Lettre à Karl Marx, 9 mars 1847

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[Paris], le mardi 9 mars [1847].


Mon cher Marx,

La petite brochure ci-jointe m'a été remise ce matin par Junge ; Ew[erbeck] la leur aurait apportée il y a quelques jours. Je l'ai examinée et ai déclaré qu'elle était de Moses en expliquant point par point à J[unge] pourquoi. Ce soir, j'ai vu Ew[erbeck] qui a avoué l'avoir apportée et après que j'eus mis congrument en pièces cette brochure, il ressort que c'est lui E[werbeck] qui est l'auteur de ce joli factum. Il affirme l'avoir rédigé dans les premiers mois de son séjour à Paris. Il l'avait rédigé d'enthousiasme, dans le feu de l'ivresse où l'avaient plongé les nouvelles théories que je lui avais communiquées. Voilà comme sont ces bougres ! Tout en se gaussant de Hess qui se pare de plumes de paon qui ne lui vont pas et en interdisant aux Straubinger de rapporter à Grün ce que je leur exposais, pour éviter que celui-ci n'en fasse autant, il s'assied à sa table de travail — comme toujours avec la meilleure volonté du monde — et ne fait pas mieux qu'eux. Moses et Grün n'auraient pas plus défiguré les choses que ce charlatan populaire ... pour vérolés. J'ai commencée par me payer un peu sa tête et, pour finir je lui ai interdit de pisser à nouveau de la copie de ce genre. Mais ces gens-là ont ça dans la peau ! La semaine dernière, je me mets à ma table de travail et, en partie pour faire l'idiot, et en partie aussi parce que j'ai tout bonnement besoin d'argent, j'écris une lettre de remerciements adressée à Lola Montès, fourmillant de détails scabreux, qui devait être publiée sans nom d'auteur[1]. Samedi, je lui en lis quelques passages et, ce soir il me raconte avec sa bonhomie habituelle que je lui ai donné l'idée d'écrire quelque chose d'analogue, qu'il a rédigé un texte sur le même sujet dès le lendemain et qu'il l'a remis à Mäurer pour sa revue-incognito[2] (elle paraît vraiment en cachette et à usage exclusif de la rédaction, censurée par Madame Mäurer qui a déjà supprimé un poème de Heine). S'il m'en fait part, c'est, dit-il, pour sauvegarder son honnêteté et éviter de commettre un plagiat ! Le nouveau chef-d’œuvre de cet écrivain crotté et indécrottable sera naturellement une transposition pure et simple de ma facétie en un style pompeux et redondant. Ce nouvel échantillon d'un intestin trop court ne tire d'ailleurs pas à sa conséquence, il montre cependant l'urgence qu'il y a à faire paraître soit ton livre[3] soit nos manuscrits[4] le plus rapidement possible. Ces gens-là ont tous souci de voir que des idées aussi fameuses restent si longtemps cachées au peuple et finalement, pour se libérer de cette pierre qui pèse sur leur cœur, ils ne trouvent d'autre moyen que de chier eux-mêmes ce qu'ils pensent en avoir passablement digéré. Ne laisse donc pas tomber l'éditeur de Brême[5]. Réécris-lui s'il ne répond pas. S'il le faut, accepte les droits les plus faibles possibles. Chaque mois qu'ils restent au magasin, ces manuscrits perdent par placard 5 à 10 frs d'exchangeable value [de valeur d'échange]. Dans quelques mois, lorsque la Diète prussienne [mettra] en discussion, la querelle bien entamée à Berlin, le Bauer et le Stirner ne pourront plus se vendre 10 frs le placard. Quand il s'agit d’œuvres de circonstance comme celle-ci, on en arrive peu à peu à un point où il faut écarter tout à fait l'idée de réclamer des honoraires élevés, pour satisfaire son point d'honneur d'écrivain.

