Réponse à Longuet

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La lettre de Trotsky, publiée dans le dernier numéro du Bulletin Communiste (et reproduite par nous d'après l'Internationale Communiste, organe officiel de la 3e Internationale) a exaspéré le citoyen Longuet qui exhale son indignation dans Le Populaire du 5 juin[1]. Mais n'osant pas, ou ne pouvant pas répondre à l'auteur de la lettre, Longuet se répand en insinuations perfides à l'égard d'un camarade qui n'en peut mais, que Longuet ne nomme pas, et auquel il attribue à tort des « commentaires venimeux ». Nous reconnaissons là la manière habituelle de Longuet, et ses procédés de discussion ne sont plus pour nous étonner. Mais comme auteur des « commentaires venimeux » qui précédaient la lettre de Trotsky, nous entendons saisir l'occasion d'une explication nette avec le directeur du Populaire.

Depuis la guerre, Longuet, dont le nom est devenu représentatif d'une tendance politique — dans des conditions que nous dirons plus loin — a été l'objet de critiques approfondies et sérieuses auxquelles il n'a jamais répondu, alors qu'elles émanaient de camarades socialistes dont la valeur personnelle, la culture, les services rendus à la cause du prolétariat, sont indéniables.

Dès la fin de l'année 1914, Lénine et ses condisciples mettaient en relief l'erreur désastreuse des dirigeants de la 2e Internationale et des parlementaires socialistes français et allemands, qui avaient souscrit à l'union sacrée, voté les crédits de guerre et conclu avec la bourgeoisie de leurs pays respectifs une monstrueuse alliance. Au cours de l'année 1915, l'attitude des socialistes d'Europe occidentale se précisait ; les uns rendaient irrémédiable leur compromission, et leur erreur devenait crime avéré ; les autres se ressaisissaient, restauraient les principes de solidarité internationale des travailleurs, et remettaient en honneur la lutte de classe révolutionnaire ; entre ces deux tendances se formait une tendance intermédiaire qui, se refusant à abjurer l'erreur du 4 août 1914, s'efforçait toutefois de revêtir une apparence internationaliste. Cette tendance « centriste » fut combattue par Lénine et Trotsky, et par tous les véritables internationalistes révolutionnaires, comme une tendance néfaste, plus dangereuse encore pour le prolétariat que la fraction ouvertement traîtresse. Par son verbiage révolutionnaire dissimulant une idéologie bourgeoise, elle devait conduire le prolétariat aux pires catastrophes. L'expérience des révolutions russe et allemande a irréfutablement confirmé ce point de vue.

Les critiques dirigées contre Kautsky, Longuet pu d'autres, comme représentants de cette fraction centriste, et non comme individus, n'ont jamais été réfutées par ceux qui en étaient l'objet. En particulier, Longuet ne s'est pas donné la peine de discuter les arguments des socialistes de la gauche de Zimmerwald, montrant que la politique centriste n'est qu'une politique démocratique bourgeoise, en dépit de la phraséologie marxiste dont elle s'enveloppe parfois. Jamais nous n'avons lu sous la plume de Longuet autre chose que des affirmations creuses, indignes d'un homme qui se réclame d'une doctrine aussi riche d'observations scientifiques, aussi nourrie de logique, aussi forte de précisions que la conception marxiste de l'Histoire. Abondance d'assertions vides, absence de dialectique, pléthore d'adjectifs, carence de définitions : ainsi se caractérisent les écrits de Longuet quand il effleure les problèmes du socialisme. Mais quand il traite de la politique au jour le jour, sa pensée ne se distingue en rien de celle des socialistes chauvins, laquelle ne se différencie pas de celle des républicains bourgeois.

Quelques exemples, des faits, le démontreront. Pendant toute la durée de la guerre, Longuet a voté le budget capitaliste, après avoir souscrit au décret de censure et d'état de siège. Zimmerwald et Kienthal ont été pour lui des tentatives de « division » du prolétariat, des manifestations « sectaires ». La défense nationale, proclamée comme un dogme, jetait les prolétariats armés les uns contre tes autres, mais elle était sacrée. La Conférence de Stockholm devait réunir les traîtres et les fidèles, réconcilier les assassins du prolétariat et leurs victimes dans une commission des résolutions : voilà de l'internationalisme. L'unité du Parti, l'unité de l'Internationale, à tout prix, c'est-à-dire l'agglomérat d'antagonismes irréductibles, telles étaient les grandes idées (?) de Longuet. L'évangile selon Wilson n'avait pas de plus zélé, thuriféraire que le petit-fils de Marx qui, selon l'expression de Rappoport, veut contenter tout le monde et son grand-père. S'il fallait énumérer la série des abdications et des hérésies de sa pensée socialiste, ce numéro du Bulletin n'y suffirait pas.

