Thèses de principe sur la guerre

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Les social-démocrates de gauche de la Suisse sont parfaitement unanimes quant à la nécessité, en ce qui concerne très précisément la guerre actuelle, de repousser le principe de la défense de la patrie. Le prolétariat, ou du moins ses meilleurs éléments, est également hostile à la défense de la patrie.

Il semble donc que l'unité nécessaire soit faite sur la question la plus brûlante du socialisme contemporain en général et du parti socialiste suisse en particulier. Mais, à y regarder de plus près, on en arrive inévitablement à conclure que cette unité n'est qu'apparente.

En réalité, les vues sont loin d'être claires ― et encore moins unanimes ― sur le fait qu'en déclarant répudier la défense de la patrie, on adopte une attitude qui pose par elle-même des exigences extraordinairement élevées tant à la conscience révolutionnaire qu'à l'activité révolutionnaire du parti qui proclame ce mot d'ordre, à condition, évidemment, qu'il ne s'agisse pas là d'une phrase vide de sens. Car si l'on se contente de proclamer purement et simplement son refus de défendre le pays sans avoir clairement conscience, c'est-à-dire sans se rendre compte des exigences que cela entraîne, sans comprendre que toute la propagande, l'agitation, l'organisation, en un mot toute l'activité du parti, doivent être radicalement transformées, « régénérées », pour employer l'expression de Karl Liebknecht, et adaptées à des tâches révolutionnaires d'un ordre supérieur, alors cette proclamation se transforme en une phrase vide de sens.

Réfléchissons en effet comme il convient à ce que signifie vraiment le refus de défendre la patrie, si nous le considérons comme un mot d'ordre politique à prendre au sérieux et qui doit vraiment être réalisé.

Premièrement. Nous proposons aux prolétaires et aux exploités de tous les pays en guerre et de tous les pays menacés par la guerre de repousser la défense de la patrie. Nous savons pertinemment à présent, par l'expérience de plusieurs pays belligérants, ce que signifie concrètement le refus de défendre la patrie dans la guerre actuelle. Cela revient à nier toutes les bases de la société bourgeoise d'aujourd'hui et à saper les fondements du régime social actuel non seulement en théorie, « en général », mais pratiquement, directement, dès à présent. N'est-il pas clair que nous pouvons le faire à la seule condition de n'avoir pas tout simplement la très ferme conviction théorique que le capitalisme est déjà entièrement mûr pour sa transformation en socialisme, mais de considérer en outre cette transformation socialiste, c'est-à-dire la révolution socialiste, comme réalisable pratiquement, immédiatement, sur-le-champ ?

Or, c'est là un point qu'on néglige presque toujours quand on parle de refuser la défense de la patrie. Tout au plus est-on prêt à reconnaître « théoriquement » que le capitalisme est mûr pour sa transformation en socialisme, mais on ne veut rien entendre d'un changement radical et immédiat de toute l'activité du parti en vue de la révolution socialiste imminente !

Le peuple n'y serait pas préparé !

Mais c'est là une conséquence qui confine au ridicule. De deux choses l'une. Ou bien nous ne devons pas proclamer le refus immédiat de la défense de la patrie ― ou bien nous devons dès à présent développer ou commencer à développer une propagande soutenue en faveur de la réalisation immédiate de la révolution socialiste. A certains égards, le « peuple » n'est évidemment « préparé » ni au refus de défendre la patrie, ni à la révolution socialiste, mais il ne s'ensuit pas que nous ayons le droit d'ajourner de deux ans ― deux ans ! ― le commencement d'une telle préparation systématique !

Deuxièmement. Qu'oppose-t-on à la politique de la défense de la patrie et de l'union sacrée ? La lutte révolutionnaire contre la guerre, des « manifestations révolutionnaires de masse », comme l'a reconnu la résolution du congrès d'Aarau du parti en 1915. C'est, sans doute, une excellente décision, mais... mais l'histoire du parti depuis ce congrès, la politique réelle du parti, démontrent qu'elle est restée sur le papier !

Quel est le but de la lutte révolutionnaire de masse ? Le parti n'a officiellement rien dit à ce sujet, et en général, on n'en parle pas. Ou bien on considère comme tout naturel ou bien on reconnaît expressément que ce but est le « socialisme ». Au capitalisme (ou à l'impérialisme) on oppose le socialisme.

