Le drame

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Notice du traducteur[modifier le wikicode]

On ne peut séparer radicalement les textes de Marx et d'Engels sur la première phase du drame de la Guerre civile en France, celle où les événements sont positifs, comme l'affirme le «parti Marx », de ceux de la seconde phase où la guerre nationale allemande - après avoir fait l'unité de l'Allemagne, renversé le bonapartisme, et préparé la République en France - se change en guerre contre-révolutionnaire et impérialiste, avec l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Si, en théorie et dans la logique impitoyable de l'histoire, la rupture est nette, elle ne l'est ni dans les textes de la correspondance et les manifestes de Marx et d'Engels, ni dans les événements pris ait jour le jour où elle est parfois anticipée.

En effet: 1º Marx et Engels ont pour tâche de prévoir le cours des événements, afin de définir les positions du parti et transmettre ses instructions aux quelques éléments qu'il influence. Ainsi, Marx rédige dès la fin du mois d'août - lorsqu'il tient pour acquise la défaite militaire de Napoléon III, mais pas du tout celle d'une France républicaine[1] -, un appel au Comité de Brunswick dénonçant la volonté de Bismarck d'annexer l'Alsace et la Lorraine, c'est-à-dire de transformer la guerre défensive en guerre impérialiste que les ouvriers d'Allemagne et de France doivent combattre. En fait, ce n'est que le 16 octobre 1870 que Bismarck prendra la décision ferme d'annexer l'Alsace-Lorraine et annoncera publiquement à la nation allemande qu'il poursuivra la guerre contre la France jusqu'à ce qu'il ait atteint ce but.

2° Dès avant le changement de la politique de guerre bismarckienne, certains événements annoncent et portent déjà la marque de la seconde phase, et vice versa; certains faits ne produisent leur effet qu'au bout d'un certain temps, si bien qu'un enchevêtrement et une certaine confusion sont inévitables pendant un laps de temps donné. Au reste, Bismarck a intérêt à brouiller les cartes autant qu'il le peut, d'une part, pour préparer ses troupes et ses concitoyens et, d'autre part, pour entretenir les illusions dans le camp adverse. Enfin, un sursaut français, parfaitement possible, pouvait encore changer et inverser l'issue de la guerre durant quelques mois: Trochu, au lieu de trahir, eût pu se battre, et le gouvernement de la Défense nationale, disposant encore d'un vaste territoire, eût pu ordonner la mobilisation générale, levant assez de troupes pour arrêter Bismarck, et obtenir une paix avantageuse pour les deux nations.

En tant que correspondant de guerre de la Pall Mall Gazette, Engels suivit au jour le jour l'évolution des opérations militaires de la guerre franco-prussienne et ne s'était pas trompé dans l'évaluation du rapport des forces, ni dans ses prévisions militaires. Dans ces articles, il exprime en de multiples occasions sa conviction qu'un redressement français était possible pour obtenir au moins une paix honorable, si le gouvernement de la Défense nationale l'avait vraiment voulu et avait pris les mesures de stratégie et de mobilisation adéquates.

Après la première défaite grave de Sedan qui balaya le bonapartisme, ce ne furent pas simplement les armes qui décidèrent de l'issue fatale de la guerre, mais un fait politique de classe, à peine décelable au début, mais confirmé massivement et ouvertement par la suite: la bourgeoisie française, menacée d'une révolution où, au bout d'un certain temps, le prolétariat eût pris l'avantage, préféra être battue par la bourgeoisie allemande et s'assurer de la sorte la survie pour toute une période historique. Là encore, les faits évoluèrent très progressivement, accompagnés d'actions et déclarations contradictoires. Certes, ce ne fut pas une politique consciemment voulue par tous les membres de la classe bourgeoise, ni arrêtée clairement et publiquement, mais ce fut la politique qui s'imposa progressivement au gouvernement bourgeois, dans ses actes, ses alliances et même dans certaines de ses déclarations publiques.

Comme la correspondance échangée régulièrement entre Marx et Engels s'arrête en septembre, du fait qu'Engels va s'installer à Londres non loin de son ami, nous utiliserons pour la période ultérieure une correspondance moins directe et suivie, puisqu'elle s'adresse à de multiples destinataires de tendance souvent diverse et de pays plus ou moins affectés par le drame qui se noue. Nous extrairons des passages significatifs des Notes d'Engels sur la guerre de 1870-1871 des éditions Costes: le lecteur en trouvera le texte complet dans cette traduction française, difficile à trouver aujourd'hui. Engels y suit le rapprochement progressif entre la bourgeoisie française et les vainqueurs prussiens qui finirent par conclure une véritable alliance de brigands.

Les lettres de Marx et d'Engels sur la répression anti-ouvrière en Allemagne laissent présager ce revirement de Bismarck.

Il n'est pas non plus possible de séparer, dans les textes écrits par Marx et Engels au fur et à mesure du déroulement de la crise, la phase de transformation de la guerre de défense allemande en guerre impérialiste d'une part, de celle de la transformation de la guerre impérialiste bonapartiste en guerre civile du prolétariat de Paris et de province (masquée par la collaboration de fait entre le gouvernement de la Défense nationale et Bismarck) d'autre part. En effet, le caractère de plus en plus accentué de la guerre impérialiste va de pair avec le développement de la guerre civile.

Avant de reproduire les textes relatifs à ces questions, nous traduirons une correspondance sur la situation en Angleterre, nullement étrangère au drame qui est en train de se nouer. En effet, la crise continentale se répercute sur la politique anglaise et provoque un renversement d'alliance, au détriment de la France. Le gouvernement anglais, quoique divisé, est en majorité favorable à la victoire allemande et peu enclin à reconnaître la République française, proclamée le 4 septembre. Le Conseil général de l'Internationale, sous l'impulsion de Marx, et les ouvriers, soutenus par leurs syndicats, organiseront de puissantes manifestations de sympathie à la République française: le mouvement ira si loin que certains demanderont l'instauration d'une république en Angleterre (que Marx et Engels ne conçoivent pas en régime bourgeois).

Le gouvernement anglais, après toutes sortes de louvoiements, raidira sa position et s'engagera dans une voie de plus en plus contre-révolutionnaire. Au moment de la crise sociale de la Commune, l'Angleterre bourgeoise aura rejoint, en fait, le camp des bourgeoisies française et allemande et contribué à leur rapprochement: toute la bourgeoisie internationale sera liguée contre les ouvriers parisiens insurgés.

Marx et Engels espéreront jusqu'au dernier moment que le front de la bourgeoisie internationale, jamais exempt de contradictions internes, ne se soude pas: ils ne ménageront pas leurs efforts sur ce plan à Londres. Mais, à cette époque, l'Angleterre est au faîte de sa puissance: elle peut sauver les apparences d'une politique libérale et démocratique, tout en œuvrant à la contre-révolution et en soutenant la réaction et le despotisme sur le continent. Déjà, en 1849, Mary écrivait: « Ce n'est qu'au montent où les chartistes seront à la tête du gouvernement anglais que la révolution sociale passera du domaine de l'utopie à celui de la réalité. » (Nouvelle Gazette rhénane, 1er janvier 1849).

L'Angleterre eût pu empêcher Bismarck d'annexer l'Alsace-Lorraine, si bien que la guerre franco-prussienne se fût achevée de manière positive - l'Allemagne étant unifiée et disposant de structures politiques modernes, la France étant débarrassée du despotisme bonapartiste -, et l'Europe occidentale eût connu une phase de développement accéléré dans un climat de paix pratiquement assurée pour un temps suffisant pour organiser les ouvriers afin de vaincre.

Mais l'Angleterre ne voulait à aucun prix que de fortes nations bourgeoises se développent sur le continent et lui fassent concurrence. L'annexion de l'Alsace-Lorraine constituait précisément une pomme de discorde entre les nations les plus puissantes du continent qui, divisées, permettaient à l'Angleterre d'assurer pour une longue période son hégémonie sur le marché mondial.

Le pays capitaliste le plus puissant de l'époque eut donc son mot à dire dans le drame qui allait éclater. L'Angleterre officielle joua à fond la crise sur le continent, d'abord en exaspérant la tension franco-prussienne, puis en liguant les bourgeoisies franco-allemandes contre le prolétariat insurgé de Paris: la lointaine Amérique bourgeoise participa elle-même à l'assassinat de prolétaires parisiens comme Marx le montre, en dénonçant les agissements de l'ambassadeur des États-Unis, Mr Washburne. Le Pape lui-même dénoncera les révolutionnaires (tout en demandant que l'on prie pour leur salut).

Toute la période qui suivit immédiatement la Commune renforça encore l'Internationale bourgeoise qui fit durement sentir au prolétariat son activité contre-révolutionnaire, lâche, hypocrite et sanguinaire, lors de la chasse aux Communards à travers toute l'Europe et leur déportation jusque dans plusieurs continents.

Le drame de la Commune a donc, pour premier épisode, la réaction de toutes les bourgeoisies, puis leur rapprochement. Hélas, les classes ouvrières d'Europe ne seront pas en mesure de concerter leur action et de renforcer leurs organisations au même rythme, à mesure que la crise sociale s'aggrave.

Conjuration de la bourgeoisie internationale[modifier le wikicode]

« Il y a quinze jours, les Anglais supputaient les conséquences possibles d'une victoire française dans la première grande bataille. Ils craignaient avant tout qu'un tel succès initial fournit à Napoléon III une occasion de conclure une paix rapide, dont la Belgique eût fait les frais.[2] Ils furent vite rassurés sur ce point » (Fr. Engels, la crise de la guerre, in Pall Mall Gazette, 20 août 1870).

Marx à Engels

Londres, le 14 septembre 1870

Cher Fred,

En même temps que cette lettre, 12 exemplaires de l'Adresse. Diverses erreurs typographiques, omissions de petits mots, etc., mais rien ne fausse le sens. Ce sera corrigé à la 2e édition. Il ne faut pas oublier que le Conseil général se heurte de toutes parts aux susceptibilités, et il ne peut donc écrire comme nous le ferions en notre nom.

La nouvelle de Brunsvick nous est arrivée hier soir de la part de Liebknecht; mais, comme toujours, l'imprécision de Wilhelm la rend inutilisable. J'ai envoyé aujourd'hui des notes à ce sujet à la Pall Mall, l'Écho, etc.

Le fait est excellent. Cette fois la chasse aux démagogues[3] commence avant mê­me que la guerre ne soit terminée et se fait contre les ouvriers, au lieu des étu­diants fumeux d'antan. C'est une très bonne chose que les Prussiens révèlent ce qu'ils sont, et qu'ils détruisent toute illusion possible dans la classe ouvrière, avant même que la paix ne soit conclue. En outre, la classe ouvrière ne peut être poussée dans le feu du combat que sous la persécution directe de l'État.

La « république » - même le simple mot - a donc donné une tournure nouvelle aux événements. En Angleterre, par exemple, Mr George Potter - ce « héros » de l'ouvrier - professe publiquement qu'il est républicain. Cela te fera comprendre l'état d'âme de Londres. J'espère que la politique prussienne de la Cotir déclenchera le mécanisme. L'ingérence inconstitutionnelle de la petite-fille de George III et de la belle-mère du Fritz, c'est un fameux levier.

Dans tout cela, Bismarck est un âne. Comme tout lui a réussi tant qu'il fut l'instru­ment des aspirations allemandes à l'unité, il a perdu la tête au point de croire mainte­nant qu'il peut faire, sans pudeur et sans fard, une politique spécifiquement prussienne, non seulement à l'extérieur, mais encore à l'intérieur.

Hier, il y a eu un meeting ouvrier dans un local de Lincolns Fields. Nous étions réunis comme chaque mardi à notre siège, lorsqu'est arrivé un télégramme nous appelant à la rescousse. Les partisans de la Société de la Paix qui ont fait des « achats de grand style » parmi les ouvriers (par exemple Cremer) s'étaient presque assurés d'une toute petite majorité. Notre arrivée à l'improviste a fait tourner le vent. Il s'agissait notamment de diverses résolutions en faveur de la République française qui, comme le soutenait la Société de la Paix, auraient pu conduire à la guerre contre la Prusse. J'ai écrit aujourd'hui longuement pour donner des instructions, en Belgique et en Suisse, ainsi qu'aux États-Unis.[4]

La lettre ci-incluse de Serraillier t'intéressera ainsi que Dupont. Je ne t'envoie qu'un fragment, car le reste contient des nouvelles de la famille et est donc demeuré aux mains de madame Serraillier.

Salut.

Ton K.M., Secrétaire pour la Russie!

Le livre de Schaeffle s'intitule: Capitalisme et socialisme, etc.

Marx à Engels

En toute hâte.

Londres, le 16 septembre 1870

Cher Fred,

Charge Dupont de répondre - au nom du Conseil général - aux Marseillais (ci-inclus leur manifeste et lettre) pour leur passer un savon, et leur faire parvenir en même temps notre Adresse[5]. S'il le faut, je lui enverrai d'autres Adresse.

En dehors du Spectator, qui a écrit un article perfide sur notre Adresse, et de la Pall Mall qui en a publié un bref passage, toutes les feuilles de Londres se sont appliquées à la passer sous silence.

Salut.[6] Ton K.M.

Marx à Edward Spencer Beesly

Londres, le 12 septembre 1870

Très estimé monsieur Beesly,

A. Serraillier, membre du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs et chargé des pleins pouvoirs du Conseil, est parti mercredi dernier pour Paris. Il tenait pour son devoir d'y aller, non seulement pour participer à la défense, mais encore pour user de son influence sur notre Conseil fédéral de Paris, car il possède effectivement de remarquables qualités intellectuelles. Sa femme vient d'être informée de ce projet. Hélas, elle n'est pas seulement sans le sou, elle et son enfant, mais les créanciers de Serraillier, qui ont des traites s'élevant à quelque 12 livres, menacent de faire vendre ses meubles et de la jeter à la rue. Dans ces conditions, mes amis et moi, nous avons décidé de lui venir en aide, et c'est pour cela que je me per­mets d'en appeler, par cette lettre, également à vous et à vos amis.

Vous remarquerez que l'Adresse que j'ai présentée vendredi dernier au Conseil général et qui est actuellement sous presse, coïncide sur bien des points presque littéralement avec votre pamphlet.[7]

Mon opinion est que Paris devra capituler; de lettres personnelles que je reçois de Paris, il ressort clairement que plusieurs membres influents du Gouvernement provi­soire sont préparés à une telle issue.

Serraillier m'écrit aujourd'hui que la hâte avec laquelle les Prussiens marchent sur Paris est la seule chose au monde qui puisse prévenir une nouvelle insurrection de juin. Si Paris tombe, la France est loin d'être perdue si les provinces font leur devoir.

Le Conseil fédéral de Paris me bombarde de télégrammes, ayant tous pour seul but d'obtenir la reconnaissance de la République française par l'Angleterre. C'est effectivement d'une importance primordiale pour la France. C'est le seul moyen de l'aider à présent. Le roi de Prusse traite officiellement Bonaparte comme le souverain régnant de la France. Il voudrait le rétablir sur le trône. La République française n'existera pas tant que le gouvernement britannique ne l'aura pas reconnue. Mais il n'y a pas de temps à perdre. Permettrez-vous à votre reine et à votre oligarchie, sous la dictée de Bismarck, d'abuser de l'immense influence de l'Angleterre?

