Propagande

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La propagande et l'agitation sont l'ensemble des moyens médiatiques mis en oeuvre pour une institution ou une organisation pour défendre une idéologie ou une politique.

Il faut noter que le terme de propagande vient du russe où il signifie simplement "diffusion d'idées", sans la connotation de lavage de cerveau qu'ont réussi à lui coller les bourgeois libéraux.

Agitation et propagande

Plékhanov, le doyen des marxistes russes, faisait cette distinction désormais classique entre agitation et propagande :

« Le propagandiste inculque beaucoup d'idées à une seule personne ou un petit nombre de personnes; l'agitateur n'inculque qu'une seule idée ou qu'un petit nombre d'idées; en revanche il les inculque à toute une masse de personnes »[1]

Lénine, qui s'accorde sur ces deux grandes façons de communiquer, les explicitait ainsi en 1902 :

« un propagandiste, s'il traite par exemple le problème du chômage, doit expliquer la nature capitaliste des crises, ce qui les rend inévitables dans la société moderne, montrer la nécessité de la transformation de cette société en société socialiste, etc. En un mot, il doit donner “beaucoup d'idées”, un si grand nombre d'idées que, du premier coup, toutes ces idées prises dans leur ensemble ne pourront être assimilées que par un nombre (relativement) restreint de personnes. Traitant la même question, l'agitateur, lui, prendra le fait le plus connu de ses auditeurs et le plus frappant, par exemple une famille sans-travail morte de faim, la mendicité croissante, etc., et, s'appuyant sur ce fait connu de tous, il fera tous ses efforts pour donner à la “masse” une seule idée : celle de la contradiction absurde entre l'accroissement de la richesse et l'accroissement de la misère; il s'efforcera de susciter le mécontentement, l'indignation de la masse contre cette injustice criante, laissant au propagandiste le soin de donner une explication complète de cette contradiction. C'est pourquoi le propagandiste agit principalement par l'écrit, l'agitateur de vive voix. D'un propagandiste, on n'exige pas les mêmes qualités que d'un agitateur. Nous dirons de Kautsky et de Lafargue, par exemple, qu'ils sont des propagandistes, tandis que Bebel et Guesde sont des agitateurs. »[2]

Deux moyens nécessaires

Nécessaire propagande

La propagande politique est un outil de la lutte idéologique, un sous-produit de la lutte des classes. Les États et autres clergés ont donc été les premiers à élaborer des formes de propagande pour conforter l'idéologie dominante. Dans ce cadre, les opposants idéologiques ont eux-aussi eu nécessairement recours à de la propagande pour retourner les consciences et faire bouger les rapports de force.

Quand un gouvernement est stable, l'idéologie dominante incontestée paraît "naturelle", et est capable de marginaliser la propagande adverse comme autant de lubies ou d'hérésies. A l'inverse, en période révolutionnaire, des idéologies de toutes sortes s'expriment par la propagande et cela va de soi pour tout le monde.

C'est pourquoi l'expression couramment utilisée "c'est de la propagande" pour désigner tout ce qui n'est pas politiquement correct est à combattre. Elle laisse entendre qu'il n'y a pas de propagande bourgeoise, et lorsqu'il s'agit de combattre la propagande réactionnaire de droite ou d'extrême-droite, elle sous-entend qu'on peut faire appel aux acquis bourgeois (République, droits civiques...). Au lieu de cela, il faut assumer la propagande socialiste, seule issue positive aux crises du capitalisme.

Nécessaire agitation

Il est illusoire de croire que le passage d'une classe ouvrière « en soi » à une classe pour soi, c'est-à-dire la conquête de l'hégémonie contre l'idéologie dominante, puisse se faire par un processus de conviction de chaque prolétaire un à un par la discussion. En effet, en tant normal, les bourgeois arrivent à maintenir une nette domination idéologique autour du système capitaliste, de par l'ensemble des relais matériels et médiatiques dont ils disposent.

