Une situation nette

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L'évolution interne du Parti socialiste fran­çais se précipite et clarifie les deux tendances antagonistes classiques qui se sont toujours heurtées dans les périodes révolutionnaires. La position commode intermédiaire du Centre n'est plus tenable : social-patriotes avérés et social-patriotes honteux se sont unis à Strasbourg, après avoir en commun sanctifié la dé­fense nationale, glorifié l'unité à tout prix avec les traîtres, proclamé la Révolution im­possible, affirmé la valeur révolutionnaire des réformes. La gauche, dont les forces ne cessent de croître et dont l'influence rayonne au­jourd'hui sur les principaux centres proléta­riens, leur oppose le bloc de la doctrine com­muniste intégrale, formulée à merveille par la nouvelle Internationale.

Contre ce bloc se sont brisés les arguments sophistiqués des opportunistes et ceux-ci l'ont implicitement reconnu en feignant d'adopter, au cours de la campagne qui précéda le Con­grès, les thèses de l'Internationale Communis­te, habilement frelatées pour détruire leur va­leur révolutionnaire à l'insu des militants mal éclairés dont ils voulaient capter l'adhésion. Si l'hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu, la « reconstruction » est un premier hommage rendu par les partisans de l'Internationale jaune à l'Internationale rou­ge.

Fidèles à l'Internationale jaune : il faut ren­dre aux reconstructeurs du Populaire et de l'Humanité cette justice qu'ils le furent jus­qu'au bout. Leurs efforts désespérés pour res­taurer le prestige de cette association de mi­nistres et de diplomates, ceux-là féroces, ceux-ci corrompus, ont persisté jusqu'au récent Con­grès de Leipzig. Les résolutions des Indépen­dants, adoptées sous la pression des masses gagnées au communisme, mais entachées d'é­quivoque par des chefs pour qui la tactique do­mine les principes, ont mis un terme a leurs tentatives. Il fallut que les reconstructeurs se résignassent à évoluer, pour ne pas perdre tout à fait le contact du prolétariat révolution­naire, et ils accablèrent soudain de flétrissu­res la seconde Internationale au nom de la­quelle ils juraient la veille. Leur confiance dans les roueries politiciennes leur donna l'au­dace nécessaire pour exprimer un désir inat­tendu, mais apparemment ardent d'entrer dans la Troisième Internationale. Comme Britannicus[1] voulait embrasser son rival pour l'étouffer, ils se proposaient d'embrasser la cau­se communiste pour la ruiner. Mais quelqu'un troubla l'entreprise...

Nous nous remémorons la singulière diver­sité de leurs arguments successifs, puisés dans un arsenal de rhétorique et de sophismes, à mesure que s'en avérait l'inefficacité. Pendant rie longs mois, ils avaient affirmé que l'Inter­nationale Communiste n'existait pas. L'un considérait les bolcheviks comme des boudeurs qui seraient bien contents de revenir un jour dans la deuxième Internationale, humbles et repentants. Un autre prétendait que la troisième Internationale n'était qu'une manœuvre diplomatique de l'astucieux Tchitchérine en vue de recruter des alliés-pour les Soviets au sein même des Etats en guerre contre eux. Un troisième se hasarda d'affirmer qu'elle n'était qu'une « Internationale agraire », ce qui ne tint pas longtemps. Un quatrième proposa purement et simplement la fusion de toutes les Internationales. (C'était simple, mais il fal­lait y penser...) Un cinquième découvrit que les bolcheviks, ayant subi à Brest-Litovsk les exigences des impérialistes allemands et se déclarant disposés à accorder des concessions aux capitalistes alliés, n'avaient pas le droit de se montrer si difficiles à l'égard de la deuxième Internationale... Nous en passons, et des plus ridicules.