Respectueusement,

votre Karl Marx

À propos. En ce moment, la presse anglaise bavarde bien inutilement sur les mesu­­es pour assu­rer la « défense » de l'Angleterre. En cas de guerre avec la Prusse ou d'autres puissances militaires du continent, vous disposez d'un moyen d'attaque, mais celui-là imparable: la destruction du commerce mari­time des pays du continent européen. Vous ne l'ob­tiendrez qu'en remettant en vigueur vos « droits mari­times[8] » qui ont été abandonnés à la Russie en 1856 par le traité de Paris, à la suite d'une intrigue ministérielle, sans aucune ratification du parlement.

La Russie attribue à cette affaire une telle importance qu'elle a poussé la Prusse, tout au début de la guerre, à revendiquer officiellement ces clauses de l' « accord » de Paris. Il va de soi que la Prusse n'y était que trop disposée. D'abord, elle n'a aucune marine. Ensuite, il est in­con­testablement de l'intérêt commun des puissances militaires du continent d'amener l'Angleterre, seule grande puissance maritime d'Eu­rope, à renoncer aux moyens les plus efficaces de la guerre maritime, sous prétexte d'humanitarisme. Le privilège de l'inhumanité - et l'on ne peut faire la guerre d'une façon « humaine » - sera donc réser­vé aux forces terrestres! En outre, cette « philanthropie » diplomatique présume que la propriété - toujours sur mer, et non sur terre - est plus précieuse que la vie humaine. Telle est la raison pour laquelle les fabricants et marchands anglais que l'on prend pour des imbéciles, ont permis eux-mêmes qu'on les berne par les clauses de Paris sur la guerre maritime - pour eux sans effet pratique, puisque non reconnues par les États-Unis. En effet, ce n'est que dans une guerre contre ces derniers qu'une telle condition pourrait être de quelque valeur pour les marchands d'argent d'Angleterre. Le mépris que vouent désormais à l'Angleterre la Prusse aussi bien que la Russie (qui avance tranquillement vers les Indes) provient uniquement de ce qu'elles savent que l'Angle­terre n'est bonne à rien dans une guerre offensive sur terre, et que pour une guerre maritime, décisive pour elle, l'Angleterre s'est désarmée elle-même, ou mieux: a été désarmée par le geste arbitraire de Clarendon, agissant sur les instructions secrètes de Palmerston. Déclarez demain que ces clauses du traité de Paris - qui n'ont même pas reçu la forme de clauses de traité -sont des chiffons de papier, et je vous garantis que les matamores continentaux baisseront aussitôt le ton.

Marx à Edward Spencer Beesly

Londres, le 16 septembre 1870

Très estimé monsieur Beesly,

Veuillez m'excuser de vous importuner encore avec une lettre, mais à la guerre comme à la guerre (Fr.).

Les prévisions les plus pessimistes des deux Adresses du Conseil général de l'Internationale se sont déjà réalisées.

Après avoir déclaré qu'elle faisait la guerre à Louis Bonaparte et non au peuple français, voilà que la Prusse combat maintenant le peuple français et fait la paix avec Bonaparte.[9] Elle vient de libérer l'assassin et de proclamer son intention de le rétablir, lui ou quelqu'un de sa famille, aux Tuileries. L'infâme Times tente aujourd'hui de pré­sen­ter cette nouvelle comme un simple cancan. Elle sait, ou devrait savoir que l'infor­mation provient de l'officiel Staatsanzeiger de Berlin, le Moniteur prussien.

D'après les journaux prussiens semi-officiels, telle que la Gazette de Cologne, je vois que ce vieil âne de roi Guillaume, fidèle aux traditions de famille des Hohenzollern, se pros­terne déjà aux pieds du tsar et l'implore d'être assez magnanime pour l'em­ployer comme sa créature contre les Turcs. Bref, la réaction a déjà commencé en Allemagne. Nos gens de Brunsvick, pour commencer par eux, ont été transportés, enchaînés comme de vulgaires criminels, vers la frontière orientale, comme je vous l'ai déjà écrit. Mais, ce n'est qu'un fait parmi tant d'autres.

Après la première guerre d'indépendance allemande contre Napoléon 1er, le gouvernement fit, vingt ans durant, une chasse féroce aux prétendus démagogues,[10] mais alors elle n'eut lieu qu'après la fin de la guerre. Or, maintenant, elle commence avant la conclusion de la paix.

À l'époque les persécutions visaient des idéalistes soufflés et la jeunesse exubé­ran­te (les étudiants des universités) de la bourgeoisie, de la bureaucratie et de l'aristo­cratie. Elles visent désormais la classe ouvrière.

Pour ma part, je suis enchanté de tous ces méfaits du gouvernement prussien. C'est ce qui mettra l'Allemagne en mouvement. Je pense que vous devriez faire main­te­nant la chose suivante: la première Adresse du Conseil général sur la guerre n'a été publiée en entier que par la Pall Mall Gazette, d'autres journaux n'en ayant donné que des extraits ou l'ayant simplement évoquée dans leurs éditoriaux. Cette fois, bien que l'Adresse ait été envoyée à tous les journaux de Londres, aucun n'en a soufflé mot, à l'exception de la Pall Mall, qui en a donné un très bref extrait.

Soit dit en passant, ce journal, qui, dans son numéro d'hier, parle de vous en ter­mes fort élogieux, a certaines obligations personnelles à mon égard. En effet, ne lui ai-je pas proposé les Notes sur la guerre de mon ami Engels? Je l'ai fait à la demande de Nicolas Léon Thieblin qui passait parfois en contrebande quelques passages sur l'Internationale dans la Pall Mall. C'est pourquoi notre seconde Adresse n'a pas été entièrement étouffée dans ce journal.

Sur le continent, jusqu'à Moscou et St-Pétersbourg, et même dans les journaux français sous le règne bonapartiste et actuellement à Berlin, les gens avaient et ont l'habitude de voir les manifestes de l'Internationale traités sérieusement et reproduits en entier par un journal ou l'autre, si bien qu'on nous reproche souvent de ne pas « user » avec assez de zèle de la « libre» presse londonienne. On n'a certes aucune idée de la totale corruption de cette vile engeance, flétrie depuis longtemps déjà par William Cobbett pour sa « vénalité, son infamie et son inculture »: on ne peut pas y croire sur le continent.

J'estime que vous rendriez le plus grand service à l'Internationale - et je me préoc­cu­perai de faire reproduire votre article dans nos journaux en Espagne, Italie, Suisse, Belgique, Hollande, Danemark, Hongrie, Allemagne, France et États-Unis -, si vous publiez dans la Fornightly Review, quelque chose sur l'Internationale, les manifestes du Conseil général relatifs à la guerre et le traitement que nous avons subi aux mains de ce modèle de presse qu'est la « libre » information anglaise.[11] (83) Cette espèce est en fait plus asservie à la police prussienne que la presse de Berlin.

Lafargue, qui dirige en ce moment un journal à Bordeaux, vous envoie, à vous et à madame Beesly, ses meilleurs compliments.

Votre dévoué

Karl Marx

Extraits du protocole de la réunion du Conseil général du 17.1-1871.

Marx

Exposé sur le gouvernement de la Défense

nationale à la réunion du 17 janvier 1871[12]

Le citoyen Marx, constatant qu'un assez grand nombre de membres anglais étaient présents, dit qu'il désirait faire une importante observation: les déclarations faites par Odger, président de l'Association, au dernier meeting public de St. James’ Hall ne correspondent pas à la vérité. Nous affirmions, dans notre seconde Adresse, que plusieurs membres du gouvernement provisoire français étaient marqués d'une ineffaçable flétrissure depuis la révolution de 1848. Ce qui n'a pas empêché Odger d'affirmer qu'aucune faute ne pesait sur qui que ce soit.

Et Marx de poursuivre: on ne peut accueillir Favre que comme représentant de la République, et non comme un patriote sans reproche. Or, la manière avec laquelle on parle aujourd'hui de Favre le pousse sur l'avant-scène, tandis qu'on perd pour ainsi dire de vue la République. Un exemple des agissements de Favre: après la révolution de 1848, Favre fut choisi par Ledru-Rollin comme ministre de l'Intérieur, Flocon étant tombé malade. L'une des premières mesures de Favre fut de ramener l'armée à Paris, ce qui permit ensuite à la bourgeoisie de faire tirer sur les ouvriers et les écraser. Plus tard, lorsque le peuple se fut convaincu que l'Assemblée nationale était composée d'hommes issus de la bourgeoisie, il manifesta sa sympathie à la Pologne, et envahit, à cette occasion, l'Assemblée constituante.[13] Le président de celle-ci sup­plia Louis Blanc de s'adresser aux manifestants et de les tranquilliser, ce qu'il ne manqua pas de faire. Une guerre contre la Russie eût sauvé la République.

La première chose que jules Favre entreprit quelques jours après, ce fut de récla­mer les pleins pouvoirs afin de poursuivre Louis Blanc comme complice des manifestants. L'Assemblée nationale était convaincue que Favre avait reçu à cet effet un mandat du gouvernement, mais les a.-Litres membres du gouvernement déclarè­rent que cette mesure était une initiative personnelle de Favre tendant à faire croire que le gouvernement provisoire aurait conspiré pour provoquer l'insurrection de juin 1848.

Après que la troupe eut tiré sur les manifestants et les eut terrassés, Favre proposa d'éliminer la Commission exécutive.[14] Le 27, il promulgua le décret selon lequel les prisonniers pouvaient être « transportes » sans procès ni jugement des tribunaux.[15] Il y eut 15 000 déportés. En novembre, l'Assemblée constituante fut contrainte d'exa­mi­ner certains cas de déportés. Dans la seule ville de Brest, on dut libérer 1000 prisonniers. Il fallut aussi relâcher un grand nombre de personnes arrêtées et mises en accusation par la Commission militaire comme étant particulièrement dangereuses; d'autres ne purent être condamnées qu'à des peines de prison légères. On proposa l'amnistie par la suite: Favre s'y opposa sans relâche. Il prétendait être de ceux qui avaient demandé la création d'une commission d'enquête sur toute la révolution, à l'exception de Février.

Il a participé à l'élaboration des lois de presse les plus infâmes[16] qui aient jamais existé, et que Napoléon III sut habilement exploiter. Sous la monarchie de juillet, Favre entretint certaines liaisons avec les bonapartistes et mit en oeuvre toute son influence pour accueillir Napoléon à l'Assemblée nationale. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour réaliser l'expédition de Rome,[17] qui fut le premier pas vers l'ins­tauration de l'Empire.

Engels

Projet de résolution sur l'attitude de la classe ouvrière anglaise vis-à-vis de la guerre franco-prussienne dans l'actuelle phase

(réunion du Conseil général du 31.1.1871)

1) Que le mouvement ouvrier, pour le soutien de la République française, aurait dû en premier concentrer ses efforts pour obliger le gouvernement britannique à reconnaître la République,

2) Que l'intervention militaire de l'Angleterre en faveur de la France - telle qu'elle était envisagée par ceux qui la proposaient - n'aurait pu avoir d'effet qu'à un moment bien déterminé, moment qui est maintenant dépassé;

3) Que l'Angleterre non seulement demeure incapable d'intervenir efficacement dans les affaires continentales, mais qu'elle ne peut même pas se protéger contre le despotisme militaire du continent, tant qu'elle n'aura pas reconquis la faculté de dis­po­ser de sa véritable force militaire, sa flotte de guerre. Elle ne le peut qu'en dénonçant la Déclaration de Paris.[18]

Marx et Engels

Exposé sur le mouvement

républicain en Angleterre, à la réunion

du 28 mars 1871

Le citoyen Engels dit que la question n'est pas de savoir s'il faut soutenir le mou­ve­ment républicain, mais si, dans les conditions actuelles, il s'engagerait dans notre vole. Des hommes tels que Peter Taylor et d'autres réclament simplement la répu­blique; mais, il faut tenir compte de ce que l'abolition de la monarchie entraî­nerait l'élimination de l’Église d'État, de la Chambre des Lords et de beaucoup d'autres institutions.[19] En Angleterre, nul mouvement républicain ne peut se développer sans transcroître en un mouvement de la classe ouvrière. Lorsqu'un tel mouvement prend naissance, il importe donc de savoir aussi comment il continuera de se développer. Il faut que la république soit instaurée pour que nos idées passent dans la réalité. Il s'agit donc de suivre avec la plus grande attention la manière dont évolue le mouvement républicain; et il est juste que des membres de l'Internationale y prennent part et lui donnent la direction adéquate. Si le mouvement républicain devait prendre une forme bourgeoise, il deviendrait l'affaire d'une clique. La classe ouvrière ne peut pas ne pas rompre avec toutes les formes traditionnelles.

Le citoyen Engels ajoute que l'oppression est aussi grande en Amérique qu'en Angleterre, mais que la république offre à la classe ouvrière de larges possibilités d'agi­tation. Dans les États à population de forte densité, le mouvement ouvrier est organisé, mais l'immensité d'un pays faiblement peuplé l'empêche de se renforcer.

Le citoyen Marx exprime sa conviction qu'aucun mouvement républicain ne petit devenir une force réelle s'il ne se transforme en mouvement social. Ceux qui tirent les ficelles de l'actuel mouvement n'ont évidemment aucune intention de ce genre.

Engels à Carl Klein et Friedrich Moll

122, Regent's Park Road, N.W.

Londres, le 10 mars 1871

Chers amis Klein et Moll

... Une dure période commence maintenant pour les ouvriers allemands. Il semble bien qu'on ait décidé de les sacrifier sur l'autel de la réconciliation entre les hobereaux et la bourgeoisie. Mais, cela ne fait rien.

Le mouvement ouvrier n'est-il pas désormais trop puissant pour être liquidé à la suite de quelques manœuvres prussiennes. Bien au contraire, les persécutions, auxquelles nous devons nous attendre, nous procurerons des forces accrues et, dès lors que l'ivresse du bourgeois plein de sa victoire se sera dissipée et que les pleurnicheries recommenceront, alors il se trouvera de nouveau une occasion où notre parti trouvera son mot à dire. En tout cas, les ouvriers alle­mands ont démontré par leur attitude exemplaire au cours de la guerre, qu'ils savent fort bien quel est l'enjeu. De tous les partis le leur seul sait déchiffrer justement l'histoire de notre temps, alors que l'ivresse de la victoire embrouille complètement les bourgeois.

J'habite à Londres depuis 5 mois. Il est douteux que vous puissiez longtemps encore faire partie, autrement qu'en principe, de l'Association internationale des travail­leurs, étant donné qu'en Allemagne on semble vouloir considérer une telle adhésion comme un crime. En tout cas, attendez-vous à ce que nous fassions ici tout ce qui est humainement possible pour éviter que se brise de nouveau le lien entre le prolétariat de toute l'Europe et de l'Amérique que nous avons établi il y a 7 ans. Et c'est ce qui importe.

