finie depuis quatre ans, et botté bien qu’on fût au mois de juillet. Il ne prit, d’ailleurs, aucune part aux débats ; il voulait simplement prendre un premier contact avec les délégués des sections de l’Internationale, songeant sans doute déjà à s’assurer parmi eux des clients.

Les événements importants qui se succèdent dans le monde depuis la première guerre mondiale à une allure toujours plus accélérée ont pour conséquence de disperser l’attention qu’il faudrait accorder à chacun d’eux pour comprendre leur enchaînement et leur signification, et être ainsi à même d’en dégager la leçon. Jamais expériences n’ont été plus abondantes ni plus riches de sens ; mais jamais non plus la classe ouvrière n’en a moins profité. Partie d’une révolution socialiste, la transformation sociale qui devait conduire à la libération de l’homme, à une société sans classes, a sombré progressivement, en Russie, dans un régime totalitaire, tandis que, hors de Russie, se développaient, parallèlement, le fascisme et l’hitlérisme : c’est la question qui domine la vie de notre temps ; elle intéresse chacun de nous. Comment cela fut-il possible ?

L’histoire des quatre années décisives fournit déjà la réponse. Et les deux brefs textes que j’ai transcrits en épigraphe éclairent et expliquent les développements de l’entière période qui suivit la première guerre mondiale ; la mise en garde, que j’ai citée, de l’anarchiste Malatesta y apporte confirmation et précision : “ Si nous laissons passer le moment favorable (pour faire la révolution) nous devrons ensuite payer par des larmes de sang la peur que nous faisons maintenant à la bourgeoisie. ” La bourgeoisie a eu peur jusqu’en 1920 ; mais le prolétariat d’Europe laissait les Russes seuls ; elle reprit confiance et les conséquences furent le fascisme, l’hitlérisme, le totalitarisme stalinien, la deuxième guerre mondiale. Lénine et Trotsky se sont trompés - mais quel prolétaire d’Occident oserait leur en faire reproche ? - ils ne pouvaient concevoir que les ouvriers d’Occident, plus particulièrement ceux d’Allemagne, sortant d’une boucherie dont ils voyaient désormais la tragique inutilité, manqueraient de l’audace révolutionnaire nécessaire pour abattre un régime que les années de guerre avaient ébranlé dans ses fondements. Ils ne voyaient dans la Révolution russe que l’avant-garde de la révolution allemande et européenne, et c’était pour eux une représentation si concrète qu’ils se préparaient déjà pour les nouvelles tâches qu’il leur faudrait assumer. “ Le prolétariat russe, écrivait Lénine, doit tendre toutes ses forces pour venir en aide aux ouvriers allemands ; il faut créer pour la révolution allemande une réserve de blé. ” Mais en même temps, ils donnaient aux peuples un suprême avertissement - et ici ils ne se trompaient point : “ Communisme ou barbarie : si la classe ouvrière se montre incapable de répondre à l’appel de la révolution, le monde retombera dans la barbarie. ” S’ils ont surestimé la volonté révolutionnaire des travailleurs d’Occident, ils ont vu juste en évoquant d’avance ce que seraient les conséquences de leur passivité.

Le jugement pessimiste de Rosa Luxemburg, formulé en termes sévères, a été confirmé par les faits. Les socialistes d’Occident n’ont pas suivi paisiblement les âpres luttes que la Révolution russe devait livrer ; ils ont affirmé, en des démonstrations solennelles, leur solidarité avec le prolétariat russe, avec la Révolution d’Octobre, acclamant les soviets ; ils interrompaient le travail dans les usines de munitions, arrêtaient les transports d’armes destinées aux mercenaires de l’Entente. Ce n’était pas assez, et en fin de compte ils restaient spectateurs, se refusant au risque de l’acte révolutionnaire décisif. Pourquoi ? Sans doute la responsabilité en retombe-t-elle pour une large part sur les chefs syndicalistes et socialistes qui, pendant la guerre, s’étaient liés à leur gouvernement, et, à la paix, offrirent leur aide à la bourgeoisie. Même en Italie, où la situation était particulièrement favorable, parti socialiste et syndicats ayant combattu la politique interventionniste du gouvernement, l’occupation des usines en 1920 qui ne pouvait être logiquement que le prélude de la prise révolutionnaire du pouvoir par les travailleurs, finit platement sur un compromis démoralisant pour la classe ouvrière : la voie était libre pour Mussolini et ses bandes fascistes. En Allemagne, c’était la République de Weimar ; les chefs socialistes étaient ministres et parfois présidents du conseil ; ils allèrent, avec Noske, jusqu’au massacre des ouvriers révolutionnaires ; infatués et aveugles, au point de croire que le fascisme ne pouvait être qu’une invention italienne, et incapables d’entrevoir qu’ils pourraient un jour connaître pire avec Hitler.

