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La théorie de la révolution permanente, formulée par Léon Trotsky, est un modèle décrivant le processus de la révolution socialiste à notre époque. On en trouvera notamment l'exposé dans Bilan et Perspectives[1], 1905[2], et La Révolution permanente.[3]

Elle est basée sur l'analyse du capitalisme comme système mondial engendrant un développement inégal et combiné, et sur l'idée que la révolution socialiste ne peut être que mondiale. Par conséquent la révolution démarre dans un pays, mais s'étend dans un processus ininterrompu à l'échelle internationale.

Concernant les pays dominés et féodaux, Trotsky considérait qu'il ne pouvait y avoir de révolution bourgeoise classique contre le féodalisme et l'impérialisme. Seul le prolétariat peut prendre la tête des masses paysannes pour assurer cette tâche « démocratique-bourgeoise », mais cela le place aussitôt dans la nécessité d'engager des mesures socialistes. Etant donné les difficultés du socialisme dans un pays peu développé, l'extension de la révolution à l'international est d'autant plus nécessaire.

La révolution permanente est un élément clé du trotskisme, et beaucoup de scissions ont eu lieu en lien avec les débats d'interprétation de cette théorie.

La révolution permanente selon Trotsky

La plupart des marxistes au début du XXème siècle avaient tendance à penser que la révolution éclaterait dans un pays capitaliste avancé (Etats-Unis, Europe de l'Ouest...) où le prolétariat devenait majoritaire et où ses organisations étaient puissantes. Dans les autres pays, les socialistes attendaient les prochaines révolutions dirigées par la bourgeoisie contre le féodalisme, et pensaient que les travailleurs n'avaient qu'à soutenir plus moins activement et attendre que leur classe se développe.

La réalité est venue remettre en question ce schéma lorsque les marxistes russes ont vu venir une situation révolutionnaire dans leur pays, où les ouvriers ne représentaient qu'une petite minorité et où la bourgeoisie avait peu de pouvoir politique. Alors que la théorie prévoyait une révolution bourgeoisie, deux éléments ne cadraient pas :

  • le mouvement ouvrier avait des revendications démocratiques, mais aussi des revendications sociales qui menaçaient directement la bourgeoisie, toute stimulation de la lutte des travailleur-se-s pouvait vite déborder le cadre d'une révolution bourgeoise,
  • la bourgeoisie, peu développée, était prise en étau entre l'aristocratie et le prolétariat : alors qu'elle aurait voulu des réformes démocratiques, elle ne pouvait les obtenir seules, et elle se méfiait encore plus du prolétariat.

Cela a conduit les marxistes, en particulier les bolchéviks derrière Lénine, à réfléchir à un rôle plus actif du mouvement ouvrier. Ils mettaient en avant la perspective d'un gouvernement ouvrier et paysan réalisant la révolution démocratique à la place de la bourgeoisie. De son côté, Trotsky avance l'idée d'un « gouvernement ouvrier s'appuyant sur la paysannerie », mais poursuivant le processus révolutionnaire jusqu'au socialisme.

Lors de la Révolution de 1917, Lénine va de fait se rallier implicitement à la position de Trotsky, en prônant « tout le pouvoir aux soviets ». L'espoir principal des bolchéviks était alors que la révolution parvienne à s'étendre, en particulier à l'Allemagne, pays capitaliste avancé où le mouvement ouvrier était le plus puissant.

Malgré l'échec et l'isolement de l'Etat ouvrier russe, Trotsky va théoriser la révolution permanente.[4]

