Lettre à Karl Marx, 8 janvier 1849

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Berne, 7[-8] jan. 49.


Mon cher Marx,

Après m'être remis de mes aventures et de mes fatigues en menant pendant plusieurs semaines la vie d'un pêcheur, j'éprouve le besoin premièrement de me remettre au travail (l'article ci-joint sur les affaires slaves et magyares[1] en est la preuve patente), et deuxièmement d'avoir de l'argent. Ce deuxième point est le plus urgent et si, au reçu de cette lettre, vous ne m'aviez encore rien envoyé, faites-le tout de suite, car je suis sans le sous depuis plusieurs jours et dans cette sale ville, il n'y a personne que l'on puisse taper.

Si seulement il se passait quelque chose dans cette fichue Suisse sur quoi pouvoir écrire. Mais rien que des scandales locaux tout ce qu'il y a de plus minables ! Malgré tout j'enverrai bientôt quelques articles généraux sur ce sujet[2]. Si je dois rester encore longtemps à l'étranger, j'irai à Lugano, surtout si, comme tout semble l'indiquer, il se passe quelque chose en Italie.

Mais je pense toujours que je ne tarderai pas à pouvoir rentrer bientôt. Ce séjour désœuvré à l'étranger où l'on ne peut rien faire de bien et où l'on se trouve tout à fait en dehors du mouvement est affreusement insupportable. J'en arriverai bientôt à me dire qu'on est mieux en détention préventive à Cologne que dans la libre Helvétie. Ecris-moi donc pour me dire s'il n'existe absolument aucune chance que je ne sois pas plus mal traité que Bürgers[3], Becker[4], etc.

Raveaux[5] a raison : même dans la Prusse octroyée[6], on est plus libre que dans la libre Helvétie. Ici tout petit bourgeois est en même temps mouchard et assommeur, j'en ai eu une preuve dans la nuit de la Saint Sylvestre.

Qui diable a récemment publié dans le journal cet ennuyeux article moralo-religieux daté de Heidelberg sur la Ligue de mars[7]. En lisant le soupir sur la circulaire de Ladenberg qui s'étend sur deux numéros[8], j'ai constaté également avec plaisir qu'Henricus exhale de temps à autre un article.

Notre journal[9] est maintenant très fréquemment cité en Suisse. La Berner Zeitung reproduit beaucoup de choses ainsi que la Nat[ional] Zeitung[10] et cela fait ensuite le tour de tous les journaux. Dans les journaux suisses de langue française également, à lire le National, etc., il est plus cité que la Kölnische[11].

Vous avez certainement inséré l'annonce[12]. Ci-joint une copie de celle que nous avons fait paraître dans la Berner Zeitung. Salue toute la compagnie.

Ton
E.


Hier je suis allé trop tard à la poste. Aujourd'hui j'ajoute que la Neue Rheinische Zeitung n'est plus arrivée ici depuis le 1er janvier. Vérifie si elle est envoyée régulièrement. Je me suis renseigné, il n'est pas possible de s'abonner pour moins de six mois ; je ne resterai pas si longtemps et je n'ai pas d'argent non plus. Encore une fois il est important qu'elle arrive, pas seulement pour moi, mais surtout parce que la Berner Zeitung, qui nous est favorable et qui est dirigée par un communiste[13], fait tout pour la mettre en vogue ici.

  1. « Der magyarische Kamf » [La Lutte des Magyars], Cf. MEW, t. 6. Cet article d'Engels parut dans la Neue Rheinische Zeitung du 13 janvier 1849. (La Nouvelle Gazette rhénane, Editions sociales, 1970, t. II, pp. 299 sqq).
  2. Die Schweizer Presse [La Presse suisse], Ibidem, pp. 313 sqq.
  3. Heinrich Bürgers (1820-1878) : journaliste allemand. Collaborateur de la Rheinische Zeitung (1842-1843). Membre du comité de rédaction de la Neue Rheinische Zeitung (1848-1849). Membre du Comité central de la Ligue des Communistes en 1850. Condamné à six ans de prison lors du procès des communistes de Cologne (1852). Plus tard député au Reichstag.
  4. Hermann Becker, dit « le Rouge » (1820-1885) : rédacteur à la Westdeutsche Zeitung (1849-1850) ; membre de la Ligue des Communistes à partir de 1850 ; condamné lors du procès de Cologne de 1852.
  5. Franz Raveau (1810-1851) : négociant en tabacs de Cologne. Député centre-gauche au Parlement de Francfort (1848-1849). Membre du gouvernement provisoire de Bade, il émigra après le soulèvement de Bade.
  6. Engels désigne ainsi la Prusse d'après le coup d'Etat du 5 décembre 1848 lors duquel le roi fit disperser l'Assemblée nationale prussienne et proclama la Constitution qu'il « octroyait » à son peuple.
  7. Correspondance parue dans le n° 181 de la Neue Rheinische Zeitung le 29 décembre 1848 sous le titre « Le dossier de la Ligue de mars ». Les Ligues de mars ayant à leur tête la Ligue centrale de mars de Francfort-sur-le-Main furent fondées à la fin de novembre 1848 par les députés de l'aile gauche de l'Assemblée nationale de Francfort. Leur but était la défense des acquis de la révolution de 1848 en Allemagne. Mais leurs chefs, les démocrates Fröbel, Simon, Ruge, Vogt, etc. substituaient à l'action révolutionnaire une phraséologie ambiguë et leur politique indécise et leurs désaccords favorisaient les menées contre-révolutionnaires.
  8. Article rédigé par Heinrich Bürgers : « Monsieur de Ladenberg et les instituteurs » publié dans le n° 182 de la Neue Rheinische Zeitung, le 30 décembre 1848. La suite de cet article, promise par la rédaction, ne fut cependant pas publiée.
  9. Neue Rheinische Zeitung.
  10. La Schweizerische National-Zeitung [Journal national suisse] ; quotidien qui parut à Bâle de 1842 à 1852. La Berner Zeitung [Gazette bernoise], organe du parti radical dans les années 40 à 50.
  11. La Kölnische Zeitung [Gazette de Cologne] parut de 1802 à 1845. Hostile aux mouvements démocratiques et révolutionnaires, elle adopta, lors de la révolution de 1848, les positions politiques de la bourgeoisie libérale prussienne.
  12. Engels fait vraisemblablement allusion au « Communiqué relatif aux abonnements à la Neue Rheinische Zeitung pour le premier trimestre 1849 ».
  13. Jakob Stämpfli (1820-1879) : homme d'Etat suisse. Fondateur et rédacteur en chef de la Berner Zeitung. Président de la Confédération helvétique en 1859, 1859 et 1862.