Lettre à Karl Marx, 25 janvier 1851

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[Manchester], samedi [25 janvier 1851].


Cher Marx,
Je te trouve joli en me disant que je suis taciturne comme la mort, je m'abstiendrai pourtant de te renvoyer la balle. La grossière perfidie de Ruge le Poméranien dépasse réellement les bornes. Le plus simple serait que tu rédiges toi-même une déclaration que nous signerions tous les deux. Nous pourrions la faire suivre en note de quelques observations d'ordre personnel que nous signerions séparément ― si, à la rigueur, elles étaient nécessaires. Je ne sais s'il est nécessaire que j'ajoute quelque chose en mon nom personnel, si ce n'est que dans mon état de négociant j'ai conservé ma pleine indépendance et que de ce fait, je n'ai pas besoin de recevoir d'ordres de « mes chefs » comme Monsieur Ruge en reçoit de son supérieur hiérarchique, Mazzini, qui lui fait signer des appels touchants au bon Dieu malgré ses déclarations antérieures où il faisait étalage de son athéisme[1] ; et que j'ai choisi cette line [voie] pour ne pas me trouver dans la nécessité dans laquelle se complaisent d'autres hommes de bien, dont M. Ruge vante les mérites contre nous, à savoir la nécessité de vivre de la mendicité démocratique ― voilà à peu près ce que je pourrais dire. Dis-moi donc si tu penses que cela est nécessaire.

L'article, avec son indignation vertueuse et les mensonges énormes qu'il contient fournit du reste fameuse matière à raillerie. Il nous met en même temps sur la voie des intrigues de Ruge. Il était tout à fait naturel que Monsieur R[uge] et le comité européen[2] de Mazzini tournent la tête de ce brave Révérend Dulon[3] et que le seul terrain en Allemagne favorable aux manifestes de Mazzini se situe parmi ces braillards de démocrates de type bas-saxon et germanique du Nord, accommodés à une sauce brêmoise relevée de prétentions littéraires. L'amitié de ces messieurs pour la lumière[4] devait trouver des alliés rếvés en la personne de Ronge[5], Mazzini et de Ruge, rentré dans le giron de Dieu. Pour Dulon, le fait de s'intituler « comité allemand » et d'être en correspondance officielle avec les plus grands hommes de la brave démocratie européenne, devait nécessairement amener ce mollasson de curé à accepter de publier les plus grandes vilenies à l'encontre de ces gens « frivoles » et sans Dieu de la Neue Rheinische Zeitung. R[uge] n'a ce courage, il faut bien le dire, que depuis qu'il s'imagine que la Revue est morte. Mais je pense qu'il se trompe et qu'il va en faire l'expérience sous peu, et qu'un bel orage va éclater au-dessus de son crâne de bouffon.

Ne serait-il pas bon ― puisqu'il nous est impossible de faire un scandale à cause de cet article et que nous ne pouvons répondre autrement que dans la Tageschronik[6] ― que le père Dulon soit travaillé en sous-main par son ami Becker le Rouge[7] ? Après ces calomnies, nous ne sommes même plus sûrs qu'on accepte de publier notre réponse.

Il est clair comme le jour, que seules la conduite stupide de Schramm et, à en juger par l'article, ses rodomontades inconsidérées devant son frère[8] ont donné à ces ânes le courage de se répandre en attaques aussi abjectes contre nous qui serions « des hommes seuls », « abandonnés de tous ». Cet individu va voir à présent lui-même, de quelle grossière machination il a été l'instrument, et il comprendra aussi que par sa bêtise il se cause plus de tort à lui-même qu'il n'en cause aux autres. Le grand R[uge] ne la courtise même pas alors qu'il fait quelques avances à Tellering. Et « K. Schramm, ne pas confondre »[9], que fait-il à présent ? Cette affaire est de peu d'importance. Ragots inventés de toutes pièces et bavardages mal interprétés, insinuations grossières et fumeuses, étalage de prétentions morales, nous avons soutenu, Dieu merci, de bien autres charges ! Le seul côté désagréable de tout cela, c'est que ta femme va en être très affectée, ce qui, dans les circonstances présentes, n'est pas souhaitable.

Quant au comité européen, je vais m'en occuper comme il convient[10] dans le F[riend] of the P[eople] [Ami du peuple] la semaine prochaine. Je l'ai annoncé déjà à H[arney]. Il faut à présent que je termine ma lettre, c'est l'heure de la fermeture du comptoir, bientôt aussi l'heure du courrier. Sous peu, je t'écrirai plus longuement.

Ton
F. E.

  1. Allusion au manifeste du Comité central de la Démocratie européenne « Aux peuples ! Organisation de la démocratie » qui fut publié en août 1850 sous la signature de Mazzini, Ledru-Rollin, Albert Darasz et Arnold Ruge. Ruge, qui antérieurement faisait profession d'athéisme, signa ce manifeste nonobstant les mots d'ordre religieux qu'il contenait. Dans la Revue, mai à octobre 1850 (MEW, t. 7, pp. 459 et suiv.) Marx et Engels se livrent à une critique détaillée du manifeste. Voir aussi lettre à Engels du 2 décembre 1850, note 12.
  2. Le Comité central de la Démocratie européenne.
  3. Rudolph Duvon (1807-1870) : adepte du mouvement religieux des Amis de la lumière (Cf. lettre précédente, note 6).
  4. Les Amis de la lumière ― courant religieux né en 1841 ― s'opposaient au piétisme qui régnait dans l'église protestante officielle ainsi qu'au mysticisme qui le caractérisait et à la bigoterie. Cette opposition religieuse était une des formes sous lesquelles se manifestait l'insatisfaction de la bourgeoisie dans les années 40-50 face à la réaction régnant en Allemagne.
  5. Johannes Ronge (1813-1887) : prélat ; fondateur du mouvement des catholiques allemands. Prit part à la révolution de 1848, puis émigra en Angleterre.
  6. Bremer Tageschronik, Organ der Demokratie.
  7. Hermann Becker.
  8. Rudolf Schramm.
  9. Expression empruntée à l'article de Ruge mentionné dans la lettre et qui avait été publié dans la Bremer Tageschronik du 17 janvier 1851. Il y était dit : «... Konrad Schramm (ne pas confondre avec le député berlinois Rudolf Schramm). »
  10. Engels projetait de publier dans l'organe chartiste rédigé par Harney The Friend of the People une série d'articles dirigés contre les leaders des différents groupes d'exilés politiques, Mazzini, Ruge, Ledru-Rollin et autres. Mais comme Harney cherchait à cette époque à se rallier les démocrates petits-bourgeois, Engels renonça en février 1851 à son projet. Toutefois, il le réalisa pour l'essentiel, dans le pamphlet « Die grossen Männer des Exils » [Les Grands hommes de l'exil] (MEW, t. 7, p. 233) qu'il rédigea en collaboration avec Marx en 1851, cette satire de l'émigration petite-bourgeoise qu'il projetait.