Salut fraternel et poignée de main

votre F. Engels

Engels à Rudolf Engels

Londres, le 10 mars 1871

Cher Rudolf,

... Je doute fort que les sympathies que vous éprouvez pour la France dans votre région (et qui sont répandues à peu près dans le monde entier) proviennent de ce que la France a essuyé les coups les plus durs. Quoi qu'il en soit, ce qui est sûr, c'est que si la Prusse recevait à l'occasion d'événements futurs une bonne raclée (ce qui n'est pas si improbable), elle ne bénéficierait d'aucune sympathie, mais on rirait d'elle. Tout bonnement, vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez; les jérémiades feront bientôt suite aux ivresses de la victoire: vous serez alors tout marris de vous trouver dans votre peau. Avec toute votre puissance et votre gloire, vous êtes dans la même situation qu'à Olmütz, cet Olmütz qui a été conclu à Varsovie[20] où votre maître suprême - le tsar de toutes les Russies - vous a donné l'ordre de vous incliner bien humblement devant l'Autriche et la Diète Impériale. À présent que vous avez fait de la France (qui demeure de toute façon à votre frontière) votre ennemie pour long­temps, la Russie reste votre seul rempart et vous fera bientôt payer sa protection. Car vous êtes plus que jamais sous la domination russe.

Veux-tu transmettre à maman mes meilleures salutations, et lui dire que je lui écrirai bientôt. Salue ta femme, tes enfants, les frères et sœurs, ainsi que tout ce qui se rattache à la famille et s'y balance.

Ton Frédéric

Engels

Le sort de Metz

Pall Mall Gazette, le 17 octobre 1870

Metz est une forteresse infiniment plus forte que Paris... La reddition de Metz aurait une répercussion morale infiniment moindre, mais un effet matériel bien plus considérable sur le cours ultérieur de la guerre que la chute de Paris. Si Paris est perdu, la France cédera peut-être, mais cela ne s'imposerait pas plus à ce moment-là qu'à présent. En effet, la majeure partie des troupes prussiennes qui encerclent aujourd'hui Paris continueraient d'être nécessaires pour tenir Paris et ses environs. Il est donc plus que douteux que les Allemands disposent alors d'assez de troupes pour avancer jusqu'à Bordeaux.

En revanche, si Metz capitulait, les Prussiens pourraient disposer de 200 000 soldats devenus libres; dans l'actuelle situation des troupes françaises en ligne, cette armée suffirait amplement pour gagner le pays non fortifié, quand il lui plaira et jusqu'où elle le voudra. L'occupation du reste de la France qui est empêchée par les deux grands camps retranchés, commencerait aussitôt et toutes les tentatives d'une guerre de guérilla qui, actuellement, pourraient être très efficaces, seraient alors rapidement écrasées.[21]

Engels

Sur la Guerre

Pall Mall Gazette, le 6 octobre 1870

Les bataillons des faubourgs de Paris, composés d'ouvriers, sont résolus à se battre; ils obéiront et manifesteront une espèce de discipline instinctive s'ils sont con­duits par des hommes ayant personnellement et politiquement leur confiance. Envers tous les autres chefs, ils seront rebelles. En outre, ils n'ont ni instruction, ni officiers entraînés et, à moins qu'il n'y ait une bataille finale derrière les barricades, leurs excellentes qualités de combat ne seront pas utilisées.

En revanche, le gros des Gardes nationaux, armés par Palikao, se compose de bourgeois, particulièrement de la classe des petits boutiquiers, et ces hommes-là répu­gnent par principe à se battre. Sous les armes, leur affaire est de garder leurs bouti­ques et leurs maisons: si celles-ci sont attaquées à distance par les obus ennemis, leur enthousiasme martial s'évanouira probablement. C'est une force organisée plutôt con­tre un ennemi intérieur qu'extérieur. Toutes ses traditions vont en ce sens, et neuf sur dix d'entre eux sont convaincus qu'un tel ennemi intérieur est dès maintenant em­bus­qué en plein cœur de Paris, n'attendant qu'une occasion pour lui tomber dessus ...[22]

Marx à Edward Spencer Beesly

Londres, 19 octobre 1870

Très honoré monsieur Beesly,

Deak est hostile aux ouvriers. En fait, c'est la version hongroise d'un whig anglais.

En ce qui concerne Lyon,[23] j'ai reçu des lettres qui ne sont pas faites pour être publiées. Au commencement, tout a bien marché. Sous la pression de la section de l' « Inter­nationale », on proclama la République, avant même que Paris n'ait fait ce pas. On forma aussitôt un gouvernement révolutionnaire - la Commune -, composé en partie d'ouvriers appartenant à l' « Internationale », en partie de républicains radicaux de la bourgeoisie. On abolit immédiatement les octrois, et ce avec raison. Les intri­gants bonapartistes et cléricaux furent intimidés. On prit des mesures énergiques pour l'armement de tout le peuple. La bourgeoisie commençait, sinon de sympathiser vrai­ment avec le nouvel ordre des choses, du moins à le tolérer passivement. L'action lyon­naise eut aussitôt un effet sensible à Marseille et Toulouse, où les sections de l' « Internationale » sont fortes.

Mais, les ânes de Bakounine et de Cluseret arrivèrent à Lyon et gâchèrent tout. Comme tous deux appartiennent à l' « Internationale », ils eurent hélas suffisamment d'influence pour fourvoyer nos amis. Ils s'emparèrent de la mairie - pour peu de temps - et proclamèrent les lois les plus insensées sur l'abolition de l'État et autres bêtises du même genre. Vous comprendrez que le simple fait qu'un Russe - présenté comme un agent de Bismarck par la presse bourgeoise - ait la prétention de jouer au chef d'un Comité de Salut de la France, suffise à faire revirer l'opinion publique. Pour ce qui est de Cluseret, il se comporta à la fois en fou et en lâche. Tous deux ont quitté Lyon après leur échec.

A Rouen, comme dans la plupart des autres villes industrielles de France, les sec­tions de l'Internationale, en suivant l'exemple de Lyon, ont imposé que l'on recon­naisse officiellement des corps d'ouvriers dans les « comités de défense ».

Malgré tout, je suis bien obligé de vous dire que, d'après toutes les informations que j'ai reçues de France, la bourgeoisie préfère la conquête prussienne à la victoire d'une République de tendance socialiste.

Votre très dévoué

Karl Marx

Je vous envoie un exemplaire de la New York Tribune arrivé hier. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir me le renvoyer après lecture. Vous y trouverez un article sur l'Internationale. Je n'en connais pas l'auteur, mais à en juger par le style et la manière, je suppose qu'il s'agit de Mr. Dana. Ci-joint également trois exemplaires de la Défense nationale de la part de Lafargue qui vous adresse ses salutations.

Marx à Lafargue

Londres, le 4 février 1871

Cher Paul,

Il faut créer de nouveaux défenseurs à la France (Fr.). Vous - toi et Laura - vous semblez sérieusement et efficacement préoccupés de cette tâche patriotique. Toute la famille a été heureuse d'apprendre que notre chère Laura a victorieusement surmonté ce moment critique et que la suite se présente favorablement.

Embrassez de ma part le petit Schnappy et dites-lui que Old Nick est très fier des deux photographies de sa succession. Dans la pose « grave », notre petit bonhomme exprime davantage ses qualités de sérieux, tandis que dans celle où il prend l'attitude d'un franc-fileur il fait preuve de charme, d'esprit et d'espièglerie.

Vous savez que j'ai une triste opinion des héros de la bourgeoisie. Mais il se trouve que jules Favre et Cie ont encore dépassé mes pires attentes. Lorsque Trochu a exécuté son « plan » secret,[24] autrement dit lorsque ce « sabre orthodoxe », ce « crétin militaire » eut poussé la résistance passive de Paris jusqu'au point extrême où il ne restait plus d'autre alternative que de mourir de faim ou se rendre, jules Favre et Cie n'eurent plus qu'à suivre l'exemple du commandant Je la place fortifiée de Toul. Il ne capitula pas après que sa force de résistance se fut effondrée. Il informa simplement les Prussiens de la situation, en déclarant que le manque de vivres le forçait à renoncer à la défense et qu'ils pouvaient faire ce qui leur plairait. Il ne rechercha au­cu­ne concession, mais reconnut simple­ment un fait accompli. jules Favre et Cie ne se bornèrent pas à signer une capitula­tion. formelle,[25] ils eurent l'impudence d'ajouter qu'ils agissaient au non, de la Farce !oui entière, bien qu'ils ignoraient totalement la situation de la France en dehors de Paris (Fr), étant donné qu'ils en étaient réduits aux informations partiales que Bismarck avait la grâce de leur communiquer. Qui plus est: après qu'ils eurent capitulé et qu'ils furent devenus les prisonniers du roi de Prusse, ils allèrent jusqu'à déclarer que la fraction encore libre du gouvernement de Bor­deaux[26] avait perdu ses pleins pouvoirs et ne pouvait plus agir sans le consentement de messieurs les prison­niers du roi de Prusse. Lorsqu'il capitula et fut fait prisonnier à Sedan, Louis Bona­parte lui-même déclara à Bismarck qu'il ne pouvait engager la m. oindre négociation, puisqu'il ne pouvait plus agir selon sa volonté propre et qu'il ne disposait plus d'aucune autorité en France, du fait qu'il était prisonnier de la Prusse.

Même l. Bonaparte avait eu plus de pudeur que Favre et Cie.

Favre pouvait tout au plus convenir d'un armistice sous condition, c'est-à-dire sous réserve de ratification de la part du gouvernement de Bordeaux. Quoi qu'il en soit, il eut dû laisser le soin de déterminer les clauses de cet armistice à des hommes qui n'étaient pas prisonniers du roi de Prusse. En tout cas, ils n'eussent pas permis que le théâtre de guerre oriental fût exclu de l'armistice, de sorte que les Prussiens peu­vent invoquer l'armistice pour arrondir leur zone d'occupation d'une manière aussi avantageuse pour eux.

Rendu insolent par les abus de pouvoir et la servilité des délégués du gouverne­ment parisien qui continuent de jouer au gouvernement français, après que ces messieurs les capitulards soient prisonniers du roi de Prusse, Bismarck se considère de facto comme l'autorité suprême en France et se met à agir en conséquence. Il pro­teste, le noble, contre le décret de Gambetta relatif aux élections générales, sous prétexte qu'il porte atteinte aux « libertés » électorales.[27] Il dicte les conditions dans lesquelles l'Assemblée nationale doit être élue! En fait, Gambetta aurait dû répondre par une protestation contre toutes les entraves qui suppriment la liberté des élections au Reichstag. Pour rendre libres ces élections, il devrait même réclamer que Bismarck lève - ou du moins suspende - l'état de siège imposé à la majeure partie de la Prusse. Pour vous donner un exemple de la liberté des élections en Allemagne: à Francfort-sur-le-Main, un ouvrier (qui n'est pas domicilié à Francfort) se présente comme candi­dat, et commence sa campagne électorale dans cette ville. Que font les autorités prus­siennes? Elles expulsent ce candidat de Francfort, en mettant la police à ses trousses.[28]

Je souhaite que les Prussiens maintiennent inflexiblement leur « modeste » contri­bution de guerre de 400 millions de livres sterling, soit la moitié de la dette publique anglaise ![29] Cela pourrait, en effet, mettre en colère les bourgeois français, dont les intrigues menées de concert avec les auto­rités locales (laissées en grande partie par Gambetta entre les mains des bonapartistes, des orléanistes, etc.) donnent la véritable explication des défaites subies jusqu'ici dans la guerre. Peut-être la bourgeoisie pourrait-elle comprendre enfin qu'elle a plus à perdre si elle cède que si elle combat.

Par ailleurs, si la France résiste encore quelque temps. la situation internationale évoluera bien plus favorablement pour sa cause. En Angleterre, le cabinet Gladstone semble enfin menacé. Il se peut qu'il soit bientôt chassé du gouvernement. L'opinion publique s'affirme de plus en plus favorable à la guerre. Ce revirement a été suscité par les revendications de la Prusse, et surtout par ses visées sur Pondichéry et les vingt meilleurs navires de guerre français. L'Anglais moyen y voit une menace contre l'Angleterre et une manœuvre de la Russie (de fait, cette revendication a été suggérée à la Prusse par le cabinet de Saint-Pétersbourg.[30])

En Russie même, il semble que de grands bouleversements soient imminents. De­puis que Guillaume s'est métamorphosé en Empereur d'Allemagne, le parti anti-allemand - ce que l'on appelle le parti de la vieille Russie - à la tête duquel se trouve l'héritier présomptif du trône, a repris complètement le dessus. On peut donc s'atten­dre à ce que le tsar actuel ou bien accepte le diktat et renverse complètement l'orien­tation de sa politique extérieure, ou bien qu'il partage le sort de ses prédécesseurs et morde la poussière. Si ce bouleversement s'opérait en Russie, la Prusse, dont les fron­tières avec la Russie et l'Autriche sont entièrement dégarnies de troupes, serait grave­ment exposée, sans résistance possible, si bien qu'elle ne pourrait maintenir en France ses forces militaires actuelles.

Cela amènera Bismarck à modérer son ton et le rendra plus conciliant.

Si la France résiste, utilise l'armistice pour réorganiser ses armées et comprend enfin que pour mener une guerre révolutionnaire il faut des mesures et des énergies révolutionnaires, elle peut encore être sauvée dans le rapport de forces actuel. Bis­marck sait fort bien qu'il est en posture difficile. Il espère s'en sortir, en usant de l' « in­ti­mi­dation.» et en faisant confiance au soutien actif de tous les éléments réac­tionnaires de la France.

Votre Old Nick

Réponse de la commune[modifier le wikicode]

La formation de la Commune et le Comité Central

Première ébauche de la Guerre Civile en France. 1871

Après Sedan, la Commune fut proclamée à Lyon, puis à Marseille, Toulouse, etc. Gambetta fit de son mieux pour l'écraser.[31]

À Paris, les différentes actions de début octobre visaient à instaurer la Commune en tant que mesure de défense contre l'invasion étrangère, concrétisant véritablement l'insurrection du 4 septembre. Si l'action du 31 octobre n'aboutit pas à l'instauration de la Commune, c'est que Blanqui, Flourens et les autres chefs du mouvement firent con­fiance aux gens de parole (Fr) qui avaient donné leur parole d'honneur (Fr) de démissionner et de céder la place à une Commune librement élue par tous les arron­dis­sements de Paris. Elle échoua parce que ses chefs sauvèrent la vie de gens qui ne cherchaient qu'à tuer leurs sauveurs. Ils laissèrent Trochu et Ferry s'échapper, mais ceux-ci les assaillirent avec les Bretons de Trochu. Il importe de rappeler que, le 31 octobre, le « gouvernement de la Défense », nommé par lui-même, n'existait que parce qu'on voulait bien le supporter. Encore n'avait-il pas décidé d'entreprendre la farce du plébiscite.[32]

Dans ces conditions, rien n'était plus facile que de donner une image fausse de la nature du mouvement, de le dénoncer comme une conspiration nouée avec les Prus­siens, d'utiliser la démission du seul de ces hommes [Rochefort] qui ne voulût point manquer à sa parole, afin de renforcer les Bretons de Trochu (qui furent pour le gouvernement de la Défense ce que les spadassins corses avaient été pour L. Bona­par­te), en nommant Clément Thomas commandant en chef de la Garde nationale. Rien n'était plus facile à ces fauteurs de panique éprouvés que de solliciter les lâches frayeurs qu'éprouvaient les classes moyennes à l'égard des bataillons ouvriers qui venaient de prendre l'initiative, que de semer la suspicion et la dissension au sein même des bataillons ouvriers en en appelant au patriotisme, afin de préparer les conditions d'une de ces journées de réaction aveugle et d'équivoques fatales, grâce auxquelles les usurpateurs ont toujours su se maintenir au pouvoir. Tout comme ils s'étaient glissés furtivement à ce pouvoir, ils étaient maintenant en mesure de lui donner une justification fallacieuse grâce à un plébiscite de pur style bonapartiste dans un climat de terreur réactionnaire.