Cependant quelle qu’ait pu être alors la responsabilité des chefs, il faut aller plus loin dans la recherche des causes de la passivité, relative, des ouvriers. Si la poussée venant de la base avait été résolue, impétueuse, elle aurait bousculé et rejeté tous ceux qui auraient tenté de la briser et de l’endiguer. Faut-il conclure que les ouvriers d’Occident sont désormais incapables d’aller jusqu’à l’insurrection révolutionnaire ? Une autre idée sur laquelle Lénine et Trotsky reviennent à plusieurs reprises, c’est qu’il serait plus difficile de commencer la révolution en Occident qu’en Russie mais plus facile de la continuer. C’était si évident que l’accord là-dessus était général. Mais cela nous ramène à la même question : pourquoi ? Quelles sont ces difficultés plus grandes à surmonter au départ ? Peut-être leur cause principale réside-t-elle dans la longue pratique parlementaire, dans les habitudes d’une démocratie plus ou moins réelle ? Dans le mouvement ouvrier d’Europe d’avant 1914, le mot “ révolution ” était d’un fréquent usage, mais à mesure que les partis socialistes accroissaient leurs effectifs, que leur représentation parlementaire devenait plus importante, il ne s’agissait guère plus que d’un mot rituel, sans un sens précis, dépourvu de l’engagement qu’il impliquait, et l’idée s’insinuait, à la longue s’imposait, que désormais une insurrection ne serait plus nécessaire pour s’emparer du pouvoir, qu’il serait possible de faire l’économie d’une révolution semblable à celles du passé avec leurs misères et leurs sacrifices de vies humaines. Seuls les syndicalistes révolutionnaires, les anarchistes et quelques groupements socialistes échappaient à l’influence des “ endormeurs ”. Ce sont ceux qui répondirent les premiers à l’appel de la Révolution d’Octobre.

La République des soviets restait avec ses seules forces. Encore ne put-elle les employer à son gré. Aspirant ardemment à la paix, concentrant ses pensées sur l’édification d’une société nouvelle, elle se vit contrainte de les jeter presque toutes dans la guerre. Ceci nous conduit à un autre enseignement qu’on est trop enclin à ignorer : Une révolution ne se développe pas comme elle veut ; les privilégiés dépossédés l’attaquent par tous les moyens, ouvertement et sournoisement ; ils appellent à l’aide les privilégiés de l’étranger. La révolution doit se défendre, tâche d’autant plus épuisante qu’elle naît dans les ruines. Elle doit créer une force armée et un organisme pour la répression des menées contre-révolutionnaires : complots, attentats, sabotages. Mesures qu’encore une fois elle ne prend pas de son gré mais parce qu’elle y est contrainte : au début, dans l’enthousiasme des premiers jours, elle est générosité et clémence ; elle libère sur parole des généraux d’ancien régime qu’elle retrouvera bientôt à la tête de forces contre-révolutionnaires. La Révolution de la bourgeoisie française avait suivi un processus identique, et quand le socialiste Renaudel reprochait aux bolchéviks leur dictature, c’était précisément l’historien de cette Révolution, Albert Mathiez, qui lui rappelait que la Révolution de 1789 avait pris mêmes mesures de salut et avait eu recours à même dictature.

Mais non seulement la révolution doit s’armer, se battre au dedans et au dehors ; la guerre et la répression lui font courir d’autres risques. Le dur régime de cette période, désigné sous le nom de communisme de guerre, comportait la réquisition des céréales - il faut nourrir la ville et les armées ; mais la réquisition est une mesure toujours impopulaire et décourageante. En se prolongeant après la fin de la guerre civile, ce régime devenait dangereux pour la République elle-même. Le soulèvement de Cronstadt fut en cela le plus tragique des réveils... Cependant la Révolution d’Octobre n’avait pas encore épuisé sa sève, ainsi que les événements qui suivirent allaient le prouver. Loin de se complaire dans une répression entreprise à contre-coeur et de l’exalter - comme on devait le voir plus tard après l’assassinat de Kirov, par exemple - les militants bolchéviks étudièrent les causes du soulèvement avec la volonté de remédier aux erreurs qui l’avaient provoqué par des mesures capables d’en empêcher le retour. C’est l’ensemble de ces mesures qui allaient constituer la Nouvelle Politique Economique (NEP). La réquisition était supprimée ; le rétablissement d’un secteur privé donna de l’aisance au ravitaillement et facilita une reprise de l’industrie.