Mais, précisément, ce point de vue est illogique au suprême degré (sur le plan théorique) et dénué de tout contenu pratique. Illogique parce que trop général, trop vague. Actuellement, non seulement les partisans de Kautsky et les social-chavins, mais aussi de nombreux bourgeois qui s'occupent de politique sociale, reconnaissent pour objectif le « socialisme » en général, qu'ils opposent au capitalisme (ou à l'impérialisme). Mais il ne s'agit pas à présent d'opposer Ten général l'un à l'autre deux systèmes sociaux ; il s'agit d'opposer le but concret de la « lutte de masse révolutionnaire » concrète à un mal concret, c'est-à-dire à la vie chère actuelle, au danger de guerre actuel ou à la guerre actuelle.

Toute la IIe Internationale de la période de 1889-1914 opposait le socialisme en général au capitalisme, et c'est précisément cette « généralisation » trop générale qui a été à l'origine de sa faillite. Elle a négligé, justement, le mal spécifique de son époque, que Fr. Engels caractérisait le 10 janvier 1887, il y a près de 30 ans déjà, dans les termes suivants :

« ... On retrouve un certain socialisme petit-bourgeois dans le parti social-démocrate lui-même et jusque dans sa fraction parlementaire. Et cela sous la forme suivante : on reconnaît comme fondées les conceptions fondamentales du socialisme moderne et le mot d'ordre qui réclame la transformation de tous les moyens de production en propriété sociale ; mais on déclare que leur réalisation n'est possible que dans un temps éloigné, pratiquement hors de prévision. Pour le présent, la seule tâche qui nous incombe et un simple rafistolage social... » (La question du logement, Préface).

On ne peut assigner comme but concret à la « lutte révolutionnaire de masse » que les mesures concrètes se rapportant à la révolution socialiste et non le « socialisme » en général. Mais quand on propose de définir ces mesures concrètes avec précision, ― comme l'ont fait les camarades hollandais dans leur programme publié dans le n° 3 du Bulletin de la Commission socialiste internationale (Berne, 29 février 1916) : annulation des dettes de l'Etat, expropriation des banques, expropriation de toutes les grandes entreprises, ― si l'on propose que ces mesures tout à fait concrètes soient insérées dans une résolution officielle du Parti et expliquées méthodiquement de la façon la plus populaire par la propagande et l'agitation quotidienne du Parti dans les réunions, dans des discours parlementaires, dans des propositions d'initiative, on revient à la même réponse dilatoire ou évasive, foncièrement sophistique, prétendant que le peuple n'y est pas encore préparé, etc. !

Troisièmement. Le parti a « reconnu » la lutte révolutionnaire de masse. C'est parfait. Mais est-il capable d'agir dans ce sens ? S'y prépare-t-il ? Etudie-t-il ces questions, rassemble-t-il les matériaux nécessaires à cet effet, crée-t-il les organes et les organisations appropriés, discute-t-il ces questions parmi le peuple, avec le peuple ?

Pas le moins du monde ! Le parti s'accroche obstinément, sans en dévier d'un pouce, à son ancienne ornière exclusivement parlementaire, exclusivement trade-unioniste, exclusivement réformiste, exclusivement légale. Le parti reste manifestement incapable de stimuler et de diriger la lutte révolutionnaire de masse, et il est notoire qu'il ne s'y prépare nullement. L'ancienne routine règne en maîtresse et les mots « nouveaux » (refus de la défense de la patrie, lutte révolutionnaire de masse) ne restent que des mots ! Or les gauches n'en ont pas conscience et ne rassemblent pas leurs forces systématiquement, opiniâtrement, partout, dans tous les domaines de l'activité du parti, pour combattre ce mal.

On ne peut s'empêcher de hausser les épaules en lisant, par exemple, la phrase suivante (la dernière) dans les thèses de Grimm sur la question de la guerre :

« Les organismes du parti doivent, dans ce cas (c'est-à-dire si, devant la menace de guerre, ils appellent les cheminots à déclencher une grève de masse, etc.), prendre toutes les dispositions nécessaires, en accord avec les organisations syndicales du pays. »

Ces thèses furent publiées au cours de l'été dernier, mais le 16 septembre 1916 on pouvait lire dans la Schweizerische Metallarbeiterzeitung[1], qui a pour rédacteurs O. Schneeberger et K. Dürr, la phrase suivante (j'ai failli dire la réponse officielle suivante aux thèses de Grimm ou à ses pieux désirs) :

