| Catégorie | Modèle | Formulaire |
|---|---|---|
| Text | Text | Text |
| Author | Author | Author |
| Collection | Collection | Collection |
| Keywords | Keywords | Keywords |
| Subpage | Subpage | Subpage |
| Modèle | Formulaire |
|---|---|
| BrowseTexts | BrowseTexts |
| BrowseAuthors | BrowseAuthors |
| BrowseLetters | BrowseLetters |
Lettre à Karl Marx, 5 février 1851
| Auteur·e(s) | Karl Marx |
|---|---|
| Écriture | 5 février 1851 |
[Manchester], le 5 février 1851.
Cher Marx,
Ci-joint la somme de 1 £ que je te devais encore pour l'Atlas et que je n'avais pu malheureusement t'envoyer plus tôt.
Dis à Harney, quand tu le verras, qu'il recevra à la fin de la semaine au moins la première moitié d'une série d'articles sur la Continental Democracy [Démocratie du continent][1]. J'ai coupé les articles de façon à ce que chacun n'occupe pas plus de 2 colonnes à 2 colonnes 1/2 dans son F[riend] of the P[eople]. Ce sera pour moi l'occasion de démolir tous ces représentants officiels de la démocratie et de les rendre suspects aux yeux du prolétariat anglais, en les mettant tous, y compris Mazzini, L[edru]-Rollin et consorts sur le même plan que les financial reformers[2]. Le Comité Européen will catch it nicely [va en prendre pour son compte]. Je vais passer en revue chacun de ces Messieurs à tour de rôle, Mazz[ini] et ses écrits, L[edru]-Rollin et ses fameux exploits de février à juin 1848, sans oublier naturellement Monsieur Ruge. Aux Italiens, aux Polonais et aux Hongrois, je dirai sans détours que, dans toutes les questions actuelles, ils n'ont qu'à la fermer. Quant au jeu ridicule auquel H[arney] se livre avec les lettres de Mazzini et Cie dans lesquelles ils mendient des secours, il va trop loin et, comme il n'y a pas moyen de l'amener autrement à de meilleurs sentiments, je vais être contraint de démasquer dans son propre journal la stupidité et le manque de scrupules de ces individus et de dévoiler aux Chartistes anglais les mystères de la démocratie continentale. Un article polémique qui entre dans les détails a toujours plus d'effet sur H[arney] que toute discussion. Malheureusement, j'ai à ma disposition une documentation bigrement réduite.
Actuellement, j'ai entre les mains l'ouvrage de Sarrans jeune Lafayette et la révolution de Juillet[3]. Si je savais pouvoir encore trouver quelques autres sources, je pourrais faire un article pour notre Revue sur la révolution de Juillet, ainsi que sur ses prolongements jusqu'à la révolution de Février, et en même temps, je pourrais me livrer à une critique amicale de l'Histoire de dix ans[4]. Ces dix ans n'ont encore fait l'objet d'aucune critique de la part de ceux qui sont plus avancés, or cette histoire constitue en Allemagne comme en France un élément très important de la formation politique de tout le parti révolutionnaire. Je crois que ce ne serait pas un mal d'assigner sa juste place à l'influence de ce livre ; jusqu'à présent, il faut autorité sans être contesté.
Cette poule mouillée de Russel s'est ridiculisé encore une fois de façon éclatante. Il commence par cracher feu et flamme contre la papal aggression [agression papale][5]. Puis, voyant que les Manchester-men [gens de Manchester] ne veulent absolument pas se mouiller dans cette affaire, il accouche de son héroïque mesure : il veut interdire aux évêques catholiques de porter des titres anglais. Et puis il y a cette jolie allusion qu'il lance par la bouche de Monsieur Peto[6] : certes il serait très souhaitable d'étendre dès cette session le droit de vote, mais étant donné que la law-reform [réforme de la législation] était cette fois-ci à l'ordre du jour, il fallait ajourner à l'année prochaine la réforme du droit de vote. Exemple typique de la logique des whigs ! Du reste, les members [membres du Parlement] sont très ergoteurs et peu sûrs ; les élections approchant, ils doivent émailler leurs discours de flourishes [fleurs de rhétorique] libérales ou protectionnistes, et la situation pourrait bien devenir mauvaise pour le petit homme[7] si l'exhibition [exposition][8] ne tombait pas justement dans la période la plus animée de la session parlementaire, celle où l'on aborde la grande politique. Et même ainsi, qui sait ?
Le pain quotidien, en politique, se fait chaque jour, somme toute, plus dur. La belle position dans laquelle la belle France se complaît à présent, est également édifiante. On ne peut nier, du reste, que ces messieurs les Burgraves[9] cessent de plus en plus d'être les représentants de la fraction bourgeoise, ou plus exactement, que les bourgeois se séparent de plus en plus de leurs vieux chefs légitimistes et orléanistes. En premier lieu l'importance de la minorité favorable à Baroche, le jour où la coalition l'a renversé, minorité qui comptait aussi beaucoup de non-bonapartistes, d'anciens orléanistes, etc., ensuite l'état d'esprit manifeste de la bourgeoisie conservatrice en masse qui est beaucoup plus favorable à Napoléon qu'auparavant. La masse de ces individus ne veut à présent ni des intrigues orléanistes ni des intrigues légitimistes en vue d'une restauration. Ces solutions les embêtent ; ce qu'ils veulent, c'est le train-train présidentiel actuel. Ces individus ne sont ni royalistes, ni républicains, ni partisans de l'Empire, mais partisans du système présidentiel. Le plus beau dans cette affaire, c'est que cette douce indétermination n'est possible que dans la masse elle-même ; quiconque voudrait se mettre en avant en qualité de représentant officiel de cette tendance, devrait au contraire abandonner dans les six mois sa neutralité et se verrait poussé vers une fraction ou vers une autre, vers les royalistes ou vers les partisans de l'Empire. Du reste, je n'ai ici, comme journaux français, que les Débats et le Charivari lequel hélas ! commence à nous paraître spirituel, grâce à l'esprit exquis du peuple dans ces parages.