Si la Commune avait remporté la victoire au début de novembre 1870 à Paris (à un moment où elle était déjà instaurée dans les grandes villes du pays), elle aurait sûrement trouvé un écho et se serait étendue à toute la France. Non seulement elle aurait arraché la défense des mains des traîtres et lui aurait insufflé l'enthousiasme, comme le démontre l'héroïque guerre que Paris mène actuellement, mais encore elle aurait changé complètement la nature de la guerre.

Elle serait devenue la guerre de la France républicaine, hissant l'étendard de la révolution sociale du XIXe siècle contre la Prusse, porte-drapeau de la conquête et de la contre-révolution. Au lieu d'envoyer le vieil intrigant usé (jules Favre) mendigoter dans toutes les cours d'Europe, on aurait électrisé la masse des producteurs de l'Ancien et du Nouveau-Monde. En escamotant la Commune le 31 octobre, les jules Favre et Cie ont assuré la capitulation de la France devant la Prusse et suscité l'actu­elle guerre civile.

Mais la preuve est faite: la Révolution du 4 septembre n'a pas simplement rétabli la République, du fait que la place de l'usurpateur était devenue vacante à la suite de la capitulation de Sedan, ni conquis cette République sur l'envahisseur étranger grâce à la résistance prolongée de Paris qui luttait pourtant sous la direction de ses ennemis, cette révolution s'est frayé un chemin jusqu'au cœur des classes ouvrières. La Répu­bli­que avait cessé d'être un nom pour une cause du passé: elle était grosse d'un monde nouveau. Sa tendance véritable fut masquée aux yeux du monde par les supercheries, les mensonges et les platitudes d'une bande d'avocats intrigants et de phraseurs impénitents, mais elle ne cessait de reparaître à la surface au cours des actions spas­mo­diques de la classe ouvrière de Paris et du Midi de la France, dont le mot d'ordre fut toujours le même: la Commune![33]

La Commune, forme positive de la révolution contre l'Empire et les conditions de son existence, fut d'abord instaurée dans les villes du Midi de la France et fut sans cesse proclamée au cours des actions spasmodiques durant le siège de Paris. Mais, elle fut tenue en échec et brisée par les agissements du gouvernement de la Défense et par les Bretons de Trochu, le héros du «plan de capitulation ». Elle finit par triompher le 26 mars, mais elle n'est pas née brusquement ce jour-là. C'était l'invariable but des révolutions ouvrières.

La capitulation de Paris, la conspiration ouverte à Bordeaux contre la République, le coup d'État déclenché par l'attaque nocturne sur Montmartre ont rallié autour d'elle tous les Parisiens ouverts à la vie: les hommes de la Défense n'étaient plus en mesure de la réduire à des tentatives isolées des éléments révolutionnaires les plus conscients de la classe ouvrière de Paris.

Le gouvernement de la Défense n'avait été toléré que comme un pis-aller (Fr), né de la première surprise, une sorte de nécessité de la guerre. La vraie réponse du peu­ple de Paris au Second Empire, règne du mensonge, ce fut la Commune.

Aussi le soulèvement de tout le Paris ouvert à la vie - à l'exclusion des piliers du bonapartisme et de son opposition officielle, des grands capitalistes, des boursico­teurs, des escrocs, des oisifs, des traditionnels parasites de l'État - contre le gouverne­ment de la Défense ne date-t-il pas du 18 mars, bien qu'il ait remporté ce jour-là sa pre­mière victoire sur la conjuration. Il date du, 31 janvier, du Jour même de la capitulation.

La Garde nationale - c'est-à-dire tous les Parisiens armés - s'est organisée et a vraiment gouverné Paris à partir de ce jour-là, indépendamment du gouvernement usurpateur des capitulards (Fr), mis en place par la grâce de Bismarck.[34] Elle a refusé de livrer ses armes et son artillerie, qui lui appartenaient et qui lui avaient été laissées à la capitulation, parce qu'elles étaient sa propriété. Ce n'est pas la magnanimité de jules Favre qui a sauvé ces armes des mains de Bismarck; c'est la promptitude des combattants parisiens à les arracher à jules Favre et Bismarck.[35] ...

Extraits du protocole des réunions du Conseil général

Engels

Exposé sur la révolution du

18 mars 1871 à la réunion du 21 mars 1871

Le citoyen Engels décrit la situation à Paris. Il dit que les lettres reçues de Paris cette semaine et déjà citées par Serraillier, ont expliqué ce qui était incompréhensible auparavant. Il semblait qu'un certain nombre d'hommes s'étaient soudainement empa­rés de plusieurs canons et les avaient gardés. Toute la presse et les correspondants ont écrit qu'il eut fallu leur demander des comptes, mais que le gouvernement français était demeuré dans l'expectative. Notre Comité parisien nous a informé que les Gardes nationaux avaient payé pour fabriquer ces canons et tenaient à les conserver. Ils ont compris que sous l'Assemblée nationale qui venait d'être élue,[36] la République n'était pas du tout garantie. Lorsque les Prussiens pénétrèrent dans Paris, ces canons avaient été transportés hors de leur portée, dans un autre faubourg de la ville. Par la suite, le gouvernement réclama les canons et tenta de les enlever à la Garde nationale. Aurelle de Paladine aurait été nommé commandant en chef de la Garde nationale et préfet de police[37]. Sous Napoléon III, il avait été colonel de gendarmerie et un défen­seur des curés. Sur l'ordre de l'évêque d'Orléans - Dupanloup -, il aurait fait pénitence à l'église pendant 5 heures, tandis que son armée se faisait battre dans un engagement avec les Allemands. Cette nomination ne laisse subsister aucun doute sur les inten­tions du gouvernement.

Dès lors, la Garde nationale organisa la résistance. Sur 260 bataillons, 215 - des soldats aux officiers - ont constitué un Comité Central. Chaque compagnie a choisi un délégué, les délégués ont formé des sous-comités d'arrondissement ou de quartier, qui ont ensuite élu le Comité Central.

Sur les vingt arrondissements, cinq seulement n'ont pas élu de délégués. Lorsque l'Assemblée nationale se transporta à Versailles, le gouvernement tenta de nettoyer Paris des révolutionnaires et de leur enlever les canons. Les troupes qui venaient d'arriver à Paris, furent placées sous le commandement de Vinoy, sous les ordres duquel les soldats, lors du coup d'État de 1851, tirèrent sur la foule des boulevards. Aux toutes premières heures de la journée, ces troupes enregistrèrent quelques succès, mais lorsque la Garde nationale s'aperçut du tour que prenait l'affaire, elle se mit en devoir de reconquérir les canons, et les soldats se mirent à fraterniser avec le peuple. A présent, la ville se trouve aux mains du peuple; les troupes qui ne sont pas passées du côté du peuple se sont repliées sur Versailles, et l'Assemblée nationale ne sait plus ce qu'il faut entreprendre.

Aucun des hommes du Comité Central n'est célèbre; il n'y a pas parmi eux de Félix Pyat et individus de son espèce; mais ces hommes sont bien connus de la classe ouvrière. Quatre membres de l'Internationale font partie du Comité.

Le lendemain, ce fut l'élection de la Commune.[38] Le Comité Central proclama qu'il respecterait la liberté de presse, mais ne tolérerait pas la presse pourrie des bona­partistes. La résolution la plus importante qu'il adopta, déclarait que les préliminaires de paix seraient respectés. Les Prussiens sont toujours encore à proximité immédiate et les chances d'un succès seraient plus grandes, si l'on pouvait réussir à les tenir à l'écart de la lutte.

Engels

Exposé sur la Commune de Paris, à la réunion du 11 avril 1871

Le citoyen Engels dit qu'il a encore un autre fait à mentionner. Récemment, la pres­se était pleine des miracles que I'Association aurait accompli, mais le dernier mira­cle dont relate un journal parisien est que Marx aurait été le secrétaire privé de Bismarck en 1857.

Engels dit, en outre, qu'on lie peut admettre d'assister au déroulement des événe­ments de Paris sans en dire quelque chose. Tant que le Comité Central de la Garde nationale a dominé la situation, les choses se sont bien passées; mais après les élections,[39] il y eut plus de bavardages que d'actions. Il eût fallu foncer sur Versailles, lorsque celle-ci était faible. Or cette occasion a été manquée, et il semble maintenant que les Versaillais prennent le dessus et repoussent les Parisiens. Le peuple ne tolé­rerait pas longtemps qu'on le conduise à la défaite. Les Parisiens semblent avoir perdu du terrain, leurs munitions ont été utilisées sans grande efficacité et leur approvi­sionne­ment en vivres décline. Tant que Paris a eu un accès vers l'extérieur, on ne pouvait pas obtenir sa reddition en l'affamant. Favre aurait rejeté l'offre d'un soutien prussien.[40] En juin 1848, la lutte a été terminée en quatre jours, mais les ouvriers ne disposaient pas alors de canons. Aujourd'hui, les choses ne peuvent aller aussi vite. Louis-Napoléon a fait construire de larges avenues pour pouvoir tirer sur les ouvriers à coups de canon. Or, aujourd'hui, ce plan tourne à l'avantage des ouvriers qui peuvent balayer à coups de canon leurs adversaires dans ces avenues. Les ouvriers - 200 000 hommes - sont bien mieux organisés que lors de tous les soulèvements précédents. Cependant, la situation est difficile, et les chances moins bonnes qu'il y a 15 jours.

Marx

Exposé sur la Commune de Paris,

à la réunion du 25 avril 1871

Marx... ou journaux.[41] On a trouvé une solution pour l'avenir, étant donné qu'un homme d'affaires qui circule entre Londres et Paris, se charge aussi d'établir la liaison entre la Commune et nous.

Serraillier et Dupont se sont portés candidats pour les sièges vacants du XVIIe arrondissement.[42] Serraillier nous a informés que Dupont serait certainement élu, mais il n'a plus écrit depuis les élections. Peut-être a-t-il envoyé sa lettre à Manchester. On s'aperçoit qu'il y a plus de lettres expédiées que de lettres arrivées à bon port.

Félix Pyat et Vésinier ont calomnié Serraillier et Dupont, à Paris; mais ils se sont récusés, lorsque Serraillier les a menacés de les poursuivre en justice. Il est tout à fait urgent d'écrire immédiatement à Paris pour révéler les raisons secrètes qui ont poussé Pyat à calomnier Serraillier et Dupont. (Le citoyen Mottershead propose que le citoyen Marx soit chargé de rédiger cette lettre.)[43]

Lafargue a posté les lettres à l'extérieur des lignes de défense parisiennes, leur réexpédition par chemin de fer explique leur retard; les lettres ont été ouvertes aussi bien par les autorités françaises que prussiennes.

La plupart des nouvelles qu'elles contenaient avaient vieilli; mais les journaux n'ont pas mentionné certains faits. Les lettres disaient que la province était aussi peu au courant de ce qui se passe à Paris qu'au temps du siège. Dès lors que les combats s'arrêtent, Paris est aussi calme qu'auparavant.

Une grande partie de la classe moyenne a rallie la Garde nationale de Belleville. Les gros capitalistes se sont enfuis, mais les petits commerçants et artisans se sont joints aux ouvriers. L'enthousiasme du peuple et des gardes nationaux est indescrip­tible, et les Versaillais sont insensés de s'imaginer qu'ils peuvent envahir Paris. Les Parisiens ne croient pas à un soulèvement dans les provinces et savent que l'ennemi concentre des forces supérieures contre la capitale, mais ils ne les redoutent pas. Ils sont néanmoins préoccupés par une éventuelle intervention prussienne et par la pénurie de vivres. Les décrets sur les loyers et les dettes sont vraiment des mesures magistrales, sans elles les trois quarts des petits commerçants et artisans eussent fait faillite.[44] L'assassinat de Duval et de Flourens ont suscité un désir de vengeance. La famille de Flourens et la Commune ont chargé des fonctionnaires judiciaires de rechercher quelles ont été les causes de sa mort, mais sans résultat. Flourens aurait été tué dans sa propre maison.

On a obtenu quelques informations sur la manière dont on fabrique les dépêches. Lorsque Brutto contrôla les comptes du gouvernement de la Défense nationale, il découvrit qu'on avait dépensé de l'argent pour réaliser une guillotine plus perfection­née et transportable. Cette guillotine aurait été retrouvée par la Commune et brûlée. La société du gaz se serait endettée pour plus d'un million de francs auprès de l'admi­nis­tration municipale, mais n'aurait pris aucune disposition pour la rembourser. Ce n'est que lorsqu'on confisqua ses biens qu'une traite de cette somme fut adressée à la Banque de France. Toutes les dépêches et nouvelles de correspondants ne donnent qu'une version tronquée de ces faits. Ce qui tracasse le plus tous ces gens, c'est que la Commune administre à si peu de frais. Ses employés du plus haut poste ne reçoivent que 6 000 francs par an, les autres le salaire d'un ouvrier.

L'Adresse [sur la Guerre Civile] serait prête pour la prochaine réunion.

Engels

Exposé sur la Commune de Paris,

à la réunion du 9 mai 1871

Le citoyen Engels dit alors que l'Adresse n'est pas encore terminée. Le citoyen Marx a été très souffrant, et l'élaboration de l'Adresse a encore aggravé son état. Toutefois, elle serait achevée samedi, et le Comité permanent pourrait passer chez Marx dans l'après-midi à n'importe quelle heure après 17 heures. Un émissaire de la Commune serait passé à Londres et aurait apporté de bonnes nouvelles. Des mesures sévères viennent d'être prises pour empêcher quiconque d'entrer en ville sans laissez-passer. On s'est aperçu que des espions versaillais se promenaient librement à Paris. L'attaque principale a été repoussée. L'armée de Versailles a tenté de percer les lignes de défense des gardes nationaux et le système des fortifications; mais désor­mais elle ne peut plus attaquer qu'à un seul point, et précisément là où elle a déjà subi un échec. La défense se renforce. La Commune a perdu un peu de terrain. Clamart a été reconquis. Même si l'armée versaillaise réussissait à s'emparer des remparts, elle se heurterait ensuite aux barricades.

Il n'y a jamais eu encore de combat comme celui qui se prépare maintenant: pour la première fois, des barricades seront défendues au moyen de canons, de fusils militaires et de troupes régulières organisées. Les armées en présence sont pratiquement de force égale à présent. Versailles ne peut pas se procurer des troupes en province; une partie de ses propres forces a dû y être détachée pour maintenir l'ordre dans plusieurs villes. Thiers ne peut même pas tolérer que les conseillers municipaux se réunissent pour discuter de questions politiques à Bor­deaux. Pour les en empêcher, il est obligé d'appliquer la loi napoléonienne.[45]

Marx à Léo Frankel

Londres, vers le 26 avril 1871

Cher citoyen,

Le Conseil général m'a charge, en son nom, de démentir avec la dernière énergie les basses calomnies répandues sur Serraillier par le citoyen F. Pyat. L'infamie de cet homme s'alimente à une seule source. sa haine contre l'Internationale. Grâce à la pré­ten­due Section française de Londres que le Conseil général a exclue et dans laquelle s'étaient faufilés des mouchards, d'anciens gardes impériaux et autres chenapans, Pyat tenta de se faire passer aux yeux du monde comme le chef secret de notre Asso­cia­tion, alors qu'il n'en faisait même pas partie. Son but était de nous rendre responsables de ses manifestations grotesques à Londres et de ses indiscrétions compromettantes à Paris, ce pour quoi le citoyen Tridon lui a donné la réponse qu'il méritait, lors de son séjour à Bruxelles.[46] Le Conseil général s'est donc vu contraint de désavouer publi­quement ce vulgaire intrigant. D'où sa colère contre Dupont et Serraillier. Lorsque dans la prétendue Section française Serraillier menaça les misérables comparses de Pyat de les citer devant un tribunal anglais, pour juger des calomnies que Pyat répète maintenant à Paris, ils furent désavoués par la Section française et flétris comme calomniateurs. Comme la vie politique de Serraillier n'offre pas la moindre prise à la calomnie, on s'est tourné vers sa vie privée. Si Pyat avait une vie privée aussi propre que celle de Serraillier, il n'aurait pas eu à essuyer quelques affronts sanglants à Londres.