« ... La phrase... « l'ouvrier n'a pas de patrie » est de très mauvais goût... à un moment où les ouvriers de toute l'Europe, dans leur écrasante majorité, combattent depuis deux ans les « ennemis » de leur patrie côte à côte avec leur bourgeoisie, et où ceux qui sont restés dans leurs foyers veulent « tenir jusqu'au bout » malgré la misère et le dénuement. En suisse, nous assisterions certainement à un spectacle semblable en cas d'attaque étrangère !!! »

N'est-ce pas une politique « kautskiste », une politique de phraséologie impuissante, de déclamations gauchistes et de pratique opportuniste, que de proposer, d'une part, des résolutions disant que le parti doit appeler, « en accord avec les organisations syndicales », à des grèves révolutionnaires de masse, et de s'abstenir, d'autre part, de combattre en quoi que ce soit la tendance grütlienne, c'est-à-dire social-patriote, réformiste et purement légaliste, et ces partisans au sein du parti et des syndicats ?

Est-ce là « éduquer » les masses, ou bien les corrompre et les démoraliser, que de ne pas leur dire et de ne pas leur démontrer chaque jour que les camarades « dirigeants » O. Schneeberger, K. Dürr, P. Pflüger, H. Greulich, Huber et beaucoup d'autres encore partagent précisément ces mêmes conceptions social-patriote et pratiquent précisément cette même politique social-patriote que Grimm démasque et fustige si « vaillamment »... quand il s'agit des Allemands d'Allemagne et non des Suisses ? S'en prendre aux étrangers et couvrir « ses propres » « concitoyens »... est-ce là le fait d'un « internationaliste », d'un « démocrate » ?

Hermann Greulich a caractérisé la situation des ouvriers suisses, la crise du socialisme suisse, ainsi que l'essence de la politique grütlienne au sein du parti socialiste, de la manière suivante :

« ... Le niveau de vie ne s'est élevé que faiblement et seulement dans les couches supérieures (écoutez, écoutez !) du prolétariat. La masse des ouvriers vit comme auparavant dans la misère, accablée de soucis et de privations. C'est pourquoi, il s'élève de temps à autre un doute sur la justesse du chemin suivi jusqu'ici. Les critiques cherchent de nouvelles voies et placent surtout leurs espoirs dans des actions plus résolues. On fait dans ce sens des tentatives qui, en règle générale (?) aboutissent à des échecs (??) et suscitent avec une vigueur accrue le retour à l'ancienne tactique » (le désir n'est-il pas, là encore, le père de l'idée ?)... « La guerre mondiale est venue... L'abaissement extrême du niveau de vie, manifesté par la misère de couches qui menaient jusque-là une existence encore supportable, renforce l'état d'esprit révolutionnaire » (écoutez ! écoutez !)... « En réalité, la direction du parti n'a pas été à la hauteur de ses tâches et a trop cédé (??) à l'influence de têtes brûlées (tiens, tiens ?)... Le Comité central de la Société de Grütli s'efforce pour sa part d'appliquer une « politique nationale pratique », qu'il veut mener hors du parti... Pourquoi ne l'a-t-il pas fait à l'intérieur du parti ? » (écoutez ! écoutez !). « Pourquoi m'a-t-il presque toujours laissé le soin de combattre les ultraradicaux ? » (Lettre ouverte à la Société de Grütli de Gœttingue, 26 septembre 1916).

Voilà ce que dit Greulich. Il ne s'agit donc pas (comme le pensent par-devers eux ou comme le laissent entendre dans la presse les grütliens qui se trouvent dans le parti et comme le disent ouvertement les grütliens qui sont hors de ses rangs) de quelques « étrangers malintentionnés » qui, poussés par leur impatience personnelle, veulent implanter l'esprit révolutionnaire dans un mouvement ouvrier qu'ils voient à travers des « lunettes étrangères ». Non. C'est ni plus ni moins qu'Hermann Greulich ― dont le rôle politique équivaut pratiquement à celui d'un ministre bourgeois du Travail dans une petite république démocratique, ― qui nous l'apprend : seules les couches supérieures du prolétariat jouissent d'une certaine amélioration de leur niveau de vie, tandis que la masse reste dans la misère, et le « renforcement de l'état d'esprit révolutionnaire » ne provient pas de maudits « instigateurs » étrangers, mais de « l'abaissement extrême du niveau de vie ».

Alors ?