Car la ligne de conduite de Longuet présente ce caractère essentiel de continuité : notre héros, par souci d'unité et de conciliation, s'unit toujours aux traîtres et repousse les socialistes intransigeants. C'est ainsi que sa signature se trouve au bas de cent factums signés d'Albert Thomas et de Renaudel, c'est ainsi qu'il fraternise avec les pires scélérats, les Vandervelde, les Branting, les Grumbach, tout en criant au sectarisme quand on le rappelle au sentiment de dignité socialiste. Par haine de ceux qu'il appelle des « sectaires », c'est-à-dire des socialistes pour qui le Manifeste du Parti Communiste n'est pas un chiffon de papier, il se jette dans les bras des « sectaires » de la trahison. Inutile de lui présenter des raisonnements, des objections, des arguments : avec l'épithète « sectaire », il a réponse à tout. C'est son dernier mot. C'était aussi son premier mot. Bref, c'est son mot. Il lui tient lieu de pensée, de doctrine, de raison, de talisman. Rien à faire contre un dialecticien aussi puissamment armé ! « Sectaire », vous dit-il, et vous êtes confondu.

Le moindre grain de mil ferait bien mieux notre affaire, mais nous le lui avons demandé en vain pendant cinq années, et il s'est montré incapable de le donner. Nous renonçons à l'obtenir jamais. Un trop long crédit lui a été accordé : les illusions ne sont plus permises.

Improvisé chef de tendance par les attaques de ses ennemis (nous lui avons toujours dit que son plus grand tort à nos yeux était de ne les avoir pas méritées), criblé d'insultes par des adversaires sans vergogne, il est apparu comme le représentant de l'internationalisme et il a été adopté comme tel, à défaut d'autres, par des camarades qui ne lui demandaient que de devenir digne d'une réputation usurpée malgré lui d'abord, complaisamment plus tard. Comme il servait de cible aux trafiquants du patriotisme et aux apostats du socialisme, on lui confia le drapeau rouge de la révolution. Qu'en a-t-il fait ? La solidarité naturelle dont les socialistes font preuve à l'égard de celui sur qui s'acharnent les fureurs réactionnaires ne peut être interprétée comme une adhésion aux erreurs ou une approbation des faiblesses de ce représentant éphémère du prolétariat combattant.

Tant que Longuet pouvait apparaître comme victime de l'erreur malgré l'excellence de ses intentions, il a été entouré de militants qui l'ont aidé, soutenu et défendu, sans dissimuler d'ailleurs leur réprobation d'un galimatias où s'entrechoquaient la défense nationale et l'internationalisme ; le vote des crédits et le pacifisme bourgeois ; l'admiration pour Wilson, bourreau de Victor Debs[2], et l'admiration pour Debs, martyr de Wilson ; l'amitié pour Liebknecht, victime de Scheidemann et l'amitié pour Haase, collaborateur de Scheidemann ; le respect pour Vandervelde et le respect envers Lénine ; et mille antilogies de ce calibre. Mais quand l'erreur devint système, toute collaboration fut impossible. Aujourd'hui, tout ménagement serait sans excuse.

Longuet a donné la mesure de sa valeur. Ayant multiplié les avances aux traîtres, il a multiplié les attaques contre les communistes. Doux et timide devant les ennemis du socialisme, il sait être perfide, sournois et méchant à l'égard des serviteurs du socialisme. Il a osé ramasser dans la boue de l'Action Française les armes qui servirent contre lui, pour les tourner contre nous. Sur la pente où il glisse, rien ne l'arrêtera plus : en Russie et en Allemagne, ses pareils sont pareillement déchus, et un Axelrod, un Kautsky, n'ont rien à envier aux social-patriotes classiques. Dans le dossier « complot », les premiers documents sont les rapports des propos tenus par Longuet au Congrès fédéral de la Seine, par Frossard en divers lieux. Regrettent-ils leurs paroles inconsidérées, équivoques et mauvaises ? On le dit. Mais rien ne les empêchera de recommencer, car celui qui défend une cause perdue et qui est démuni de raisons, puise où il peut.