  • L'avance des pays impérialistes modifie le développement des pays « arriérés » , qui au lieu de connaître un développement linéaire reproduisant les mêmes étapes, connaît un développement inégal et combiné (par exemple des campagnes avec du servage féodal cohabitant avec des usines neuves plus massives que celles des vieux pays capitalistes)
  • « Pour les pays à développement bourgeois retardataire et, en particulier pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes. »
  • « La dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente. »
  • « La conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l'inaugurer.  »
  • « La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme: elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète. »
  • Dans ces conditions, il n'y a plus de distinction rigide entre « pays "mûrs" ou "non mûrs" pour le socialisme. (...) Dans la mesure où le capitalisme a créé le marché mondial, la division mondiale du travail et les forces productives mondiales, il a préparé l'ensemble de l'économie mondiale à la reconstruction socialiste. ». Néanmoins, Trotsky exclut de sa théorie des pays où le prolétariat est quasiment inexistant, et donc incapable d'arriver au pouvoir à la tête des masses populaires.
  • Il faut distinguer la prise du pouvoir par les travailleur-se-s (établissement de la dictature du prolétariat) et le socialisme, qui suppose un développement suffisant des forces productives pour satisfaire les besoins sociaux: « Les différents pays y arriveront avec des rythmes différents. Dans certaines circonstances, des pays arriérés peuvent arriver à la dictature du prolétariat plus rapidement que des pays avancés, mais ils parviendront au socialisme plus tard que ceux-ci. »

La théorie de la Révolution permanente est naturellement en antagonisme total avec la bureaucratie soviétique, dont l'ascension exprime l'échec de la révolution russe, et qui a elle eut plutôt intérêt à promouvoir le « socialisme dans un seul pays » et la « coexistence pacifique ».

« La division mondiale du travail, la dépendance de l'industrie soviétique à l'égard de la technique étrangère, la dépendance des forces productives des pays avancés à l'égard des matières premières asiatiques, etc., rendent impossible la construction d'une société socialiste autonome, isolée dans n'importe quelle contrée du monde. »

Questions connexes

Le front uni anti-impérialiste

L'Internationale communiste a défini lors de son 4ème congrès la tactique du front uni anti-impérialiste, consistant à faire des fronts sur des revendications nationales avec des forces bourgeoises si celles-ci luttent réellement contre des impérialistes. La question de la mise en oeuvre de cette tactique (comme celle du front uni en général) a soulevé de nombreux débats. Concrètement, c'est par exemple au nom de cette tactique que les communistes chinois se sont rapprochés du Kuomintang, et, sous direction stalinienne, jusqu'à sombrer dans un suivisme suicidaire.

Trotsky et les documents fondateurs de la Quatrième internationale n'évoquent pas le front uni anti-impérialiste. Pour certains, c'est une tactique qui était ambigue dès l'origine, et que Trotsky a rejeté[5].

La dictature du prolétariat appuyée sur la paysannerie

Dans un pays où le capitalisme est peu développé, la classe ouvrière est minoritaire et la paysannerie représente l'immense majorité de la population. Dans ces conditions, toute révolution populaire doit entraîner les ouvriers et des paysans. Au début du 20e siècle en Russie, les social-démocrates (POSDR) tablaient sur une révolution bourgeoise. Les menchéviks en déduisaient que la bourgeoisie serait à la tête de ce mouvement, tandis que les bolchéviks prônaient la réalisation de la révolution sans la grande bourgeoisie hésitante, par une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ».

Trotsky considérait que concrètement, l'avant-garde ne pouvant être qu'une force urbaine, cette alliance serait dirigée par le prolétariat, et il en déduisait que le prolétariat n'allait pas s'auto-limiter à une « dictature démocratique » du prolétariat, mais se lancerait dans la dictature (socialiste) du prolétariat.

Elaboration et débats sur la théorie

Marx et Engels utilisaient déjà le terme de « permanence de la révolution » pour décrire les révolutions comme la Révolution française, qui maintiennent la dictature révolutionnaire d'une classe jusqu'à la transformation de toute la structure sociale, ou pour définir leur orientation dans les révolutions de 1848.

De son côté, Trotsky s'est basé essentiellement sur son expérience de la révolution russe de 1905, puis sur la confirmation de sa théorie sur la base de la révolution de 1917 et sur l'échec de la révolution chinoise de 1925-1927. Cela le conduira à réaffirmer et expliciter en 1932 sa théorie de la Révolution permanente dans son livre éponyme.[3]

Cette théorie a continué à provoquer de nombreux débats par la suite, y compris entre courants trotskistes.

Notes et sources

  1. Trotsky, Bilan et perspectives, 1905
  2. Trotsky, 1905, 1909
  3. 3,0 et 3,1 Trotsky, La Révolution permanente, 1928-1931
  4. Trotsky, La révolution permanente, Thèses, 1928-1931
  5. http://groupecri.free.fr/contenu/discussions/appel-GBauCRI.pdf