Le Conseil général publiera ces jours-ci une Adresse sur la Commune. Il en a remis jusqu'ici la publication, car il attendait jour après jour des informations précises de la Section parisienne. En vain! Pas un mot! Le Conseil ne pouvait hésiter plus longtemps, étant donné que les ouvriers attendaient avec une impatience croissante les explications de notre part.

Cependant, nous n'avons pas perdu notre temps. Grâce aux correspondances des différents secrétaires aux Sections du continent et des États-Unis, les ouvriers ont obtenu partout l'explication du véritable caractère de cette sublime révolution de Paris.

J'ai reçu la lettre des mains du citoyen.[47] Il était au courant de l'envoi que vous savez pour moi. On a eu tort à Paris, lorsqu'on n'a pas expédié les papiers susceptibles de faciliter les opérations. Vous devez maintenant avoir des titres à 3 %, en cote libre, négociables au cours du jour. Le citoyen vous fournira toutes les autres explications utiles. On peut lui confier les valeurs: elles sont en parfaite sécurité dans ses mains.

Marx à Léo Frankel et Louis-Eugène Varlin

(Brouillon)

Londres, le 13 mai 1871

Chers citoyens Frankel et Varlin,

J'ai eu des entrevues avec le porteur.

Ne serait-il pas utile de mettre en lieu sûr les papiers compromettants pour les canailles de Versailles? Une telle précaution ne peut jamais être nuisible.

On m'a écrit de Bordeaux que quatre Internationaux ont été élus aux dernières élections municipales. Les provinces commencent à fermenter. Malheureusement leur action est localisée et « pacifique ».

J'ai écrit plusieurs centaines de lettres pour exposer et défendre votre cause à tous les coins du monde où nous avons des branches[48]. La classe ouvrière était du reste pour la Commune dès son origine.

Même les journaux bourgeois de l'Angleterre sont revenus de leur première réac­tion de férocité. Je réussis à y glisser de temps en temps des paragraphes favorables.

La Commune me semble perdre trop de temps à des bagatelles et à des querelles personnelles. On voit qu'il y a d'autres influences que celles des ouvriers. Tout cela ne serait rien, si vous disposiez de temps pour rattraper le temps perdu.[49]

Il est absolument nécessaire de faire vite pour tout ce que vous voudriez faire en dehors de Paris, en Angleterre ou ailleurs. Les Prussiens ne livreront pas les forts aux Versaillais, mais après la conclusion définitive de la paix (le 10 mai[50]), ils permettront au gouvernement de cerner Paris avec ses gendarmes. Étant donné que Thiers et Cie avaient, comme vous le savez, stipulé un grand pot-de-vin[51] dans leur traité conclu par Pouyer-Quertier, ils refusèrent d'accepter l'aide des banquiers allemands offerte par Bismarck. Dans ce cas, ils auraient perdu le pot-de-vin. La condition préalable de la réalisation de leur traité étant la conquête de Paris, ils ont prié Bismarck d'ajourner le paiement du premier terme jusqu'à l'occupation de Paris. Bismarck a accepté cette condition. La Prusse, ayant elle-même un besoin très pressant de cet argent, donnera donc toutes les facilités possibles aux Versaillais pour accélérer l'occupation de Paris. Ainsi, prenez garde!

Engels

Résolution du Conseil général sur l'exclusion de Tolain

The Eastern Post, 29 avril 1871

Attendu que le Conseil général a été prié de confirmer la décision du Conseil fédéral des sections parisiennes qui a exclu le citoyen Tolain de l'Association parce qu'ayant été élu pour représenter la classe ouvrière à l'Assemblée nationale, il y a trahi sa cause de la manière la plus lâche;

Attendu que la place de tout membre français de l'Association internationale des travailleurs est indubitablement au côté de la Commune de Paris, et non dans l'As­sem­blée usurpatrice et contre-révolutionnaire de Versailles,[52] le Conseil général confirme la décision du Conseil fédéral de Paris et déclare que le citoyen Tolain est chassé de l'A.I.T.

Le Conseil général n'a pu régler cette affaire plus tôt, parce que la version authen­tique de la décision ci-dessous mentionnée du Conseil fédéral de Paris ne lui est parvenue que le 25 avril.

Marx à Kugelmann

Londres, le 12 avril 1871

Cher Kugelmann,

Tes conseils médicaux ont eu pour effet que Je suis allé consulter le Dr Maddison et que je suis maintenant la cure qu'il m'a prescrite. Il déclare toutefois que mes pou­mons sont en parfait état et que la toux est d'origine bronchitique, etc. Sa médica­tion agira aussi sur le foie.

Nous avons reçu hier la nouvelle peu rassurante que Lafargue - sans Laura - était en ce moment à Paris.

Si tu relis le dernier chapitre de mon 18-Brumaire, tu verras que j'y prévois que le prochain assaut révolutionnaire en France devra s'attacher non plus à faire passer la machine bureaucratico-militaire en d'autres mains, comme ce fut le cas jusqu'ici, mais à la détruire, et que c'est là la condition préalable de toute révolution véritablement po­­pu­­­laire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont tenté nos héroïques camarades de Paris. De quelle souplesse, de quelle initiative historique, de quelles capacités de sacri­­fice ont fait preuve ces Parisiens! Après six mois de famine et de destructions dues à la trahison intérieure plus encore qu'à l'ennemi extérieur, ils se soulèvent, sous le règne de la baïonnette prussienne, comme s'il n'y avait jamais eu de guerre entre la France et l'Allemagne, comme si l'ennemi n'était pas toujours aux portes de Paris! L'histoire n'a pas connu à ce jour d'exemple aussi grand!

S'ils succombent, la faute en sera uniquement à leur « magnanimité». Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles, après que Vinoy d'abord, les éléments réactionnaires de la Garde nationale parisienne ensuite, eurent eux-mêmes laissé le champ libre. On laissa passer le moment propice par scrupule de conscience: on ne voulait pas déclen­cher la guerre civile, comme si le méchant avorton de Thiers ne l'avait pas déjà dé­clen­chée lorsqu'il tenta de désarmer Paris! Deuxième faute: le Comité Central aban­donna trop tôt le pouvoir en cédant la place à la Commune.[53] Encore par un excessif scrupule d' « honneur » !

Quoi qu'il en soit, même si elle est en train de succomber devant les loups, les porcs et les chiens de la vieille société, l'actuelle insurrection de Paris est le plus glorieux exploit de notre Parti depuis l'insurrection parisienne de juin 1848. Que l'on compare ceux qui, à Paris, sont montés à l'assaut du ciel avec ceux qui sont les escla­ves du céleste Saint-Empire romain de la Germanie prussienne, avec ses mascarades posthumes et ses relents de caserne et d'église, de féodalité et surtout de philistinisme.

K. M.

Marx à Kugelmann

Londres, le 17 avril 1871

Cher Kugelmann,

Ta lettre est bien arrivée. En ce moment j'ai du travail par-dessus la tête. Aussi quelques mots seulement. Je ne peux absolument pas comprendre que tu compares les manifestations petites-bourgeoises à la 13 juin 1849, etc. avec l'actuelle lutte à Paris.[54]

Il serait évidemment fort commode de faire l'histoire du monde, si l'on n'engageait le combat qu'avec des chances infailliblement favorables. Au demeurant elle serait de nature très mystique, si les « hasard » n'y jouaient aucun rôle. Ces hasards eux-mêmes font naturellement partie du cours- général de l'évolution et se trouvent compensés par d'autres hasards. Or, l'accélération ou le ralentissement de l'évolution sont très dépendants de tels « hasards », parmi lesquels figure aussi le « hasard » du caractère des gens qui se trouvent d'abord à la tête du mouvement.

Pour cette fois, il ne faut pas rechercher le plus décisif des « hasards » défavo­rables dans les conditions générales de la société française, mais dans la présence des Prussiens en France et dans le fait qu'ils encerclaient étroitement Paris. Les Parisiens le savaient fort bien, mais c'est aussi ce que savaient les canailles bourgeoises de Versailles. C'est exactement pour cela qu'elles placèrent les Parisiens devant l'alter­na­tive ou de relever le défi, ou de succomber sans lutter. Dans le dernier cas, la démoralisation de la classe ouvrière eût été un malheur infiniment plus grand que la liquidation d'un nombre quelconque de « chefs ».[55]

Grâce à la lutte des Parisiens, la bataille de la classe ouvrière contre la classe et l'État capitalistes est entrée dans une phase nouvelle. Quelle qu'en soit l'issue, c'est la conquête d'un nouveau point de départ d'une importance historique universelle.

Addio.

K. M.

Marx à Wilhelm Liebknecht

Londres, le 6 avril 1871

Cher Liebknecht,

Le Conseil général a accueilli avec joie la nouvelle de ta libération, ainsi que de celle de Bebel et des Brunsvickois.

Il semble que les Parisiens aient le dessous. C'est de leur faute, mais une faute qui provient en fait de leur trop grande honnêteté. Le Comité Central et plus tard la Commune laissèrent le temps au méchant avorton Thiers de concentrer les forces ennemies: 1º parce qu'ils avaient la folle volonté de ne pas déclencher la guerre civile, comme si Thiers ne l'avait pas déjà engagée en essayant par la force de désarmer Paris, comme si l'Assemblée nationale, convoquée seulement pour décider de la guerre ou de la paix avec la Prusse, n'avait pas aussitôt déclaré la guerre à la Répu­blique? 2º parce qu'ils ne voulaient pas laisser planer sur eux le doute d'avoir usurpé le pouvoir, ils perdirent un temps précieux du fait de l'élection de la Commune, dont l'organisation etc. coûta beaucoup de temps, alors qu'il eût fallu foncer directement sur Versailles après la défaite des réactionnaires à Paris.[56]

Ne crois pas un seul mot de tout ce que tu peux apprendre par les journaux sur les événements qui se sont déroulés à Paris. Tout n'est que mensonge et tromperie. jamais la presse bourgeoise n'a aussi brillamment fait étalage de sa bassesse.

Il est tout à fait symptomatique que l'Empereur unique de l'Allemagne, l'Empire unitaire et le Parlement de l'unité ne semblent même pas exister à Berlin aux yeux du monde extérieur: le moindre coup de vent à Paris suscite plus d'intérêt.

Vous devriez suivre avec attention les événements dans les Principautés danu­biennes. Si la révolution est momentanément écrasée en France, le mouvement ne peut être bloqué cependant que pour très peu de temps, et une nouvelle période de guerre s'ouvrira pour l'Europe à partir de l'Est: la Roumanie en fournira le premier prétexte à l'orthodoxe tsar. Donc attention de ce côté-là!...[57]

K. M.

Marx à Edward Spencer Beesly

1, Maitland Park Road, N.W., 12 juin 1871

Cher Monsieur,

Lafargue, sa famille et mes filles sont dans les Pyrénées près de la frontière espagnole, mais du côté français.[58] Étant né à Cuba, Lafargue a pu se procurer un passeport espagnol. Mais, j'aimerais qu'il s'établisse définitivement du côté espagnol, du fait qu'il a joué à Bordeaux un rôle de premier plan.

J'estime beaucoup vos articles du Bee-Hive.[59] Mais vous me permettrez de vous faire remarquer qu'en étant homme de parti j'ai une position tout à fait hostile à l'égard du comtisme, et en tant qu'homme de science j'en ai une très mince opinion. Cepen­dant, je vous considère comme le seul comtiste, aussi bien en Angleterre qu'en France, qui ne traite pas les crises et tournants historiques en sectaire, mais en histo­rien au sens le meilleur du terme. En conséquence, je déplore presque de trouver votre nom dans ce journal. Le Bee-Hive se fait passer pour un journal ouvrier, mais c'est en réalité l'organe de renégats, vendu à Samuel Morley et Cie. Lors de la récente guerre franco-prussienne, le Conseil général de l'Internationale a été obligé de rompre toute relation avec cette feuille et de déclarer publiquement que c'est un organe pseudo-ouvrier. Les grandes feuilles londoniennes se refusèrent toutefois à publier cette déclaration, à l'exception de l'Eastern Post, journal local de Londres. Dans ces conditions, votre collaboration au Bee-Hive n'est pas une contribution à notre bonne cause.

Une de mes amies part dans trois ou quatre jours pour Paris. Je lui confierai trois passeports en règle pour certains membres de la Commune qui doivent se cacher à Paris. Si vous, ou l'un de vos amis, avez des commissions à y faire, écrivez-moi, je vous prie.

On m'envoie régulièrement de Paris les absurdités que la petite presse publie chaque jour sur mes écrits et mes relations avec la Commune. Tout cela m'amuse. En outre cela démontre que la police versaillaise éprouve un besoin impérieux de se procurer des documents véritables. Un marchand allemand qui voyage toute l'année pour affaires entre Paris et Londres, a assuré la liaison entre la Commune et moi. Tout était réglé oralement, sauf pour deux affaires.

Par cet intermédiaire, j'ai envoyé premièrement aux membres de la Commune une lettre de réponse à la question qu'ils me posaient sur la possibilité de négocier certaines valeurs à la bourse de Londres.

Deuxièmement, le 11 mai, dix jours avant la catastrophe, j'ai envoyé par le même canal tous les détails de l'accord secret entre Bismarck et Favre à Francfort.[60]

L'information m'avait été transmise par un collaborateur direct de Bismarck[61] qui appartint jadis à une société secrète (1848-1852), que je dirigeais. Cet homme sait que je détiens encore tous les rapports qu'il m'a expédiés d'Allemagne sur la situation de ce pays, en sorte qu'il dépend de ma discrétion. D'où ses efforts pour me prouver en­co­re ses bonnes intentions. C'est celui-là même qui, comme vous le savez, m'a fait prévenir que Bismarck était décidé à me faire arrêter, si j'avais été rendre visite cette année au Dr Kugelmann à Hanovre.

Quant à la Commune, que n'a-t-elle écouté mes avertissements! J'ai conseillé à ses membres de fortifier le côté nord des hauteurs de Montmartre, (le côté prussien), alors qu'il en était encore temps.

Je leur ai dit à l'avance qu'ils risquaient autrement d'être pris dans une souricière.

En outre, je les ai mis en garde contre Pyat, Grousset et Vésinier. Enfin, je leur ai demandé d'envoyer aussitôt à Londres les papiers compro­met­tants pour les membres de la Défense nationale pour pouvoir grâce à ce moyen tenir quelque peu en échec la férocité des ennemis de la Commune. Bref, tout cela eût pu faire échouer en partie le plan des Versaillais.