J'ai appris par un réfugié hongrois stupide, que j'ai eu ces jours-ci par hasard dans les jambes, que cette noble espèce échafaude des plans extravagants d'attentats et d'émeutes à l'occasion de la Great Exhibition [grande exposition]. J'ai eu l'impression d'entendre, dans tout ce charivari, la voix héroïque de ceux qui se lancent à l'assaut de Londres : Willich et Barthélemy. On ne peut échapper du reste à cette racaille. Récemment, un type m'aborde dans la rue, ne voilà-t-il pas que c'était un réfugié de la Great Windmill Street[10] qui a un emploi à Liverpool. « Et même si je prenais les ailes de l'aurore, et même si je m'envolais jusqu'aux mers les plus lointaines »[11], je n'échapperais pas à cette bande.
Les free-traders [partisans du libre-échange] d'ici mettent à profit la prospérité ou semi-prospérité pour acheter le prolétariat et c'est John Watts qui fait office de courtier. Tu connais le nouveau plan de Cobden : une National Free School Association [Association nationale pour l'école libre] dont le but est de faire adopter une loi aux termes de laquelle les town ships [autorités municipales] auraient le pouvoir de lever les impôts locaux pour édifier des écoles. La chose est menée rondement. En outre, on a déjà aménagé à Salford une Free Library [bibliothèque publique] et un musée ― avec bibliothèque de prêt et salle de lecture gratuites. A Manchester, la Hall of Science [Maison de la science] a été achetée par un comité grâce aux fonds fournis par des quêtes publiques (environ 7.000 £ collectées). Dans cette affaire, Watts, comme a daigné le reconnaître Monsieur le Mayor [maire] de Manchester, a joué réellement le rôle de courtier ― et cette maison de la science sera pareillement transformée en bibliothèque publique. Ce machin doit ouvrir à la fin du mois de juillet avec 14.000 volumes to begin with [pour commencer]. Tous les meetings et toutes les réunions tenues dans ce but retentissent de louanges à l'adresse des ouvriers et tout particulièrement de celles adressées à Watts, ce brave homme, modeste et utile, qui est maintenant dans les meilleurs termes avec l'évêque de Manchester? Je me réjouis déjà en pensant à l'explosion d'indignation devant l'ingratitude des ouvriers qui ne manquera pas de se produire de tous côtés au premier shock [à la première secousse].
Mon digne père m'a écrit ces jours-ci une lettre agréable dans laquelle il exprime le souhait que je reste ici pour une durée indéterminée, c'est-à-dire aussi longtemps que durera l'affaire avec les Ermen. (Et cela peut durer jusqu'en 1854.) Pour ma part, ce m'est très agréable, s'il me paie bien mon ennui. Je n'en laisse naturellement rien paraître, je fais le « sacrifice » pour l'« affaire » et je me déclare prêt « à attendre ici jusqu'à nouvel ordre les développements de la situation ». L'été prochain, il viendra ici et j'essaierai alors de me rendre si indispensable qu'il devra donner son accord pour tout.
Amitiés à ta femme et aux enfants.
Ton
F. E.
Particulars au sujet du Post Office Order [au sujet du mandat postal] détails comme précédemment.
- ↑ Cf. lettre à Engels du 2 décembre 1850, note 12.
- ↑ Cf. lettre à Joseph Weydemeyer du 8 janvier 1850, note 5.
- ↑ Bernard Sarrans : Lafayette et la révolution de 1830, histoire des choses et des hommes de juillet, Paris, 1832.
- ↑ Louis Blanc : Histoire de dix ans. 1830-1840, Paris, 1841-1844.
- ↑ Agression papale : nom donné aux tentatives de Pie IX pour s'immiscer dans les affaires des catholiques anglais. Le 30 septembre 1850, le pape promulgua une bulle concernant l'établissement d'une hiérarchie catholique romaine en Angleterre et nomma le prélat anglais Wiseman archevêque de Westminster et cardinal. Le premier ministre whig, Russel, fit promulguer en août 1851 un décret déclarant nulle la nomination par le pape d'évêques et d'archevêques en Angleterre, mais ce décret resta lettre morte.
- ↑ Sir Samuel Peto (1809-1889) : entrepreneur anglais, membre du Parlement anglais de tendance libérale.
- ↑ John Russel.
- ↑ L'exposition industrielle de Londres, première exposition internationale, eut lieu de mai à octobre 1851.
- ↑ Burgraves : surnom donné aux 17 chefs des orléanistes et légitimistes qui appartenaient en 1849 à la commission de la Constituante chargée de rédiger un nouveau projet de loi électorale.
- ↑ Voir lettre à la Great Windmill Street du 17 septembre 1850, note 1.
- ↑ Citation (modifiée) empruntée à la Bible, Psaume 139, vers. 9.