C'est dans les luttes sociales -qui naissent généralement des contradictions du système lui-même- que les bourgeois perdent notablement du terrain. En se montrant incapables de contenter la classe qu'ils exploitent (voire en la provoquant par la surexploitation) ils créent les conditions pour que des groupes entiers de travailleur-se-s se radicalisent. Concrètement, dans ces moments, cette radicalisation passe le travail « d'agitateurs » (eux-mêmes organisés syndicalement, politiquement, ou pas).

Deux travers possibles

« Propagandisme »

Dans le mouvement ouvrier, on parle du travers de « propagandisme » lorsque l'importance donnée à la propagande est exagérée, ou lorsque le contenu de la propagande est trop radical par rapport à la situation. Ce travers conduit à se couper des masses en devenant une secte politique, ce qui revient à une forme de gauchisme.

« Para-syndicalisme »

Cependant, le travers opposé pour une organisation révolutionnaire est celui de négliger la propagande, se limitant à de l'agitation sur des mots d'ordre immédiats. On parle pour cela de trade-unionisme, ou de parasyndicalisme, parce que le parti se limite à faire le même travail que celui d'un syndicat combatif. Les révolutionnaires considèrent dans de nombreux cas qu'il faut oser être minoritaire, pour devenir majoritaire à plus ou moins long terme sur une ligne plus juste.

Moyens de propagande

Tracts

Histoire du tract selon la BNF : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1996-03-0026-005

Journaux

Les journaux peuvent être de types différents : quotidiens centrés sur l'actualité immédiate (plus tournés vers l'agitation), mensuels ou trimestriels approfondissent certaines questions théoriques...

Il est à noter que Lénine insistait pour ne pas se contenter de journaux d'agitation, et assumait le fait que certains articles plus difficile d'accès doivent aussi y figurer.

« Le journal qui veut devenir l'organe de tous les social-démocrates doit être au niveau des ouvriers avancés; non seulement il ne faut pas abaisser son niveau artificiellement, mais, au contraire, il doit suivre tous les problèmes tactiques, politiques et théoriques du monde social-démocrate. Ce n'est que de cette façon qu'il répondra aux exigences de l'intelligentsia ouvrière, et prendra lui-même la cause des travailleurs russes et, par conséquent, la cause de la révolution russe, dans ses propres mains... Le travailleur moyen ne comprendra pas une partie des articles dans un journal qui vise à être l'organe du Parti, il ne sera pas en mesure d'obtenir une compréhension complète d'un problème théorique ou pratique complexe. Cela ne signifie pas du tout que le journal doit s'abaisser au niveau de la masse de ses lecteurs. »[3]

Affiches et images

La propagande stalinienne s'est largement appuyée sur la falsification d'images. Par exemple, Trotski et Kamenev ont été effacés de cette photo de 1919 où l'on voit les leaders bolchéviks autour de Lénine

PlaceRouge-Bolcheviks-1919.jpg

Affiches en France de 1938 à 1995 : http://lettres.histoire.free.fr/lhg/docs_histoire/affiches_pol50_95.htm

Billets de banque

BilletsSoviétiques.png

Radio et télévision

Pendant l'insurrection d'Octobre 1917, l'équipage bolchévik du croiseur Aurore refuse les ordres de l'Etat-major, n'obéissant qu'au Soviet de Petrograd. Comme il est stationné sur la Neva, au centre de la ville, et qu'il dispose d'un emetteur radio, Trotsky demande à ce qu'un message soit envoyé à tous les environs. Il s'agit d'arrêter partout les renforts appelés par le gouvernement.

Militants agitateurs et propagandistes

Généralement, certains militants sont meilleurs propagandistes, et d'autres meilleurs agitateurs. Dans son Histoire de la révolution russe, Trotsky décrit souvent les qualités et défauts des principaux cadres du parti bolchévik.