La réponse de Longuet à Trotsky est la preuve d'une incurable aberration. « Vieil article », répète-t-il à plusieurs reprises. L'article n'a paru qu'il y a six mois, et la date ne fait rien à l'affaire. Il s'agit du contenu. Que répond Longuet aux critiques formulées ? Rien. « Trotsky, affirme Longuet, y montrait, comme en bien d'autres cas, une méconnaissance absolue des conditions de la lutte politique en France ». Vraiment ? Ce n'est pas tout de le dire, il faudrait le prouver. C'est le discours de Longuet, qui est en cause. Trotsky l'a sous les yeux. Il en cite les passages qu'il critique, il analyse le texte scrupuleusement. Que répond Longuet ? Rien. Il dit que nous avons « exhumé » le « vieil article » de Trotsky. Nous avons publié cet article inédit en France. « Je ne pense pas que le moment soit bien choisi pour semblables polémiques entre militants ». Le moment est toujours mal choisi quand Longuet a le dessous.

— Etait-il bien choisi, Longuet, le moment où vous donnâtes le coup de pied de l'âne à Henri Guilbeaux, condamné à mort ? Et les innombrables moments où vous exerciez en sourdine vos facultés calomniatrices contre un collaborateur du Populaire qui a toujours servi la cause socialiste ? Votre discours, poursuivez-vous, a été approuvé en 1918[3] par le directeur du Bulletin Communiste : oui, parce que nulle occasion de vous soutenir, de vous encourager, n'a été délaissée, parce qu'il fallait riposter aux immanquables vociférations de la presse de droite, parce que pour la première fois vous rompiez enfin un silence de quatre années. (A quoi l'immunité parlementaire vous a-t-elle servi ?) Et enfin, de qui parlez-vous, sans prononcer de nom, à la fin de cette pitoyable réponse qui n'en est pas une ? S'il s'agit de René Reynaud, que nous connaissons depuis dix ans comme un socialiste convaincu et militant, laissez-nous vous dire que vous tombez mal, une fois encore. Il est vrai que vous ne l'avez pas vu dans le Parti pendant qu'il gelait dans la boue glaciale de l'Yser ou qu'il grillait sous le soleil torride de Salonique, tandis que vous votiez de votre mieux les crédits de guerre. Mais si l'un des deux a le droit de donner à l'autre une leçon, vous n'êtes pas celui-là. Ne vous vantez pas de vos « vingt années de Parti », vous tous qui êtes d'autant moins pardonnables que vous avez (c'est vous qui le dites) d'autant plus d'expérience. Et s'il vous reste le souvenir de votre foi socialiste d'antan, félicitez-vous de voir une jeune génération de communistes prendre au combat et devant le danger les places que vous avez abandonnées.

VARINE.

  1. L'article de Jean Longuet, en première page, était intitulé « Un vieil article ». Le voici :
    Il y a environ six mois parut dans le Communiste International de Petrograd, une critique fort acerbe du discours que je prononçais le 18 septembre 1919 contre le traité de Versailles. Son auteur, le citoyen Trotsky, y montrait, comme en bien d'autres cas, une méconnaissance absolue des conditions de la lutte politique en France. Ce qui est d'ailleurs assez explicable.
    C'est ce veil article que Le Bulletin Communiste a jugé bon d'exhumer et qu'il présente pompeusement accompagné de commentaires qu'il s'est efforcé de faire aussi venimeux que possible.
    Je ne pense pas que le moment soit particulièrement bien choisi pour semblables polémiques entre militants, qui doivent faire front contre l'agression brutale de la bourgeoisie et des gouvernants.
    Je me contenterai de rappeler que le discours qui me valut, il y a six mois, cette « condamnation décisive » de Trotsky, fût unanimement approuvé par nos camarades socialistes de gauche et d'extrême-gauche, comme l'explosé le plus courageux qui eût été jusqu'alors apporté de notre thèse au Parlement. Et le directeur même du Bulletin, le citoyen Souvarine, voulut bien en faire de très vifs éloges dans le Journal du Peuple. Sans une réserve !
    Sans doute, les petits jeunes gens qui suppléent notre camarade pendant son scandaleux emprisonnement à la Santé n'étaient pas encore entrés au Parti à cette époque lointaine – il y a huit mois de cela ! C'est ce qui expliquerait qu'ils puisset parler de mon « silence complice » pendant la guerre. « Silence » est déjà délicieux, mais « complice » est du dernier galant...
    Tout cela n'a d'ailleurs aucune importance, et la seule chose pénible, c'est de voir l'admirable organisateur de l'Armée Rouge servir d'aussi mesquines polémiques de « tendances » et de « sous-tendances. » - Jean Longuet
  2. Victor est le deuxième prénom de Eugene Debs.
  3. En fait 1919, coquille ou erreur de Souvarine.