Dans cette même année, les dirigeants de l’Internationale communiste opposèrent une résistance énergique aux sections, assez nombreuses, qui préconisaient une offensive générale de la classe ouvrière dans tous les pays, sans se soucier des conditions particulières, mais avec l’appui de l’Internationale communiste et de la Russie soviétique. Ils élaborèrent au contraire la tactique du front unique des travailleurs, destinée à permettre le rassemblement des ouvriers sur un programme de revendications communes. En novembre 1922, au 4e Congrès de l’Internationale communiste, prenant pour la dernière fois la parole, Lénine procédait à un inventaire. La NEP avait dix-huit mois ; son application avait répondu à ce qu’il en attendait. Non que la situation ne présentât que des aspects favorables. Lénine n’était pas du genre des démagogues qui déclarent toujours que tout est pour le mieux et qui affirment qu’un insuccès évident est une victoire certaine ; dans l’analyse d’une situation, il faisait systématiquement le tableau un peu plus sombre qu’il n’était en réalité. De même que le dernier article qu’il put écrire était une critique impitoyable des pratiques bureaucratiques qui avaient envahi l’appareil d’Etat soviétique, la conclusion de son dernier discours au congrès était une vigoureuse mise en garde contre une imitation servile des communistes russes.

Rien de semblable dès que Lénine disparaît. Les ouvriers russes et les délégués étrangers n’entendront jamais plus de semblables paroles. Les congrès, d’ailleurs, ne seront plus convoqués que de loin en loin, on n’y discutera plus, ce ne seront plus que des assemblées d’approbation unanime, de glorification du “ chef ”, personnage nouveau dans le monde communiste.

La période de transition, le passage du régime débile que les révolutionnaires n’ont fait qu’achever, à la société nouvelle qu’il faut bâtir est l’épreuve la plus difficile. La guerre civile l’allonge et l’aggrave ; les interventions étrangères favorisent le développement de pratiques et d’habitudes dangereuses pour la révolution. Les chefs risquent alors de perdre le contact avec les masses ; le parti au pouvoir perd le sens de la responsabilité que lui vaut sa situation de parti unique. S’il n’exprime plus les aspirations et ignore les besoins des hommes qui l’ont accepté comme guide, on ne peut plus parler de dictature du prolétariat ; il ne s’agit désormais que de la dictature d’un parti, d’un petit groupe d’hommes, d’une dictature qui devient insupportable à ceux-là mêmes qui doivent être les bâtisseurs de la société socialiste ; l’exercice du pouvoir se manifeste alors avec toutes ses tares : pourquoi discuter avec un opposant quand il est facile de l’emprisonner.

Lénine n’est pas encore mort qu’une rupture éclate au sein de la direction du Parti communiste. D’un côté, les hommes qui veulent s’efforcer de le continuer, maintenir sa politique de libre discussion au sein du parti, d’audace révolutionnaire avec sa possibilité d’erreurs qu’on corrige ; de l’autre, ceux qui prétendent qu’une telle politique, n’est plus possible, qu’elle comporte trop de risques, disons qu’elle est trop difficile. Pour eux, on ne peut gouverner désormais qu’en s’appuyant sur l’appareil répressif et policier. Leur dictature s’établit même à l’intérieur du parti, de son Comité central. Une opposition se forme qui refuse de les suivre dans ce qu’elle considère comme une trahison de la Révolution d’Octobre ; elle est traquée et pourchassée. Staline se sert de Zinoviev et de Kaménev - avec lesquels il a constitué un triumvirat - pour éliminer Trotsky, puis de Boukharine pour se débarrasser de ses deux partenaires ; alors il est seul. Le stalinisme triomphant se hissera sur les cadavres des fidèles compagnons de Lénine.

Lénine a prévu son sort quand il écrivait, à propos du destin de Marx, qu’après leur mort on tente de convertir les chefs révolutionnaires en icônes inoffensives. Staline le présente à l’adoration des foules, prétendant être son humble disciple quand il trahit l’homme et le révolutionnaire. Cependant des écrivains, des historiens, des socialistes ne manquent pas qui affirment que Staline continue Lénine, qu’en tous cas il y a entre eux filiation directe ; le stalinisme serait “ un développement logique et presque inévitable du léninisme ”. C’est, disent-ils, toujours le même régime du parti unique, de la dictature, de l’absence de libertés démocratiques, et si l’appareil de répression s’appelle aujourd’hui M.V.D. il avait nom Tchéka sous Lénine.