Vers octobre, un certains nombre de leaders bolchéviks manquent : à la fois du fait de la répression (en particulier Lénine), et du fait des désaccords de certains d'entre eux avec l'insurrection (Zinoviev, Kamenev...). Quant à Staline, il n'a eu qu'un rôle mineur dans la révolution, et il ne semble avoir presque jamais pris la parole devant les masses. Une agitation sans relâche était menée par Volodarsky, Lachévitch, Kollontaï, Tchoudnovsky, Sverdlov, Lounatcharsky... et des dizaines d'agitateurs de moindre calibre. Mais de l'avis de la plupart des observateurs de l'époque (les proches comme les Blancs), c'est Trotsky , le président du Soviet de Petrograd, qui fut le principal agitateur. Soukhanov raconte :

« S'arrachant au travail de l'état-major révolutionnaire [il] volait de l'usine Oboukhovsky à l'usine Troubotchny, de l'usine Poutilov à l'usine Baltique, du manège aux casernes, et, semblait-il, parlait simultanément dans tous les endroits. Il était connu personnellement et avait été entendu de chaque ouvrier et soldat de Petrograd. Son influence, et dans les masses, et dans l'état-major, était écrasante. Il était la figure centrale de ces jours-là et le héros principal de cette page remarquable de l'histoire. »

Mais l'immense majorité de la diffusion des idées révolutionnaires fut faite par des bolchéviks anonymes, ouvriers, matelots, soldats... Trotsky parle « d'agitation moléculaire ». Ils achevaient de convaincre les hésitants, se cotisaient pour partir convaincre dans les villes périphériques, les campagnes dont ils étaient originaires...

« Des mois de vie politique fébrile avaient créé d'innombrables cadres de la base, avaient éduqué des centaines et des milliers d'autodidactes qui s'étaient habitués à observer la politique d'en bas et non d'en haut et qui, par conséquent, appréciaient les faits et les gens avec une justesse non toujours accessible aux orateurs du genre académique. »[4]

Retours historiques

Social-démocratie russe

Aux débuts du mouvement ouvrier russe, les marxistes forment souvent de petits groupes d'intellectuels qui organisent des cercles (« kroujki ») de discussion de théorie avec quelques ouvriers d'avant-garde[5]. En 1892, Plékhanov essaie de dépasser cette situation. Il définit les termes de propagande et agitation, et écrit : « Une secte peut se satisfaire de la propagande dans le sens étroit du mot, pas un parti politique. »[1] En 1894, Kremer, un dirigeant du Bund, écrivit une brochure, Ob Agitatsii (Sur l’agitation), en collaboration avec Martov. La brochure condamnait sévèrement la préoccupation des membres des cercles marxistes de leur propre « perfection », et rappelait que : « Les larges masses sont amenées à la lutte, non pas par des considérations intellectuelles, mais par le cours objectif des événements »

En avril 1894, un exemplaire d’Ob Agitatsii arriva à Moscou, où il fut hectographié et envoyé à d’autres groupes social-démocrates dans toute la Russie. En 1896, la brochure fut imprimée à Genève par le Groupe Liberté du Travail avec une préface d’Axelrod, et fut largement distribuée. Il y avait beaucoup de résistance, notamment de certains ouvriers formés dans les cercles qui jugeaient que « les tracts sont une perte de temps »[6]. Mais peu à peu, une majorité des cadres intellectuels marxistes adopte cette nouvelle ligne. Le groupe de Plékhanov, qui était un des premier à l'avoir prônée, fut incapable de la mettre en pratique. Ils rejetaient avec mépris le travail pour faire de l'agitation et de la vulgarisation, qu'Axelrod appelait « des publications illettrées ou semi-illettrées »[5]. Un seul numéro de Listok Rabotnika (« Bulletin ouvrier », consacré essentiellement aux nouvelles des luttes économiques) parut fut imprimé entre novembre 1896 et novembre 1897. Cela produisit un clivage assez net entre la jeune génération de marxistes et les vétérans du groupe Libérté du Travail.