Cependant, l'autorité du Comité de la 3e Internationale grandissait, et un irrésistible courant se manifestait dans le Parti pour l'adhé­sion à l'Internationale Communiste. Alors surgit le « Comité de Reconstruction de l'In­ternationale » qui énonçait le postulat : il n'y a plus d'Internationale, et annonçait son in­tention d'en construire une nouvelle. Nous fîmes observer doucement qu'il était un peu tard, que la tâche avait été accomplie à Moscou dès mars 1919, et nous énumérâmes une imposante liste de partis et fractions révolu­tionnaires éprouvés constituant la nouvelle or­ganisation. En même temps, nous insistions sur la nécessité d'abjurer les erreurs et les cri­mes du « socialisme de guerre », d'adopter les thèses et la tactique communistes, conditions nécessaires mais suffisantes pour résoudre ce quo l'on appelait « le problème de l'Interna­tionale » par l'entrée des communistes fran­çais dans l'Internationale Communiste.

Les reconstructeurs nous répondirent par un torrent d'injures qui sont encore dans toutes les mémoires. Cela ne produisant pas l'effet désiré, mais un effet contraire, on fit appel au mélodrame. Longuet accusa Loriot d'avoir cir­convenu Lénine par une mystérieuse lettre, (pas moins), jeta dans la discussion le nom d'un mystérieux bolchevik, Kemerer, en le classant injurieusement parmi les reconstruc­teurs (notre excellent Kemerer n'étant pas là pour protester), et inventa une histoire abraca­dabrante de sommes énormes proposées au Populaire par les bolcheviks, ce qui mit Renaudel en liesse et plongea la presse réaction-noire dans l'allégresse. Frossard renchérit encore en contant la conversion au bolchevisme d'un camarade qui revint de Stockholm, ayant farci de roubles ses chaussures, ses vêtements et nous ne savons encore quoi ![2]

Tout cela dispensait les reconstructeurs — croyaient-ils — de réfuter la doctrine commu­niste, propagée par le Comité de la 3e Inter­nationale.

Mais cette doctrine triompha pourtant dans tes trois plus grandes villes de France. Quatre mille voix de majorité à Paris, l'unanimité à Lyon, une forte majorité à Marseille, sans compter l'ensmble de Fédérations rurales comme la Drôme, le Vaucluse, la Dordogne...

Il fallut se hâter d'improviser une théorie. Pressemane et Paul Faure l'ont fait à Stras­bourg, le quatrième jour du Congrès, après que les plus mesquines manœuvres et les plus méprisables procédés eurent été mis en jeu. Édifiant spectacle !

Nous avons assisté au suicide politique de deux hommes qui avaient fait naître bien des espoirs. Combien ils regretteront, bientôt, l'invention de la sténographie qui leur rappel­lera implacablement l'aberration où ils ont sombré... Jamais le réformisme ne connut plus beaux jours. Ni Albert Thomas, ni Varenne n'ont trouvé de tels accents pour renvoyer aux calendes une hypothétique Révolution, éternellement vouée au domaine des abstractions. Et à quel point se trouvent justifiées, vérifiées, confirmées les vues pénétrantes de Lénine, le­quel a toujours déclaré que les centristes sont les pires adversaires de la Révolution prolé­tarienne...

Félicitons nous de la coalition de ces phra­seurs révolutionnaires avec les social-patriotes déshonorés à jamais : elle témoigne de notre force grandissante. Quand ils se coaliseront ouvertement avec la bourgeoisie contre les communistes (ce qui ne saurait longtemps tar­der), nous serons près de toucher au but.

  1. Erratum dans le numéro suivant : « Un lapsus nous a fait attribuer, dans le dernier Bulletin, à Britannicus les noirs des­seins de Néron... et des reconstructeurs. Nous es­pérons que, suivant la formule, les lecteurs au­ront rectifié d'eux-mêmes. »
  2. Erratum dans le numéro suivant : « Le citoyen Frossarcl nous apprend qu'il n'a ja­mais dit, à propos d'un camarade qui fit le voyage de Paris à Stockholm, que ce camarade était por­teur d'argent bolcheviste. Nous sommes heureux d'enregistrer cette déclaration. »