Si les Versaillais avaient trouvé ces documents, ils n'auraient pas publié de faux.

L'Adresse de l'Internationale ne paraîtra pas avant mercredi. Je vous ferai parvenir aussitôt un exemplaire. Un texte couvrant 4 à 5 feuilles d'imprimerie a été publié sur 2 feuilles. D'où d'innombrables corrections, révisions et coquilles. Tout cela a causé du retard.

Votre fidèle, Karl Marx

Marx

Mr. Washburne, l'ambassadeur américain à Paris

Au Comité central new-yorkais de la Section de l'Association internationale des travailleurs aux États-Unis

Londres, juillet 1871

Citoyens,

Le Conseil général de l'Association estime devoir vous éclairer sur l'attitude prise par l'ambassadeur américain, Mr. Washburne, au cours de la guerre civile en France.[62]

I

Un premier témoignage émane de Mr Robert Reid, un Écossais qui a vécu dix-sept ans à Paris et qui fut le correspondant du Daily Telegraph de Londres et du Herald de New York durant la guerre civile. Notons, en passant, que le Daily Tele­graph poussa la connivence avec le gouvernement versaillais au point de falsifier les brèves dépêches télégraphiques que lui transmettait Mr Reid.

Étant de retour en Angleterre, Mr Reid est disposé à témoigner sous serment.

« Le fracas du tocsin d'alarme, mêlé aux grondements du canon, se poursuivit toute la nuit. Impossible de dormir. Mais où sont donc - me disais-je - les représen­tants d'Europe et d'Amérique? Est-il possible qu'ils ne fassent pas le moindre geste de conciliation, alors que le sang des innocents coule à flots? Ne pouvant supporter plus longtemps cette idée et sachant que Mr Washburne était en ville, je décidai d'aller lui rendre visite. C'était, je pense, le 17 avril; quoi qu'il en soit, la date exacte peut être établie par ma lettre à lord Lyons, auquel j'écrivis le même jour. En passant sur les Champs-Élysées pour aller trouver Mr Washburne, je croisai de nombreuses ambu­lances transportant des blessés et des morts. Des bombes éclataient tout autour de l'Arc de Triomphe, et toujours plus d'innocentes personnes venaient s'ajouter à la longue liste des victimes de M. Thiers.

À mon arrivée au 95 rue de Chaillot, je m'adressai au portier de l'ambassade qui m'envoya au second étage. L'étage de l'appartement que vous habitez à Paris est une indication presque infaillible de votre fortune et de votre rang, une sorte de baromètre social. Tout de suite au premier étage, nous trouvons un marquis, au fond du cin­quième un modeste artisan. Les étages qui les séparent symbolisent l'abîme social qui existe entre eux. En montant les escaliers, je ne vis pas de laquais ventrus, en culottes rouges et bas de soie, et je me dis: « Eh bien! les Américains placent leur argent mieux que nous, qui le gaspillons. »

Dans le bureau du secrétaire, je m'informai de Mr Washburne: « Désirez-vous le voir personnellement? » - « Certainement! » On m'annonça, et je lui fus présenté. Il était vautré nonchalamment dans son fauteuil et lisait le journal. je m'attendais à ce qu'il se lève, mais il resta assis, en continuant à lire son journal: un acte d'une telle grossièreté choque dans un pays où tout le monde est si poli.

Je dis à Mr Washburne que nous trahirions la cause de l'humanité, si nous ne faisions pas tout ce qui est en notre pouvoir pour aboutir à une conciliation. Que nous réussissions ou non, il était de notre devoir d'essayer, et le moment semblait des plus favorables, puisque les Prussiens étaient pressés d'arriver à une conclusion définitive avec Versailles. L'influence concurrente de l'Amérique et de l'Angleterre eussent pu faire pencher la balance en faveur de la paix.

Mr. Washburne répondit: « Les Parisiens sont des rebelles. Ils doivent déposer les armes l » Je lui fis observer que la Garde nationale était en droit de les garder, mais que ce n'était pas là la question. En effet, lorsque l'humanité est foulée aux pieds, le monde civilisé a le droit d'intervenir, et je vous prie de coopérer avec lord Lyons dans ce but. - Mr Washburne: « Ces Versaillais ne voudront rien entendre. » - « Si vous refusez, vous en porterez la responsabilité morale. » - Mr. Washburne: « Je ne pense pas. Je ne puis rien dans cette affaire. Voyez plutôt Mr Lyons. »

Ainsi prit fin notre entrevue. Je quittai Mr Washburne profondément déçu. J'étais tombé sur un personnage grossier et arrogant, n'ayant rien de cette fraternité que l'on s'attend à trouver chez un représentant d'une République démocratique. J'ai eu l'honneur de rencontrer deux fois lord Cowley, alors qu'il représentait l'Angleterre en France. Sa courtoisie et sa simplicité forment un contraste frappant avec la froideur, la prétention et les airs pseudo-aristocratiques qu'affiche l'ambassadeur américain.

Je m'efforçai maintenant de convaincre lord Lyons qu'il était de l'intérêt de l'hu­ma­nité que l'Angleterre tentât un effort sérieux pour obtenir une réconciliation, car j'étais convaincu que le gouvernement anglais ne pouvait assister sans broncher aux atrocités et aux massacres de Clamart et de Moulin-Saquet, sans parler des scènes d'horreur de Neuilly, si elle ne voulait pas encourir la malédiction de tout ami de l'humanité. Lord Lyons me fit savoir oralement par son secrétaire, Mr Edouard Malet, qu'il avait transmis ma lettre au gouvernement et qu'il était disposé à en faire autant pour tout ce que j'aurais à y ajouter. Un instant, les conditions furent extrêmement favorables à la conciliation et, si notre gouvernement avait jeté tout son poids dans la balance, il eût épargné au monde le bain de sang de Paris. En tout cas, ce ne fut pas par la faute de lord Lyons que le gouvernement anglais manqua à ses devoirs.

Mais, revenons à Mr Washburne. Dans l'après-midi du mercredi 24 mai, comme je passais sur le boulevard des Capucines, quelqu'un m'appela par mon nom et, en me retournant, je vis Mr Hossart, au côté de Mr Washburne dans une calèche, entouré d'un grand nombre d'Américains. Après les politesses d'usage, j'entrai en conversation avec le Dr Hossart.

La conversation roula aussitôt sur les scènes d'horreur qui se déroulaient non loin de là, et chacun dit son mot. Mr Washburne, se tournant vers moi, dit d'un ton profon­dé­ment pénétré: « Tous ceux qui appartiennent à la Commune et tous ceux qui sym­pathisent avec elle seront fusillés. » Hélas! Je ne savais que trop bien qu'on tuait jeunes ou vieux pour le seul crime de sympathiser avec la Commune; mais je n'imagi­nais pas de l'entendre dire semi-officiellement par Mr Washburne. Au moment où il prononçait cette phrase sanguinaire, il était encore temps pour lui de sauver l'archevêque.[63]

II

« Le 24 mai, le secrétaire de Mr Washburne alla proposer à la Commune qui siégeait à la mairie du XIe arrondissement, un compromis préparé par les Prussiens en vue d'un règlement entre Versailles et Fédérés. Les conditions en étaient les suivan­tes: suspension des hostilités; réélection de la Commune d'une part, et de l'Assemblée nationale de l'autre; les troupes versaillaises quittent Paris et s'installent dans les forts; la défense continue d'être assurée par la Garde nationale; personne ne pourra être poursuivi parce qu'il a servi ou sert dans l'armée fédérale.

Lors d'une séance extraordinaire, la Commune accepta ces propositions, sous réserve que la France aurait deux mois pour se préparer aux élections générales de l'Assemblée constituante.

Une seconde entrevue eut lieu avec le secrétaire de l'ambassade américaine. Le 25 mai, dans sa séance du matin, la Commune décida d'envoyer cinq plénipotentiaires - parmi lesquels Vermorel, Delescluze et Arnold - à Vincennes, où devait se trouver un représentant de la Prusse, selon les indications du secrétaire de Mr Washburne. Mais la délégation fut repoussée par les Gardes nationaux à la porte de Vincennes. Lors d'une dernière entrevue avec le même secrétaire américain, celui-ci transmit un sauf-conduit au citoyen Arnold pour se rendre le 26 mai à Saint-Denis, où il ne fut pas reçu par les Prussiens.

Cette médiation américaine eut pour résultat de faire croire à un armistice et à une position de neutralité de la Prusse à l'égard des belligérants: au moment le plus criti­que, elle servit à paralyser la défense durant deux jours. Malgré les mesures prises pour garder secrètes les négociations, elles vinrent à la connaissance des Gardes nationaux qui, se fiant à la neutralité de la Prusse, se rendirent dans les lignes prus­sien­nes pour se constituer prisonniers. On sait comment leur confiance fut trompée par les Prussiens, qui les reçurent à coups de fusil et livrèrent les survivants au gouver­nement de Versailles.

Tout au long de la guerre civile, par le truchement de son secrétaire, Mr Washbur­ne ne cessa d'assurer la Commune de ses plus vives sympathies, que seule sa position diplomatique empêchait de manifester publiquement, tandis qu'il prétendait réprouver fermement le gouvernement de Versailles. »

Ce second témoignage provient d'un membre de la Commune de Paris, qui est prêt - comme Mr Reid - à confirmer ses assertions par serment.

Pour juger vraiment de l'attitude de Mr Washburne, il faut lire le témoignage de Mr Robert Reid et celui du membre de la Commune comme un tout unique, deux faces d'une seule et même affaire.

Tandis que Mr Washburne déclarait à Mr Reid que les communards étaient des «rebelles » qui méritaient leur châtiment, il assurait la Commune qu'il sympathisait avec sa cause et prétendait mépriser le gouvernement de Versailles. Le même 24 mai, il informai! Mr Reid que, non seulement les Communards, mais tous ceux qui sympathisaient avec eux méritaient purement et simplement la mort, tandis qu'il chargeait son secrétaire de persuader la Commune que non seulement ses membres, mais encore tous les soldats de l'armée fédérée auraient la vie sauve.

Nous vous prions, chers citoyens, de soumettre ces faits à la classe ouvrière des États-Unis afin qu'elle décide si Mr Washburne mérite de représenter la République américaine.

Londres, le 11 juillet 1871.

Le Conseil général de l'Association

internationale des travailleurs (suivent les signatures)

Extraits du protocole des réunions du Conseil général

Marx

Exposé sur la Commune de Paris,

le 23 mai 1871

Le citoyen Marx déclare qu'il est malade et n'est donc pas en mesure de terminer l'Adresse promise, mais il espère qu'elle sera prête mardi prochain. En ce qui concerne les combats de Paris, il craint que la fin ne soit proche; mais si la Commune est battue, le combat est simplement différé. Les principes de la Commune sont éternels et ne peuvent pas être détruits: ils resurgiront toujours dé nouveau jusqu'à ce que la classe ouvrière soit émancipée.

La Commune de Paris a été écrasée avec l'aide des Prussiens, qui ont assumé le rôle de gendarmes de Thiers. Bismarck, Thiers et Favre ont conspire pour liquider la Commune. A Francfort, Bismarck a reconnu que Thiers et Favre lui ont demandé d'inter­venir. Le résultat démontre qu'il est disposé à faire tout ce qui est en son pouvoir pour les aider -, sans risquer la vie de soldats allemands, non parce qu'il ménage les vies humaines lorsque s'ouvre à lui la perspective d'un butin, mais parce qu'il veut humilier encore davantage les Français qui se battent entre eux pour pouvoir leur extorquer encore plus de choses. Bismarck a autorisé Thiers à utiliser plus de soldats que n'en prévoyait la convention; en revanche, il n'a permis qu'un approvisionnement limité de Paris en vivres.

Tout cela n'est que la répétition de pratiques anciennes. Les classes supérieures se sont toujours mises d'accord, lorsqu'il s'agissait de mater la classe travailleuse. Au XIe siècle, lors d'une guerre entre les chevaliers français et normands, les paysans se soulevèrent et organisèrent une insurrection. Aussitôt les chevaliers oublièrent leurs différends et s'allièrent pour écraser le mouvement paysan. Pour montrer comment les Prussiens firent office de policiers, il suffit de rappeler que, dans la ville de Rouen qu'ils occupent, ils firent arrêter 500 hommes sous prétexte qu'ils appartiennent à l'Internationale. On redoute l'Internationale. Tout récemment, le comte de Jaubert - momie desséchée, ministre en 1834, bien connu pour avoir prôné des mesures diri­gées contre la presse - a déclaré dans un discours à l'Assemblée nationale française, qu'une fois l'ordre de nouveau rétabli, il serait du devoir du gouvernement d'enquêter sur l'activité de l'Internationale et de la liquider.