Partant d’une boutade, de faits isolés, d’informations de seconde ou troisième main, ils ne voient la réalité qu’à travers les verres déformants dont ils ne peuvent se défaire quand il s’agit de la Révolution d’Octobre, heureux de montrer ainsi que le stalinisme est de même nature que le bolchévisme ; l’odieux régime stalinien devient pour eux une sorte de justification retardée de leur politique. Leur manière d’écrire ou d’interpréter l’histoire était déjà celle de Taine. Quand il entreprit d’écrire l’histoire de la Révolution française, il ne lisait et n’étudiait les textes qu’avec les lunettes du bourgeois français qui avait eu peur pendant la Commune et tremblait encore bien qu’elle eût été vaincue. On ne peut écrire l’histoire d’une révolution qu’à condition de sympathiser avec elle ; sinon on peut rassembler beaucoup de faits et ignorer sa signification. Si on traitait de la sorte l’histoire de la Commune, il n’en resterait pas grand-chose pour les socialistes ; rien que de vains bavardages quand il faudrait agir, dictateurs jouant aux Jacobins, prise et fusillade d’otages. Pourtant les travailleurs ne s’y trompent pas ; ils savent que, malgré ses fautes et ses faiblesses, la Commune reste une grande date du mouvement ouvrier. Et les révolutionnaires de tous les pays qui répondirent à l’appel de la Révolution d’Octobre auraient été bien stupides ou bien aveugles s’ils avaient été capables de prendre pour une révolution socialiste ce qui n’aurait été en réalité qu’un embryon de régime totalitaire, de dictature personnelle.

Une mesure salutaire à condition d’être éphémère devient funeste en durant ; la centralisation de toutes les forces de la révolution nécessaire pour une défense victorieuse étouffe ces mêmes forces si elle n’est que moyen commode de gouvernement. Le soleil peut mûrir ou brûler les récoltes, et c’est la même eau qui féconde la terre ou la détruit. Il est bien facile de se prononcer contre toute dictature, de revendiquer le plein exercice des libertés, mais pour un révolutionnaire c’est se payer de mots et esquiver le vrai problème qu’il est plus aisé d’escamoter que de résoudre. Ce problème, l’anarchiste italien Berneri l’a posé en termes excellents. Il était en Espagne au début de la guerre civile ; certaines conséquences de l’ “ union sacrée ” de toutes les forces anti-fascistes contre Franco l’alarmaient, et il constatait avec peine “ un certain fléchissement de la C.N.T. ” - la puissante Confédération du Travail anarcho-syndicaliste. Il écrivit alors : “ Il faut concilier les “ nécessités ” de la guerre, la “ volonté ” de la révolution et les “ aspirations ” de l’anarchisme. Voilà le vrai problème. Il faut que ce problème soit résolu. ”

La conception du rôle de l’Etat est d’une importance capitale ; Lénine écrivit un livre pour le montrer : socialisme et Etat se développent parallèlement mais en sens contraire ; la montée de l’un coïncide avec le déclin de l’autre ; et la mort de l’Etat marque l’avènement du socialisme. Staline, ici, a renié son “ maître ” si totalement et si ouvertement qu’il a bien fallu le reconnaître ; son Etat est un monstre d’omnipotence et c’est par lui que le socialisme serait réalisé.

Le procès des socialistes-révolutionnaires a lieu en 1921 quand la guerre civile est à peine achevée. Les inculpés sont des adversaires déclarés du régime ; ils sont en guerre ouverte contre lui depuis la dissolution de la Constituante, préparent des attentats. Ils sont jugés publiquement ; ils ont comme défenseurs des chefs socialistes de Belgique, de France et d’Allemagne ; ils revendiquent fièrement leurs actes ; c’est un procès comme on a coutume d’en voir dans toutes les révolutions, mais rien de comparable à ces “ procès de Moscou ” de 1936-37 lorsque Staline amène de vieux révolutionnaires à s’accuser, eux, de crimes qu’ils n’ont pas commis : scènes écœurantes, humiliantes pour la raison, qui n’ont eu d’analogue dans aucune révolution.