Alors, il est absolument vrai de dire :

Ou bien le peuple suisse souffrira de la famine, et d'une famine chaque semaine plus terrible, et courra chaque jour le risque d'être entraîné dans la guerre impérialiste, c'est-à-dire de se faire tuer pour les intérêts des capitalistes, ou bien il suivra le conseil de la meilleure partie de son prolétariat, rassemblera toutes ses forces et accomplira la révolution socialiste.

La révolution socialiste ? Une utopie ! Une possibilité « éloignée, pratiquement hors de prévision » !...

Ce n'est pas là une utopie plus grande que de rejeter la défense de la patrie dans cette guerre ou de mener contre celle-ci une lutte révolutionnaire de masse. Il ne faut pas se laisser abasourdir par des paroles ni se laisser effrayer par des mots. Presque tout le monde est prêt à reconnaître la lutte révolutionnaire contre la guerre, mais qu'on se représente seulement l'immensité de cette tâche : mettre fin à une telle guerre par la révolution ! Non, ce n'est pas une utopie. La révolution monte dans tous les pays, et la question maintenant n'est plus de savoir s'il faut continuer de mener une vie tranquille et supportable ou se lancer dans l'aventure. Elle est, tout au contraire, de savoir s'il faut mourir de faim et aller à l'abattoir pour les intérêts d'autrui, pour des intérêts étrangers, ou bien consentir de grands sacrifices pour le socialisme, pour les intérêts des neuf dixièmes de l'humanité.

La révolution socialiste serait une utopie ! Mais le peuple suisse ne parle pas, Dieu merci, une langue « à lui », une langue « indépendante » ; il parle trois langues mondiales, qui sont celles des Etats belligérants limitrophes. Il n'est donc pas étonnant que le peuple suisse sache très bien ce qui se passe dans ces Etats. En Allemagne, on est parvenu à diriger d'un seul centre la vie économique de 66 millions d'hommes, à organiser à partir d'un seul centre l'économie nationale de 66 millions d'hommes, à imposer les plus grands sacrifices à l'immense majorité du peuple afin que « 30 000 privilégiés » puissent empocher les milliards des profits de guerre et que des millions d'hommes soient envoyés à la boucherie au bénéfice de cette « très noble élite de la nation ». Et en présence de ces faits, de cette expérience, on irait considérer comme une « utopie » qu'un petit peuple n'ayant ni monarchie, ni junkers, qui est parvenu à un très haut degré de développement de capitalisme, qui est organisé peut-être mieux que dans n'importe quel autre pays capitaliste au sein des associations les plus diverses, ― qu'un tel peuple fasse la même chose, pour échapper à la famine et au danger de guerre, que ce qui a été pratiquement expérimenté en Allemagne, à cette différence près, évidemment, qu'en Allemagne on tue et on estropie des millions d'hommes pour en enrichir quelques-uns, pour s'assurer Bagdad, pour conquérir les Balkans, tandis qu'en Suisse il s'agit d'exproprier au maximum 30 000 bourgeois, c'est-à-dire non pas de les faire périr, mais de les vouer au sort « effroyable » qui consistera à recevoir « seulement » 6 à 10 000 francs de revenu, et à devoir remettre le reste au gouvernement ouvrier socialiste, afin de préserver le peuple de la famine et du danger de guerre.

Mais les grandes puissances ne toléreront jamais une Suisse socialiste, et les premiers germes d'une révolution socialiste en Suisse seront étouffés du fait que les forces de ces puissances disposent d'une supériorité colossale !

Il en serait certainement ainsi, en premier lieu, si une révolution pouvait commencer en Suisse sans susciter un mouvement de solidarité de classe dans les pays limitrophes ; en second lieu, si ces grandes puissances ne se trouvaient pas dans l'impasse d'une « guerre d'usure » qui a déjà presque complètement usé la patience des peuples les plus endurants. Aujourd'hui, une intervention militaire de la part des grandes puissances aux prises ne ferait que préluder au déclenchement de la révolution dans toute l'Europe.

Vous me jugez peut-être naïf au point de croire que l'on peut trancher « par la persuasion » des questions comme celle de la révolution socialiste ?

Non. Je veux seulement donner une illustration, et cela à propos de la question particulière que voici : quel changement devrait intervenir dans toute la propagande du parti si l'on voulait prendre vraiment au sérieux le refus de la défense de la patrie ? Ce n'est là qu'une illustration se rapportant uniquement à une question particulière. Je ne prétends pas faire davantage.