Ob Agitatsii avait une vision mécaniste et étapiste des rapports entre la lutte économique (dans l'entreprise) et la lutte politique (contre le tsarisme). Dans les années suivantes, cela devint le fondement du développement de « l’économisme », qui sera sévèrement condamné par Lénine. Mais dans les années 1894-96, il épousait parfaitement le tournant vers l'agitation. Par exemple dans un projet de programme social-démocrate écrit en 1895, Lénine insiste beaucoup sur l'importance des luttes pour la progression de la conscience de classe, en soulignant que les luttes économiques amènent les ouvriers à être forcés de s'intéresser aux questions politiques.[7]

Dans sa pratique aussi, Lénine produit essentiellement des écrits d'agitation dans cette période. Par exemple, son tract L’ouvrier et l’ouvrière de l’usine Thornton se concentrait exclusivement sur des questions économiques, ne faisait aucune allusion à la politique et restait sur un ton très modéré. En novembre 1895, dans son article A quoi pensent nos ministres ? Lénine dénoncent les lois qui favorisaient les patrons, en esquivant la question du tsar, qui à cette épique était toujours « le petit père » pour les ouvriers et les paysans. Anna, la sœur de Lénine, rapporte les propos suivants de son frère : « Evidemment, si vous commencez d’entrée de jeu par critiquer le tsar et le système social, vous ne faites que braquer les travailleurs »[5] Lénine essayait de conduire pas à pas le lecteur à des conclusions politiques plutôt modestes qui n’étaient pas exprimées de façon explicite, comme dans sa brochure Explication de la loi des amendes infligées aux ouvriers d’usine.

Vers 1898, le groupe Libération du travail commence à polémiquer contre une tendance à abandonner la propgande marxiste, que ce soit au nom du révisionnisme de Bernstein, ou au nom de la priorité aux luttes économiques (« économisme »). Plekhanov se concentrait sur la critique des révisionnistes et Axelrod des économistes. C'est notamment sur cette ligne que va se regrouper en 1900 la rédaction de l'Iskra, nouveau journal se voulant un point de ralliement pour la social-démocratie russe. L'équipe regroupe des anciens comme Plékhanov, et des jeunes comme Lénine et Martov.

Révolution russe de 1917

Lorsque Lénine veut convaincre le parti bolchévik de la ligne « tout le pouvoir aux soviets » en avril 1917, Kamenev lui répond que « la social-démocratie révolutionnaire (...) doit rester jusqu'au bout le parti des masses révolutionnaires du prolétariat, et non se transformer en un groupe de propagandistes communistes » (à ce moment, Lénine veut justement passer du nom de social-démocratie à Parti communiste). Lénine répond :

« Ne conviendrait-il pas mieux, surtout à des internationalistes, de savoir à pareil moment s'opposer à cette intoxication «massive» plutôt que de «vouloir rester» avec les masses, autrement dit de céder à la contagion générale ? N'avons-nous pas vu dans tous les pays belligérants d'Europe les chauvins chercher à se justifier en invoquant leur désir de «rester avec les masses» ? Ne doit-on pas savoir rester un certain temps en minorité pour combattre une intoxication «massive» ? »[8]

Notes et sources

  1. 1,0 et 1,1 Plekhanov, Les tâches des socialistes face à la famine en Russie, 1892
  2. Lénine, Que Faire ? , 1902
  3. Building A Revolutionary Party in the 21st Century, 13 janvier 2014
  4. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 41. Sortie du préparlement et lutte pour le congrès des soviets, 1930
  5. 5,0, 5,1 et 5,2 Tony Cliff, Lénine : 1893-1914. Construire le parti – chapitre 2, 1975
  6. Vladimir Akimov on the Dilemmas of Russian Marxism, 1895–1903, edited by J. Frankel, London 1969
  7. Lénine, Exposé et commentaire du projet de programme du POSDR, Écrit en prison en 1895-1896. Paru pour la première fois en 1924.
  8. Lénine, Lettres sur la tactique, Écrit entre le 8 et le 13 (21 et 26) avril 1917