  1. Cf. Engels à Marx, le 15 août 1870. Le 4 février 1871 encore, Marx écrivait à Kugelmann : « Malgré toutes les apparences, la situation de la Prusse est rien moins que facile. Si la France résiste, utilise l'armistice pour réorganiser ses armées et donner enfin à la guerre un caractère véritablement révolutionnaire, l'Empire néo-germanique et prussien pourrait encore recevoir à son baptême une raclée à laquelle il ne s'attend absolument pas. » Mais, « Trochu a jugé plus important de tenir en échec les Rouges que de battre les Prussiens. Tel est le véritable secret des défaites, non seulement à Paris, mais dans toute la France, où la bourgeoisie a agi selon le même principe, en accord avec la plupart des autorités locales. »
    Selon Marx, la bourgeoisie française choisit délibérément la collaboration avec les Prussiens. Dans ce cas, les ouvriers devaient-ils « relever le drapeau national, jeté dans la fange par la bourgeoisie », en appliquant la formule de Staline proposée aux ouvriers pendant la guerre 1940-1945 afin de remettre la bourgeoisie au pouvoir ? Engels répond catégoriquement: « Ce serait folie que de se battre pour les bourgeois contre les Prussiens » (lettre à Marx du 12 septembre 1870).
    Jamais Marx et Engels n'ont renversé leur initiale formule de la guerre défensive du côté prussien en guerre défensive du côté français, car à la première grande victoire française, cette dialectique absurde se fût transformée de nouveau en son contraire. Marx et Engels souhaitèrent une paix honorable et firent tous leurs efforts pour l'obtenir. Et même si les Prussiens annexent un morceau de territoire français, cela vaut mieux qu'une renaissance du chauvinisme français (cf. Seconde Adresse, Éd. Soc., p. 288 et le commentaire de Lénine en note, p. 289), de toute façon, « les frontières ne sont pas éternelles » cf. Engels à Marx le 12 septembre 1870 et Engels à Bernstein, le 22 février 1882 (Écrits militaires, p. 530).
    Engels voulait cependant éviter une défaite trop grande, en raison de ses conséquences sur le moral, la force et l'organisation du prolétariat français.
    Ce que Marx et Engels entendent par guerre défensive, ce n'est pas le contraire d'une guerre d'agression, (cf. p. 63), mais une guerre historiquement progressive parce qu'elle permet à une société de passer à une forme supérieure d'organisation.
    C'est exactement ainsi que l'entendait Lénine: « On sait que K. Marx et Fr. Engels considéraient comme un devoir absolu pour la démocratie d'Europe occidentale, et à plus forte raison pour la social-démocratie, de soutenir activement la revendication de l'indépendance de la Pologne. Pour les années 1840-1850 et 1860-1870, époque de la révolution bourgeoise en Autriche et en Allemagne, époque de la « réforme paysanne » en Russie, ce point de vue était parfaitement juste et représentait le seul point de vue démocratique et prolétarien. [...] Dans l'Europe occidentale, continentale, l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises embrasse un intervalle de temps assez précis, qui va à peu près de 1789 à 1871. Cette époque a été celle des mouvements nationaux et de la création d'États nationaux. Au terme de cette époque, l'Europe occidentale s'est trouvée transformée en un système d'États bourgeois, généralement homogènes au point de vue national. Aussi bien, chercher à l'heure actuelle le droit de libre détermination dans les programmes des socialistes d'Europe occidentale, c'est ne rien comprendre à l'a b c du marxisme. En Europe orientale et en Asie, l'époque des révolutions démocratiques bourgeoises n'a fait que commencer en 1905. » Cf. Du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, in Oeuvres choisies en 3 volumes, Moscou, tome I, pp. 733 et 706.
  2. Au cours de la révolution française, l'occupation de la Belgique incita les Anglais à entrer en guerre contre la France, car ils ne pouvaient supporter qu'une France puissante occupât la Belgique qui fait directement face à la capitale anglaise et représente a un revolver braqué en plein cœur de l'Angleterre». Cette question est traitée en détail dans l'État et la nation belge, produits de la contrerévolution, in Fil du Temps, nº 1 et 3 (J. Angot, B.P. 24, Paris 19e).
  3. La réaction allemande appela démagogues les éléments progressistes du mouvement libéral et démocratique parmi les intellectuels et les étudiants allemands, après la guerre de libération allemande contre Napoléon 1er. La chasse aux démagogues commença en 1819, et reprit après la révolution française de 1830, s'organisant alors en véritable système judiciaire et policier de terreur.
  4. Pour ce qui est des instructions de Marx adressées à la section belge, il s'agit sans doute de la lettre à de Paepe du 14 septembre (cf. supra, p. 81). Les lettres envoyées en Suisse et aux États-Unis n'ont pas été retrouvées.
  5. *Il s'agit de la Seconde Adresse du Conseil général sur la guerre franco-allemande, rédigée par Marx. Cf. La Guerre Civile en France 1871. Éd. Soc., pp. 277-281.
  6. **Marx et Engels cessent désormais de s'écrire régulièrement, car Engels s'installe à Londres vers le 18 septembre, à quelque dix minutes du domicile de Marx. Dorénavant, les deux amis se rencontreront pour ainsi dire chaque jour, sauf à l'occasion de quelques rares voyages de l'un ou de l'autre.
  7. Cf. Edward Spencer Beesly, A Word for France: Addressed to the Workmen of London.
  8. Le gouvernement Gladstone signa la Déclaration sur le droit maritime - sans en informer le Parle­ment, ni la faire sanctionner par un acte officiel quelconque - renonçant à son arme militaire la plus efficace contre tout ennemi continental, et surtout russe: le droit de course et de saisie en mer de biens ennemis sous pavillon neutre, cf. Marx et Engels, la Guerre civile aux États-Unis, Union Générale d'Éditions, 10/18, 1970, p. 174-178.
  9. Dans sa lettre du 2 août à Oswald, Marx cite un passage du Rappel, journal de tendance républi­caine de gauche, fondé par Victor Hugo et Rochefort en 1869: « Extrait d'une correspondance de Francfort-sur-le-Main, 27 juillet: la ville est pleine de gens stipendiés pour maintenir l'esprit belliqueux et gallophobe [sic]. Une lettre de Londres adressée à la « Gazette de Francfort » contient entre autres choses un aveu très intéressant. Des Français de Londres ayant eu l'intention de lancer une proclamation contraire à cette guerre napoléonienne, avaient convoqué à cet effet les principaux républicains allemands résidant à Londres également. Les Allemands auraient refusé de se joindre à leur protestation, en déclarant que la guerre était une lutte défensive du côté de l'Allemagne. » Et Marx d'ajouter que Blind était l'auteur de ce faux, qui servait manifestement les intérêts de Bismarck. Par ailleurs, celui-ci s'était assuré le concours de J. B. von Schweitzer, directeur du Social-Demokrat et membre influent de l'Association ouvrière générale d'Allemagne, pour lancer un Manifeste déclarant que la Prusse ne faisait pas la guerre au peuple français, mais uniquement au régime bonapartiste.
  10. La réaction allemande appela démagogues les éléments progressistes du mouvement libéral et démocratique parmi les intellectuels et les étudiants allemands, après la guerre de libération allemande contre Napoléon 1er. La chasse aux démagogues commença en 1819, et reprit après la révolution française de 1830, s'organisant alors en véritable système judiciaire et policier de terreur.
  11. Edward Spencer Beesly utilisa les indications données par Marx pour son article intitulé The International Working Men's Association, publié le 1er novembre 1870.
  12. Marx répond ici à Odger, ex-président de l'Internationale qui avait fait l'éloge du gouvernement de la Défense nationale, lors d'une réunion publique, organisée à St. James'Hall. Marx entendait que le Conseil général affirmât nettement et publiquement son opposition au gouvernement bourgeois de la Défense nationale, afin d'éviter toute équivoque possible dans les interventions des membres de l'Internationale lors des manifestations en faveur de la République française, non celle de la Défense nationale mais celle qui a hissé « l'étendard de la révolution sociale du XIXe siècle ».
  13. Le 15 mai 1848, les clubs révolutionnaires de Paris organisèrent une manifestation rassemblant près de 150 000 hommes, surtout des ouvriers. Les manifestants envahirent l'Assemblée nationale qui débattait de la question polonaise, et ils demandèrent une aide militaire en faveur des Polonais luttant pour leur indépendance. En outre, ils réclamèrent des mesures contre le chômage et la misère. Ces revendications ayant été repoussées, les manifestants tentèrent de dissoudre l'Assem­blée nationale et de former un nouveau gouvernement provisoire. La troupe et des sections de la Garde nationale dispersèrent les manifestants.
  14. Il s'agit de la Commission exécutive - gouvernement de la République française - créée par l'Assemblée constituante le 15 mai 1848. Elle prit la place du gouvernement provisoire qui avait renoncé à ses pleins pouvoirs. Cette Commission subsista jusqu'à l'instauration de la dictature de Cavaignac, le 24 juin 1848.
  15. En fait, le gouvernement choisit le terme de « transporter » au lieu de « déporter », car la loi exigeait un jugement pour « déporter » un prisonnier, mais non pour le « transporter ».
  16. Ces lois anti-presse furent votées par l'Assemblée constituante, les 9 et Il août 1848: lors de l'enregistrement d'un journal, il fallut déposer une forte caution, ce qui empêcha la création d'une presse ouvrière. En outre, de graves peines de prison et des amendes furent prévues contre les articles qui attaquaient la propriété privée, le gouvernement et l'ordre existant. Ces lois complé­taient celles qui. furent prises sous la Restauration et la monarchie de juillet.
  17. En avril 1849, en accord avec l'Autriche et Naples, le gouvernement français expédia des troupes en Italie pour liquider la République romaine et rétablir l'autorité temporelle du Pape. Après avoir assiégé Rome et bombardé la ville, les troupes françaises écrasèrent l'héroïque résistance des républicains italiens.
  18. Le gouvernement Gladstone signa la Déclaration sur le droit maritime - sans en informer le Parle­ment, ni la faire sanctionner par un acte officiel quelconque - renonçant à son arme militaire la plus efficace contre tout ennemi continental, et surtout russe: le droit de course et de saisie en mer de biens ennemis sous pavillon neutre, cf. Marx et Engels, la Guerre civile aux États-Unis, Union Générale d'Éditions, 10/18, 1970, p. 174-178, et note nº 106.
  19. Engels cite ici un exemple concret où la violence (renversement de la monarchie) s'avère, selon la formule marxiste, « un agent économique », puisqu'elle entraîne des modifications considérables dans les rapports de propriété et le statut économique du clergé et de la grande propriété foncière.
  20. En octobre 1850, le tsar Nicolas 1er arbitra à Varsovie le conflit surgi entre la Prusse et l'Autriche pour l'hégémonie en Allemagne. Le tsar, sentant que la Prusse était la plus capable d'unifier l'Allemagne, prit parti contre elle. Le conflit trouva une conclusion à Olmutz, lors d'une rencontre entre le ministre prussien von Manteuffel et le premier ministre autrichien von Schwarzenberg- la Prusse fut contrainte de signer une déclaration affirmant qu'elle renonçait à l'hégémonie en Allemagne.
  21. *Dans son article du 29 octobre 1870 sur la Chute de Metz, Engels écrit: « Nous apprendrons certainement que, dans cette guerre, les motifs politiques ont paralysé, ici comme partout, l'action militaire. »
  22. *Dans son article du 26 janvier 1871, Engels écrit: « Toutes les informations de Paris rapportent unanimement que l'absence de succès est due au manque de confiance des soldats dans le haut commandement. Nous ne devons pas oublier que Trochu est orléaniste et, en tant que tel, il vit dans la peur constante de la Villette, de Belleville et des autres quartiers révolutionnaires de Paris, qu'il craint plus que les Prussiens. Ce n'est pas une simple hypothèse ou conclusion de notre part. Nous le savons d'une source qui ne laisse aucun doute: une lettre... » Cf. la lettre de Marx à Lafargue du 4 février 1871, un peu plus loin.
  23. Le 4 septembre, une insurrection avait éclaté à Lyon. Arrivé dans cette ville le 15 septembre, Michel Bakounine s'efforça de prendre la direction du mouvement et de réaliser son programme anarchiste. Dans sa critique du programme bakouniste du Congrès de Sonvilier (Volksstaat, 10.1.1872), Engels reprochera aux anarchistes de vouloir réaliser leur société sans classes, immé­diatement, en niant la nécessité d'une dictature du prolétariat, et du parti autoritaire et centralisé: « Au lieu de notre Comité exécutif, ils veulent un simple bureau de statistique et de correspon­dance, qui n'a plus qu'à se débrouiller avec les sections autonomes, disposant d'une autonomie telle qu'elles ne doivent même pas reconnaître d'autorité directrice, même créée avec leur libre assentiment, car elles violeraient alors leur premier devoir, à savoir: être une préfigu­ration fidèle de la société future! Il n'est plus question de regroupement des forces, ni d'action commune. Si, dans chacune des sections, la minorité se pliait à la majorité, ce serait un crime contre les principes de liberté et la reconnaissance d'un principe tendant à l'autorité et à la dictature ! Si le policier Stieber avec tous ses chenapans, si tout le cabinet noir, si tous les officiers prussiens, entraient, sur ordre supérieur, dans l'organisation social-démocrate pour la ruiner, le Comité directeur - ou mieux: le bureau de statistique et de correspondance - ne pourrait pas les en empêcher, car ce serait instituer une organisation hiérarchisée et autoritaire ! Et surtout pas de sections disciplinées, ni de discipline de parti, ni de centralisation des forces en un point, ni d'armes de lutte! Que deviendrait la préfiguration immédiate de la société future? »
    Marxistes et anarchistes régleront leurs comptes sur le plan organisationnel et programma­tique, après, la Commune, où, sur le terrain concret, chacune des deux écoles avaient fait ses preuves.
  24. *Dans sa lettre du 4 février 1871 à Kugelmann, Marx relate les mêmes faits, mais il ajoute, à ce point, la précision suivante: « Il ne s'agit pas là de conjectures de ma part. J'ai eu connaissance d'une lettre écrite par jules Favre à Gambetta; il s'y plaint de ce que lui-même et, les autres membres du gouvernement installés à Paris n'ont pu amener Trochu à entreprendre une offensive sérieuse, ce dernier répondant toujours que la. « démagogie parisienne » prendrait alors le dessus. Gambetta lui répondit: « Vous avez prononcé votre propre condamnation ! » (Fr.). Plutôt que de battre les Prussiens, Trochu préfère brider les Rouges à Paris, grâce à sa garde bretonne qui lui rend les mêmes services que la garde corse à Louis Bonaparte. C'est le véritable secret des défaites essuyées à Paris comme partout en France, la bourgeoisie agissant d'après ce même principe en accord avec la plupart des autorités locales. »
  25. Le 28 janvier 1871, Bismarck et jules Favre signèrent une convention relative à l'armistice et à la capitulation de Paris. Une Assemblée nationale, élue à bref délai, devait décider s'il fallait poursuivre la guerre ou conclure un traité de paix. Les élections eurent lieu le 8 février 1871. Louis-Adolphe Thiers, qui fut nommé à la tête de l'Exécutif par l'Assemblée nationale, entama aussitôt des négociations de paix. Le 26 février 1871, la France et l'Empire allemand signèrent à Versailles un traité de paix préliminaire; le 10 mai 1871, ce fut la signature du traité de paix proprement dit à Francfort-sur-le-Main.
  26. Une délégation du gouvernement de la Défense nationale formé le 4 septembre fut envoyée à la mi-septembre à Tours pour organiser la résistance en province et pour susciter l'intervention de puissances étrangères en faveur de la France. Cette délégation s'installa le 6 décembre à Bordeaux. Du 6 octobre à la fin de la guerre, Gambetta, ministre de la Guerre et de l'Intérieur, dirigea la délégation. Le gros du gouvernement de la Défense nationale, resté à Paris, était dirigé par Louis-Jules Trochu.
  27. Le 31 janvier 1871, le gouvernement de Bordeaux prit un décret privant du droit de vote les personnalités ayant occupe de hautes fonctions sous le second Empire, etc. Le 3 février, dans un télégramme envoyé à Gambetta, Bismarck protesta contre ce décret. Le gouvernement de Paris ne prévit aucune restriction au droit de vote dans son décret du 28 janvier. Le 4 février 1871, un décret du gouvernement de Paris annula celui de la délégation gouvernementale de Bordeaux et Gambetta démissionna.