Il serait absolument faux de penser que, pour lutter directement en faveur de la révolution socialiste, nous puissions ou devions abandonner la lutte pour des réformes. Pas le moins du monde. Nous ne pouvons savoir dans combien de temps nous parviendrons au succès, à quel moment les conditions objectives permettront l'avènement de cette révolution. Il nous fait soutenir toute amélioration, toute amélioration réelle de la situation économique et politique des masses. Ce qui nous sépare des réformistes (c'est-à-dire, en Suisse, des grütliens), ce n'est pas que nous soyons contre ― et eux pour ― les réformes. Pas du tout. Eux se contentent des réformes et se dégradent ainsi jusqu'à n'être plus que de simples « gardes-malades du capitalisme », selon le joli mot d'un (rare !) collaborateur révolutionnaire de la Schweizerische Metallarbeiterzeitung (n° 40). Nous disons aux ouvriers : votez pour des élections à la représentation proportionnelle, etc., mais ne bornez pas là votre activité, placez au premier plan la propagation constante de l'idée de la révolution socialiste immédiate, préparez-vous à cette révolution, et apportez à cette fin les transformations radicales appropriées dans tous les domaines de l'activité du parti. Les conditions de la démocratie bourgeoise nous contraignent très souvent à prendre telle ou telle position sur une foule de petites et minuscules réformes, mais il faut être apte ou apprendre à se prononcer en faveur des réformes de façon ― si nous employons un langage quelque peu simplifié afin d'être plus clair, ― que chacun de nos orateurs, s'il parle une demi-heure, consacre 5 minutes aux réformes et 25 à la révolution imminente.

La révolution socialiste est impossible sans une lutte révolutionnaire de masse ardue et entraînant maints sacrifices. Mais ce serait faire preuve d'inconséquence que de préconiser la lutte révolutionnaire de masse et le souci de mettre immédiatement fin à la guerre, tout en repoussant la révolution socialiste immédiate ! La première sans la seconde n'est rien d'autre que du vent.

Il faudra aussi une lutte pénible au sein du parti. Mais ce serait se livrer à des singeries hypocrites et pratiquer la politique petite-bourgeoise de l'autruche que de croire à la possibilité de faire régner, en général, la « paix intérieure » dans le parti social-démocrate suisse. La question ne se pose pas de choisir entre la « paix intérieure » et la « lutte au sein du parti ». Il suffit de lire la lettre de Hermann Greulich mentionnée plus haut et de se remémorer les événements survenus dans le parti depuis quelques années pour comprendre la fausseté absolue de cette hypothèses.

En réalité, la question se pose ainsi : ou bien les formes actuelles, camouflées et démoralisant les masses, de la lutte au sein du parti, ou bien une lutte ouverte, conforme aux principes, entre la tendance révolutionnaire internationaliste et la tendance grütlienne à l'intérieur et en dehors du parti.

Une « lutte intérieure » dans laquelle H. Greulich part en guerre contre les « ultraradicaux » ou les « têtes brûlées » sans désigner exactement ces êtres monstrueux et sans définir nettement leur politique, tandis que R. Grimm publie dans la Berner Tagwacht[2] des articles absolument incompréhensibles pour 99% de ses lecteurs, où fourmillent les allusions insultant les « lunettes étrangères » ou les « inspirateurs réels » des projets de résolutions désagréables à Grimm, ― une telle lutte intérieure démoralise les masses, qui y voient ou y devinent une sorte de « querelle de chefs », sans comprendre de quoi il s'agit réellement.

Mais une lutte dans laquelle la tendance grütlienne à l'intérieur du parti ― bien plus importante et plus dangereuse que celle qui existe en dehors de ce dernier, ― sera obligée de combattre ouvertement la gauche, et où les deux tendances interviendront partout avec leurs propres conceptions et leur propre politique et s'affronteront sur le terrain des principes, en s'en remettant réellement à la masse des camarades du parti, et pas seulement aux « chefs » du soin de trancher les principales questions de principe, ― une telle lutte est nécessaire et utile ; elle développe chez les masses l'esprit d'indépendance et l'aptitude à remplir leur mission historique révolutionnaire d'une importance mondiale.

  1. « Schweizerische Metallarbeiterzeitung » [Journal des ouvriers métallurgistes suisses], hebdomadaire fondé à Berne en 1902 ; pendant la guerre de 1914-1918, il adopta une position social-chauvine.
  2. La Sentinelle bernoise. (N.R.)