Je suis allé passer environ huit jours chez les B[ernays] à Sarcelles. Lui aussi fait des bêtises. Il écrit dans la Berliner Zeitungs-Halle[6] et se réjouit comme un gosse d'y voir imprimer ses expectorations soi-disant communistes contre les bourgeois. La rédaction et la censure laissent passer ce qui ne vise que les bourgeois et biffent les rares allusions qui pourraient être désagréables pour elles aussi. Il vitupère contre l'institution du jury, la « liberté bourgeoise de la presse », le système représentatif, etc. Je lui explique que cela signifie littéralement travailler pour le roi de Prusse et indirectement contre notre parti — d'où transports archi-connus de généreuse sentimentalité, impossibilité d'arriver à un résultat ; je lui explique que la Zeitungs-Halle est à la solde du gouvernement : dénégations opiniâtres, référence à des symptômes qui, pour tout le monde sauf pour la population sentimentale de Sarcelles, corroborent exactement ce que j'affirme. Résultat : ce cœur généreux, prompt aux élans d'enthousiasme, ne peut écrire contre sa conviction, ne peut pas comprendre une politique qui ménage les gens auxquels ce cœur avait jusqu'alors voué une haine mortelle. « Ce n'est pas mon genre ! » éternelle ultima ratio [raison dernière]. J'ai lu je ne sais plus combien de ces articles datés de Paris ; ils sont écrits on ne peut plus dans l'intérêt du gouvernement et dans le style du socialisme « vrai ». Je renonce presque totalement à B[ernays] et ne me mêlerai plus à ce concert de lamentations familiales qui me répugne souverainement et où il se pose en héros du dévouement et de l'abnégation sans bornes. Il faut avoir vu cela. Il en émane l'odeur de mille lits non aérés, avec en plus les innombrables vesses qui y sont lâchées sous l'effet de la cuisine végétarienne autrichienne. Même si dix fois notre bougre s'arrachait à ce milieu et venait à Paris, il y retournerait dix fois. Tu peux imaginer les fadaises moralisantes que cette vie lui fourre dans la tête. La famille au mode composé[7] dans laquelle il vit, fait de lui un parfait philistin aux vues étroites. Il ne me reverra plus jamais dans sa boutique et n'éprouvera pas non plus de sitôt le désir de revoir un individu aussi dénué de sentiment que moi.

Dès que possible, je t'enverrai la brochure consacrée à la Constitution[8]. Je vais l'écrire sur des feuilles séparées afin que tu puisses ajouter ou retrancher. S'il y a quelque espoir que Vogler paie un tant soi peu, demande-lui s'il accepte de prendre la facétie consacrée à Lola Montès, environ 1 placard 1/2 à 2 placards. Inutile de lui dire que j'en suis l'auteur. Réponds-moi par retour du courrier ; sinon, j'essaierai de la placer à Bellevue. Tu auras certainement lu dans Les Débats ou dans Le Constitutionnel que ce petit coquin de Schläpfer, l'éditeur d'Herisau, a été mis par le Grand Conseil, sur plainte du gouvernement du Wurtemberg, dans l'impossibilité de continuer à imprimer des publications révolutionnaires : il l'a confirmé lui-même dans des lettres envoyées à Paris, en interdisant qu'on lui envoie rien. Raison de plus pour ne pas lâcher l'éditeur de Brême. S'il n'y avait rien à faire avec lui, il ne restera que le « libraire-éditeur » de Bellevue, près de Constance. Au reste, si le placement de nos manuscrits contrecarre le placement de ton livre, fous-moi, que diable, ces manuscrits dans un coin, car la parution de ton libre est plus importante. De toute façon, à considérer notre contribution à ces manuscrits, nous n'en tirerons tous deux pas grand-chose.

Tu as peut-être lu dans la Kölner Zeitung d'hier (lundi) un article où il est question sur un ton bonhomme de l'affaire scandaleuse de Martin du Nord. Cet article est de B[ernays] qui se charge de temps à autre de la correspondance de Börnstein.