Lénine a tenu à présenter lui-même la traduction russe du livre de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde. Après l’avoir lu avec “ le plus grand intérêt ” et une “ attention soutenue ”, il en recommande sans réserve la lecture aux travailleurs de tous les pays ; il voudrait qu’il fût publié en millions d’exemplaires et traduit dans toutes les langues. C’est un exposé fidèle et vivant des événements significatifs pour la compréhension de ce que sont réellement la Révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat. Staline n’est pas de cet avis ; le livre de John Reed a été mis par lui à l’index et c’est un crime de le lire. Un internationalisme sans cesse affirmé fait place à un nationalisme borné, à un chauvinisme abject, occasionnellement à une résurrection du panslavisme. Et de Tchitchérine à Vychinsky il n’y a ni ressemblance ni filiation.

La division de la Révolution en deux phases, la seconde s’écartant constamment de la première pour en devenir l’absolue négation n’est ni arbitraire ni tendancieuse ; elle correspond à la réalité. Mais va-t-on en conclure, ou me prêter la pensée, que la politique soviétique fut jusqu’en 1923 exempte d’erreurs, de fautes, qu’il n’y a là qu’à approuver et à admirer ? Lénine, le premier eût éclaté de rire si une telle assertion avait été émise devant lui.

Beaucoup d’autres questions pourraient être évoquées ici, entre autres la place et le rôle des hommes dans une révolution ; en fait tous les problèmes qui se rattachent à la révolution ; et, d’un point de vue plus général, tous ceux que doivent résoudre les hommes d’aujourd’hui s’ils veulent briser le cycle infernal des guerres mondiales, s’ils veulent se garantir contre une rechute dans la barbarie dont il n’y a déjà que trop de signes. La Révolution d’Octobre a été une tentative dans ce sens ; son ambition était d’en finir avec la division de la société en classes, source de conflits et d’âpres batailles. Elle prendra sa place dans la succession des insurrections et des révolutions ouvrières du siècle dernier, nouvelle Commune couvrant tout un pays et dont le rayonnement s’étendit sur le monde, sur l’Europe et sur l’Amérique, entraînant les populations asservies des pays économiquement arriérés aussi bien que les ouvriers des grandes usines capitalistes. Les révolutionnaires russes connaissaient bien l’histoire de ces mouvements ; ils l’avaient fouillée avec passion pour profiter de leurs leçons, de leurs victoires et de leurs défaites. Ils ont écrit à leur tour un chapitre de cette histoire que nous devons étudier pour lui-même et à la lumière de l’évolution des autres mouvements ouvriers, plus particulièrement de la guerre civile espagnole où, tout au contraire de ce qui se passa en Russie, les “ antifascistes ” combattirent en ordre dispersé mais sous un gouvernement dans lequel des anarchistes voisinaient avec des agents staliniens.

Il n’est pas toujours aisé de discerner le moment où une révolution devient contre-révolution. Ses adversaires procèdent ordinairement par amputations successives, suppressions d’hommes et d’institutions qui, après un certain temps seulement ont achevé pleinement leur œuvre de destruction. Dans la France napoléonienne, le mot “ République ” apparaissait encore, et Napoléon ne put s’en défaire définitivement qu’en 1808, par un décret stipulant que “ les monnaies qui seront fabriquées à compter du 1er janvier 1809 porteront pour légende, sur le revers de la pièce, les mots “ Empire français ” au lieu de ceux de “ République française ”. L’attentat royaliste de la rue Saint-Nicaise lui avait servi de prétexte pour déporter les républicains qui le gênaient dans sa marche à l’empire. Staline, qui se hissa au pouvoir par des voies différentes, n’a pas encore pu se débarrasser du vocabulaire de la Révolution ; il lui suffit de le défigurer.

Le stalinisme, pour se maintenir, pour garder son influence sur la classe ouvrière, a besoin d’apparaître comme le continuateur, le mainteneur de la révolution socialiste, comme l’incarnation de la Révolution russe. C’est un mensonge ; il n’est ni l’un ni l’autre. Pourquoi lui permettre de se réclamer d’une Révolution qu’il a trahie ? Identifier son Etat totalitaire à la Révolution d’Octobre c’est le servir, c’est apporter de l’eau au moulin de sa propagande ; car son empire n’éclatera que lorsque le masque socialiste dont il s’affuble lui aura été arraché, et que les ouvriers, le voyant tel qu’il est, dans sa nudité totalitaire, cesseront de lui donner leur appui.

J’aurai réalisé mon dessein si j’ai réussi à ramener l’attention sur une époque oubliée, et si ma contribution à son étude aide à la mieux comprendre.