  28. Marx fait allusion à l'arrestation de l'ouvrier francfortois joseph Schneider, candidat au Reichstag et élu le 3 mars 1871. Le Volksstaat révéla son arrestation le 1er février 1871.
  29. Le Times avait publié, le 2 février 1871, les conditions de la paix fixées par Bismarck.
  30. *Dans sa lettre à Kugelmann, Marx donne à ce point la précision suivante: « La racaille, distinguée ou non, juge le résultat immédiat d'après les apparences, la façade. Elle a porté aux nues Louis Bonaparte dans le monde entier pendant vingt ans. En tait, même à son apogée, je l'ai toujours considéré comme une canaille médiocre. J'ai la même opinion du hobereau Bismarck. Toutefois, je ne tiens pas Bismarck pour aussi sot qu'il le paraît, mais il n'a pas les mains libres en diplomatie. La chancellerie russe l'a pris dans des rets, dont seul un lion pourrait se dégager, or, ce n'est pas un lion ».
  31. A la nouvelle de la catastrophe de Sedan et de la révolution du 4 septembre consacrant l'effon­drement du Second Empire, il y eut de grandes manifestations d'ouvriers révolutionnaires dans de nombreuses villes françaises. Des organes du pouvoir - communes - furent créés à Lyon, Marseille et Toulouse. Le gouvernement de la Défense nationale ne put tolérer cet État rival et entreprit de le réprimer par tous les moyens. Dans les provinces, les Communes instaurèrent, malgré leur brève existence, une série de mesures révolutionnaires importantes: remplacement de l'appareil administ­ratif et policier, libération des prisonniers politiques, introduction de l'instruction laïque, forte imposition des grandes fortunes, restitution des objets - au-dessous d'une certaine valeur - mis en gage aux monts-de-piété.
  32. Le 3 novembre, le gouvernement de la Défense nationale, fortement ébranlé par les actions révo­lutionnaires du 31 octobre, organisa en toute hâte, dans Paris assiégé, au milieu d'un climat de peur et de contrainte et sous l'action d'une intense propagande démagogique, un véritable plébiscite sur la question de savoir si la population acceptait, « oui ou non », de maintenir les pouvoirs du gouvernement.
  33. La Ligue du Midi fédéra les mouvements des départements du Sud-Est, qui s'efforcèrent d'épurer le personnel bonapartiste, de lutter contre l'envahisseur et d'instaurer la République sociale. Elle subsista du 18 septembre à novembre 1870.
  34. C'est ce que dit Engels dès le 7 septembre 1870 dans sa lettre à Marx; « les Prussiens ont fait cadeau à la France d'une république, mais laquelle! » Cf. l'article de Lénine sur la difficile question de la dualité du pouvoir, in V. Lénine, la Commune de Paris, p. 22-26, article écrit entre la révolution de Février et d'Octobre 1917, soit à un moment où se réalisait la prévision de Marx selon laquelle la Commune et ses problèmes resurgiront sans cesse de nouveau jusqu'à ce que ses principes se réalisent.
  35. Engels décrit cet épisode dans le Rôle de la violence dans l'histoire... -, in Écrits militaires, pp. 573-574.
  36. Engels fait allusion aux élections du 8 février qui aboutirent à l'Assemblée nationale réactionnaire, réunie pour la première fois le 12 février 1871 à Bordeaux.
  37. *A la réunion suivante du Conseil général du 28 mars 1871, Engels déclara que dans le compte rendu de son exposé du 21 mars, il s'était glissé une erreur: il avait confondu les généraux Aurelle de Paladine et Valentin. En fait, c'est ce dernier qui a été nommé préfet de police.
  38. Dans sa première ébauche de l'Adresse sur la guerre civile, Marx écrit a ce propos: « Sur la base existante de son organisation militaire, Paris édifia une fédération politique, selon un plan très simple. Elle consistait en une association de toute la Garde nationale, unie en toutes ses parties par les délégués de chaque compagnie, désignant à leur tour les délégués de bataillons, qui, à leur tour, désignaient des délégués généraux, les généraux de légion - chacun d'eux devant représenter un arrondissement et coopérer avec les délégués des 19 autres arrondissements. Ces 20 délégués, élus à la majorité par les bataillons de la Garde nationale, composaient le Comité central, qui, le 18 mars, prit l'initiative de la plus grande révolution de notre siècle... » (cf. Éd. Soc., p. 209).
    La forme prise dès le début par la Commune confirme ainsi les idées de Marx et d'Engels sur la dictature du prolétariat, dont l'État est une superstructure de force, violence concentrée de la classe au pouvoir: « La révolution tout court - c'est-à-dire le renversement du pouvoir existant et la désagrégation des anciens rapports sociaux - est un acte politique. Le socialisme ne peut se réaliser sans cette révolution. Il lui faut cet acte politique dans la mesure où il a besoin de détruire et de dissoudre. Mais le socialisme repousse l'enveloppe politique là où commence son activité organisatrice, là où il poursuit son but à lui, là où il est lui-même. » (Marx, le 10 août 1844, in Écrits militaires, p. 175-176). La Commune représentant tout cela, n'est donc plus un État au sens propre, cf. Engels à Bebel, 16-18 mars 1875.
  39. Il s'agit des élections à la Commune du 26 mars, qu'il faut distinguer de l'élection des délégués du Comité central de la Garde nationale. Marx critiqua l'organisation des élections du 26 mars qui fit perdre du temps aux Communards, affaiblit leur capacité de décision, mieux représentée par le Comité Central, et enfin installa au pouvoir des éléments encore moins énergiques et homogènes.
  40. Allusion à un discours de Favre devant l'Assemblée nationale, le 10 avril 1871. Il s'y efforça de disculper le gouvernement de Versailles accusé d'avoir conclu pratiquement une alliance avec les Prussiens. Il affirma, mensongèrement, que le gouvernement avait repoussé une offre d'aide de Bismarck.
  41. Le début de cet exposé de Marx n'a pu être retrouvé dans le cahier contenant les comptes rendus de séance du Conseil général, la page en ayant été arrachée. Comme le Conseil publiait les débats les plus importants dans Eastern Post quand il en avait l'occasion, nous avons - à l'instar de Marx-Engels, Werke, vol. 17 - utilisé le texte de Eastern Post pour compléter celui des comptes rendus de séance, rédigés plus sommairement.
  42. Serraillier fut élu le 16 avril 1871 à la Commune, lors d'élections complémentaires dans le 2e arrondissement. Eugène Dupont, membre du Conseil général, présenta sa candidature, mais elle ne put devenir effective, car, étant en Angleterre, il ne put atteindre Paris. Pyat calomnia Serraillier, membre du Conseil général de l'Internationale et homme de confiance de Marx, qui, après son élection, fut nommé à la Commission du travail, de l'industrie et du commerce. Les intrigues de Pyat avaient un sens nettement politique: ruiner l'influence du Conseil général de l'Internationale au sein de la Commune. Frankel, ministre du Travail de la Commune et correspondant de Marx, s'attacha à réfuter les calomnies de Pyat.
  43. Marx rédigea cette lettre le 26 avril, afin de fournir à Frankel des éléments pour répondre à Pyat.
  44. Le lecteur trouvera le détail des mesures prises par la Commune dans l'ouvrage des Éditions Sociales consacré à la Guerre Civile en France. Marx y note en particulier comment les mesures économiques, prises en faveur de la petite-bourgeoisie, réussirent à la détourner de sa tradition­nelle alliance avec la bourgeoisie.
  45. Il s'agit, sans doute, de la loi municipale de 1831, qui limita de manière draconienne les droits des communes, ainsi que de la loi de 1855 qui interdit aux conseils municipaux d'établir des contacts entre eux.
  46. Edme-Marie-Gustave Tridon, ami et conseiller de Blanqui, publia dans la Cigale une lettre, intitulée la Commune révolutionnaire de Paris, où il attaquait Félix Pyat, à un moment en France la Commune était en butte à une critique et une opposition de plus en plus violentes. Cette lettre répondait à un appel lancé par Pyat lors d'une réunion, tenue à Cleveland Hall le 29 juin 1868, pour commémorer l'insurrection ouvrière de juin 1848 de Paris. Pyat se fit le porte-parole d'une prétendue commune révolutionnaire, société parisienne et proposa une résolution déclarant qu'il était du devoir le plus sacré des Français d'assassiner Napoléon III. Tridon répondit simplement que cet appel était le produit de l'imagination de Pyat, qui était loin des rives de la Seine.
    Dans le même numéro, la Cigale publia la résolution du Conseil général, rédigée par Marx, contre les agissements de Félix Pyat.
  47. *Il s'agit probablement de N. Eilau, homme d'affaires, qui servit d'intermédiaire à Marx et ses correspondants de la Commune.
  48. Cette lettre ainsi que la précédente donne une idée de la correspondance de Marx avec des amis politiques, liés à la Commune. La plupart de ces lettres n'ont pu être retrouvées. Marx y aborde des questions très importantes, d'ordre financier en vue d'assurer des moyens matériels à la Commune, d'ordre militaire en vue de sa défense, et d'ordre politique pour la mettre en garde contre des ennemis avoués ou camouflés, et pour lui conseiller telle ou telle mesure sociale.
    La plupart des lettres « écrites aux quatre coins du monde » pour exposer et défendre la cause de la Commune n'ont pas été retrouvées.
  49. Leo Frankel, ministre du travail de la Commune, écrivit à Marx, fin avril 1871: « Je souhaiterais vivement que vous m'aidiez de quelque façon que ce soit, de vos conseils, car je suis actuellement pour ainsi dire seul, et notamment seul responsable pour les réformes que je veux introduire et que j'introduirai dans le domaine du travail. Faites tout votre possible pour expliquer à tous les peuples, à tous les ouvriers, et notamment aux Allemands, que la Commune de Paris n'a rien de commun avec les communes petites-bourgeoises d'antan. C'est, d'ailleurs, ce qui ressort déjà des quelques lignes de votre dernière lettre. Avec cela, vous rendrez en tout cas un grand service à notre cause. »
    Lénine, lui-même, poursuivit la polémique sur ce point contre Bernstein et accusa Plékhanov et Kautsky de se taire sur ce point. En effet, Bernstein prétendait que la Commune de Paris était une sorte de fédération de municipalités, l'État s'éteignant au fur et à mesure de l'accroissement du pouvoir de celles-ci. Et Lénine de s'indigner: Voilà qui est tout simplement monstrueux: confondre les vues de Marx sur la destruction du pouvoir d'État parasite avec le fédéralisme de Proudhon », et Lénine de citer les passages de l'Adresse de Marx sur l'organisation et la centralisation de la nation, cf. l'État et la Révolution, en Œuvres choisies, op. cit., tome II, pp. 376-377.
  50. Le traité du 10 mai aggrava les conditions de paix: augmentation des indemnités de guerre à payer par la France, prolongation de l'occupation du territoire français. En fait, c'était le prix pour le soutien fourni par Bismarck au gouvernement de Versailles pour écraser la Commune.
  51. Selon des informations de presse, Thiers et d'autres membres du gouvernement auraient prévu de déduire une « provision » de plus de 300 millions de francs sur l'emprunt national. Thiers reconnut plus tard que les milieux financiers avec lesquels il avait négocié cet emprunt, avaient posé comme condition la liquidation la plus rapide possible de la révolution. De fait, le décret sur l'emprunt fut ratifié le 20 juin, après la défaite de la Commune.
  52. Le 17 avril, le Times fit allusion à la résolution du Conseil fédéral de Paris. Tolain avait refusé de quitter l'Assemblée de Versailles, comme l'exigeait la Commune. La trahison de Tolain marqua le glissement de la droite proudhonienne vers la contre-révolution.
  53. Il s'agit des élections à la Commune du 26 mars, qu'il faut distinguer de l'élection des délégués du Comité central de la Garde nationale. Marx critiqua l'organisation des élections du 26 mars qui fit perdre du temps aux Communards, affaiblit leur capacité de décision, mieux représentée par le Comité Central, et enfin installa au pouvoir des éléments encore moins énergiques et homogènes.
  54. Le 13 juin 1849, la Montagne petite-bourgeoise organisa une manifestation pacifique à Paris pour protester contre l'envoi de troupes françaises à. Rome: l'article IV de la Constitution française n'interdisait-il Pas d'envoyer des soldats français lutter contre la liberté d'autres peuples? L'échec de cette manifestation, dispersée par la troupe, rendit évident la banqueroute de la démocratie petite-bourgeoise.
  55. Dans sa lettre du 15 avril 1871 à Marx, Kugelmann affirmait: « La défaite privera de nouveau les ouvriers pour longtemps de ses chefs, ce qui est un malheur qu'il ne faut pas sous-estimer. Il me semble que, pour l'instant, le prolétariat a plus besoin de s'éduquer que de lutter les armes à la main. Attribuer l'échec à tel ou tel fait du hasard, n'est-ce pas tomber dans l'erreur reprochée avec tant de vigueur aux petits-bourgeois dans les premières pages du Dix-huit Brumaire ? »
  56. Des monarchistes tentèrent, le 22 mars 1871, un putsch contre-révolutionnaire à Paris, lors d'une manifestation « pacifique », sous la direction de Henri de Pène, du baron de Heeckeren, etc. Les con - jurés ouvrirent le feu sur la Garde nationale, place Vendôme; ils furent mis en fuite, mais ne subirent ni pertes ni dommages.
  57. Si Marx déconseille aux ouvriers français de prendre l'initiative d'une révolution sociale, ce n'est pas qu'il était pacifiste, ni qu'il pensait ajourner la révolution sine die. Comme le montrent le passage de la lettre à Liebknecht, p. 131 et la note nº 39, Marx s'attendait à de graves conflits entre les grandes puissances (notamment entre l'Allemagne, désormais pratiquement unifiée, et la Russie, avec l'enjeu polonais, conflit qui eût mis à l'ordre du jour la question nationale dans l'Est et le Sud-Est européen et eût affaibli la position des classes dominantes en général. La Commune, provoquée par Thiers et Bismarck, a scellé pour un temps l'alliance de l'Europe officielle et retardé le conflit, qui éclata cependant dans les Balkans en 1876, avec le soulèvement de Bosnie et de Herzégovine et se prolongea par la Guerre russo-turque de 1877-1878, cf. Écrits militaires, p. 605-611 et la note nº 229, p. 658.
  58. Marx (dans une lettre adressée à Charles Dana du journal américain Sun) et Jenny Marx (dans un article à l'hebdomadaire Woodhull 6 Clafflin's Weekly) racontent l'arrestation des filles de Marx, Jenny et Eléanore à Luchon par la police française et leur expulsion de France. Paul Lafargue fut arrêté en Espagne le 11 août 1871, à la demande de Thiers, puis relâché peu de temps après.
  59. Marx fait allusion aux articles de Beesly sur la Commune de Paris, des 25 mars, 1er, 15 et 22 avril, 20 et 27 mai et 3 et 10 juin 1871. Marx porta des commentaires en marge de certains de ces articles.
  60. Lors de la signature du traité de paix à Francfort le 10 mai 1871, Bismarck et jules Favre conclurent un accord secret prévoyant une collaboration franco-prussienne contre la Commune. Les négociations avaient commencé dès le 6 mai. L'accord établissait que les troupes de Versailles seraient autorisées à traverser les lignes allemandes en vue « de rétablir l'ordre à Paris », à restrein­dre l'approvisionnement de Paris en vivres et à imposer, par le truchement du commandement allemand, à la Commune le désarmement des fortifications qu'elle tenait autour de Paris.
  61. Il s'agit de Johannes Miquel, ancien membre de la Ligue des communistes.
  62. À son retour de Paris, le journaliste Reid prit contact avec Marx et le Conseil général pour exprimer son indignation sur certaines attitudes prises contre la Commune. Le Comité central new-yorkais fit publier l'Adresse contre Washburne dans le journal Sun, très lu dans les couches populaires de New York. Sorge, ami de Marx, y fit précéder l'Adresse d'une note où il expliquait la véritable nature de la Commune et mettait les ouvriers américains en garde contre les mensonges publiés par la presse bourgeoise des États-Unis sur la Commune.
    Le gouvernement Thiers prit des mesures pour empêcher la publication de l'Adresse contre Washburne dans la presse française.
  63. Washburne avait, en fait, refusé d'intervenir auprès du gouvernement Thiers pour lui soumettre la proposition de la Commune, à savoir échanger le seul Blanqui contre l'archevêque Darboy et d'autres personnes prises en otage après que des Communards aient été fusillés. Après l'exécution de l'archevêque, Washburne utilisa hypocritement, dans ses articles et ses conférences, cette mesure prise par la Commune pour répondre au terrorisme des Versaillais, afin de salir les Com­mu­nards. Marx traite de la question des otages dans son Adresse sur la Guerre civile en France, cf. p. 61 (Éd. Soc.).