Ici, la police est très hargneuse en ce moment. Ils semblent vouloir provoquer à toute force une émeute ou une conspiration de masse en se servant de la famine. Ils ont commencé par répandre toutes sortes de tracts et par afficher des placards incendiaires. Et pour que l'épicier puisse mesurer toute l'étendue de la méchanceté diabolique, voilà qu'ils ont fabriqué des machines infernales qu'ils ont semées un peu partout sans y mettre le feu. En outre, ils ont monté la splendide affaire des communistes matérialistes[9], arrêté une foule de gens A B C D, etc. (A connaît B qui connaît C qui connait D, etc.) et, se fondant sur cette relation et sur les affirmations de quelques témoins, ils ont fait de cette masse de gens, qui la plupart du temps ne se connaissaient pas entre eux, une « bande ». Le procès de cette bande va bientôt avoir lieu et si le vieux grief de la complicité morale s'ajoute à ce nouveau système, rien ne sera plus facile que de condamner n'importe quel individu. Cela sent son Hébert. De cette manière, il n'y a rien de plus facile que de mettre également en taule le père Cabet sans autre forme de procès.

Viens donc si possible en avril à Paris. D'ici le 7 avril, j'aurai déménagé, je ne sais pas encore où j'irai, et à cette époque j'aurai également un peu d'argent. Nous pourrions alors tirer ensemble quelques joyeuses bordées. Comme la police est véritablement dégoûtante en ce moment — (en dehors du Saxon dont je t'ai parlé dans une de mes lettres, elle a expulsé mon vieil adversaire Eisermann ; tous les deux sont restés ici, cf. K Grün dans la Kölner Zeitung) — il est effectivement préférable de suivre le conseil de B[örn]st[ei]n. Essaie d'obtenir de l'ambassade de France un passeport sur le vu de ton certificat d'émigration ; si ça ne marche pas, nous verrons ce qu'il y a moyen de faire ici. Il doit bien y avoir encore un député conservateur qu'on arrivera à toucher de sixième main. Il faut absolument que tu sortes un peu de cette ville assommante de Bruxelles pour venir à Paris, et puis, de mon côté, j'ai très grand désir de vider quelques bouteilles avec toi. Ici, l'on ne peut être que mauvais sujet ou maître d'école ; mauvais sujet au milieu de chenapans débauchés et cela vous va fort mal quand vous n'avez pas d'argent, ou maître d'école d'Ew[erbeck], B[ernays] et consorts. Ou encore se faire donner de sages conseils par les chefs de l'extrême-gauche française qu'on est obligé ensuite de défendre contre les autres ânes pour qu'ils ne se drapent pas avec trop d'orgueil dans leur germanité spongieuse. Si je disposais de 5000 frs de rentes, je ne ferais que travailler et m'amuser avec les femmes, jusqu'à ce que je sois lessivé. Si les Françaises n'existaient pas, la vie ne vaudrait même pas la peine d'être vécue. Mais tant qu'il y a des grisettes, va ! Cela n'empêche pas que l'on n'ait envie de temps à autre de parler d'un sujet sérieux ou de jouir de la vie avec quelque raffinement, toutes choses qui sont impossibles avec toute la bande que je connais ici. Il faut que tu viennes.

As-tu vu la Révolution de Louis Blanc[10] ? Un curieux mélange d'intuitions exactes et de stupidités sans bornes. Je n'ai lu que la moitié du 1er tome à Sarcelles. Ça fait un drôle d'effet. A peine vous a-t-il surpris par une idée astucieuse, qu'il vous jette à la tête les inepties les plus terribles. Mais L. Bl[anc] a le nez très fin et n'est pas du tout sur une mauvaise voie, malgré toutes ses inepties. Mais il n'ira cependant pas plus loin, « un sortilège l'accable »[11], l'idéologie.

Connais-tu Achille de Vaulabelle et son ouvrage : Chute de l'Empire, Histoire des deux Restaurations ? Paru l'année dernière, un républicain du National, appartenant, quant à sa façon d'écrire l'histoire, à la vieille école ; celle d'avant Thierry, Mignet, etc. Une absence illimitée de compréhension des rapports les plus ordinaires ; Capefigue lui-même dans ses Cent jours est à cet égard infiniment supérieur, mais intéressant en raison des malversations des Bourbons et de leurs alliés dont il fait le bilan, et en raison également de sa manière précise de présenter et de critiquer les faits dans la mesure où ses intérêts politiques et nationaux ne le gênent point. Dans l'ensemble un livre ennuyeux en raison précisément du manque total de vues d'ensemble. Le National est mauvais historien et on dit que Vaulabelle est l'amicus [ami] de Marrast.

Moses a complètement disparu de la circulation. Chez les ouvriers que je ne fréquente pas, il promet de donner des conférences, se fait passer pour l'adversaire de Grün et pour mon ami intime. Dieu sait et Moses également que lors de notre deuxième et dernière entrevue, passage Vivienne, je l'ai planté là bouche bée pour embarquer avec le peintre Körner deux filles que celui-ci avait levées. Depuis lors je ne l'ai rencontré qu'au mardi gras alors qu'il traînait vers la Bourse son moi, désabusé, sous des déluges de pluie et dans l'ennui le plus profond. Nous ne nous sommes même pas reconnus.

Je remettrai la lettre à Bakounine dès que je serai sûr de son adresse, ce qui jusqu'ici reste encore chanceux[12].

A propos, écris donc à Ew[erbeck] au sujet de sa petite brochure et raille-le donc un peu, il tend humblement ambas posaderas [les deux fesses] et souhaite y recevoir des claques. Tu sais ce que c'est.

Donc, à bientôt et arrange-toi pour venir.

Ton

F. E.

  1. Lola Montès (1818-1861) : danseuse célèbre qui devint en 1846 la maîtresse du roi de Bavière Louis Ier. En 1848, après l'abdication de Louis Ier, elle émigra à Londres, puis aux Etats-Unis. Jusqu'à présent, l'écrit dont parle Engels dans cette lettre n'a pas pu être retrouvé.
  2. Pariser Horen [Heures parisiennes]. Voir la lettre d'Engels à Marx du 18 octobre 1846.
  3. Misère de la philosophie.
  4. L'Idéologie allemande.
  5. Küttmann.
  6. Quotidien paraissant depuis 1846 à Berlin. Publié par Gustav Julius, organe des petits-bourgeois démocrates.
  7. Engels reprend là, comme plus haut avec le mot dévouement, des termes qui avaient fait l'objet d'un long développement dans L'Idéologie allemande.
  8. Il s'agit du texte d'Engels intitulé : « Essai sur la question constitutionnelle en Allemagne. Le statu quo en Allemagne ». Ce texte fut rédigé en mars-avril 1847. Engels propose de l'éditer en brochure ; mais, en raison de l'arrestation de l'éditeur C. G. Vogler, ce texte ne put être imprimé. Voir la lettre de Marx à Engels du 15 mai 1847. (Fragment in M.-E.-Werke, IV)
  9. Il s'agit des membres d'une société secrète du même nom, qui avait été fondée dans les années 40 par des ouvriers français. Cette société subissait l'influence de Théodore Dézamy, représentant de la tendance matérialiste et révolutionnaire à l'intérieur du communisme français utopique. En juillet 1847 eut lieu un procès contre des membres de la société des matérialistes communistes qui furent condamnés à de lourdes peines d'emprisonnements.
  10. Engels fait allusion ici au premier volume de l'Histoire de la Révolution française de Louis Blanc, qui avait paru en 1847.
  11. Expression de Goethe.
  12. C'est-à-dire : une question de chance.