Lettre à Karl Marx, 12 février 1851

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[Manchester, le] mercredi [12 février 1851].


Cher Marx,
Je trouve à l'instant ta lettre à la maison et je profite aussitôt du courrier d'aujourd'hui pour te faire savoir que je m'arrangerai, à la fin de cette semaine ou au début de la semaine prochaine, pour t'envoyer la somme de 1.10 £ destinée à Landolphe afin de mettre un point final à cette histoire qui ne doit pas traîner plus longtemps. Notre ami, Landolphe a démontré une fois de plus qu'il n'était qu'une femmelette et quant à Louis Blanc, ce nabot sublime et cet esprit supérieur, sa stupide vanité prend des proportions qui font de lui un vrai fou. C'est bien. On voit de plus en plus que l'émigration est une institution dont il faut se désolidariser complètement, en se bornant à n'être qu'un écrivain indépendant qui se moque bien du soi-disant parti révolutionnaire, sous peine de devenir à coup sûr un fou, un âne ou un vulgaire chenapan. C'est une véritable school of scandal and of meanness [école de ragots et de bassesses] dans laquelle le dernier des ânes se mue en sauveur de la patrie. Dans tous les cas, ce petit homme, toujours en quête de popularité, va le payer dès que nous aurons à nouveau un organe de presse. Comme tu sais, je n'ai ici aucun de mes dossiers ; aussi indique-moi donc quelques sources sur l'histoire de France de 1830 à 1848, des livres que tu connais et j'essaierai de glisser sous le derrière de monsieur le Prétendant quelques charbons ardents, tout au moins au figuré. Dans mes articles du F[riend] of the People, si tu n'y vois pas d'objection puisque c'est à toi qu'il a raconté l'histoire ― je vais en outre l'inviter de toutes façons à publier les révélations que Monsieur Mazzini lui a faites sur le caractère du Comité central européen[1] et sur sa position à l'égard des socialistes et des communistes, et je ferai en sorte que mon allusion soit comprise. Pourquoi nous gênerions-nous ?

Harney va recevoir aujourd'hui, à titre d'introduction, trois articles, assez amples, parsemés çà et là d'allusions discrètes. Ce qui est ennuyeux dans cette histoire, c'est que, pour des prolétaires anglais qui sont les lecteurs de la feuille de Harney, on peut difficilement attaquer Ledru-R[ollin] et Cie sans s'identifier, du moins en partie, avec la clique Willich-Barth[élemy]. Il n'y aura pas d'autre solution que de consacrer finalement à cette clique quelques articles particuliers. Ces 3 premiers articles ne contiennent encore rien, ils sont écrits plus pour Harney ― to put him in the right track [pour le mettre sur la piste] ― que dans quelqu'autre but. Mais à partir du numéro 4 et jusqu'au numéro 9, ce sera l'attaque en règle, contre Ledru, Mazz[ini], Ruge et consorts, et une attaque aussi directe et personnelle que possible.

Cette histoire avec Willich est impayable. Arrange-toi seulement pour avoir les lettres. J'aimerais voir son indignation morale quand la bombe va éclater. Il me semble que, depuis quelque temps, vous avez de nouveau de bons espions dans la Great Windmill Street[2]. Cela ne fait pas de mal, et a au moins l'avantage d'être distrayant. J'avoue que je n'aurais pas crus ce type si bête. Du reste, il doit à présent plus que jamais redoubler d'ardeur, depuis que les journaux gouvernementaux prussiens laissent prévoir la guerre contre la Suisse et que les réserves de la garde, comme on le leur a fait savoir lors de la parade, sont maintenues sous les armes justement pour cette raison. Les gouvernements de la Sainte Alliance[3] sont vraiment irresponsables de faire à ce point le jeu de ces ânes que l'imagination aveugle, et s'il n'y avait pas Palmerston, la prochaine « émancipation de la bêtise universelle » pourrait réellement voir le jour 6 mois trop tôt.

J'examine en ce moment très sérieusement ta toute dernière découverte en matière d'économie. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps d'aborder plus longuement le sujet, mais tout cela me paraît entièrement juste. Toutefois, comme il ne faut pas plaisanter avec les chiffres, je réfléchis sur ce sujet très précisément.

Quelle bête que ce Louis-Napoléon ! Il vend ses hésitations en matière de loi électorale à l'Assemblée et il se vend lui-même à Montalembert pour 1.800.000 fr, qu'en fin de compte il n'obtient même pas[4]. Il n'y a vraiment rien à faire avec un aventurier de cet acabit. Il se laisse manœuvrer par des intrigants retors pendant quatre semaines, et la 5e on peut être sûr qu'il flanquera par terre de la façon la plus idiote tout ce qu'il avait réussi à faire. Aut Caesar aut Clichy[5].

Tout récemment, nous avons fondé ici une Chartist locality [organisation chartiste locale]. Ces Anglais, dans le cadre des formes démocratiques, sont beaucoup plus dépourvus de scrupules que nous autres, honnêtes et timides Allemands. Nous étions treize et nous avons aussitôt décidé d'élire un council [conseil] de treize membres, les treize présents. Là-dessus, chacun proposa la candidature d'un des présents, et comme naturellement, je me récusai, quelqu'un proposa, à ma place, la candidature d'un absent, et en moins de cinq minutes, ces private gentlemen [simples particuliers] s'étaient érigés en conseil. Et pourtant, chacun se trouvait élu et ce réjouissant proceeding passed off very seriously and as a matter of course [spectacle s'était déroulé de façon fort sérieuse et comme chose naturelle]. Ce que sera la suite, je le verrai prochainement. Pour aujourd'hui, à ta santé.

Ton
F. E.

  1. Voir lettre à Engels du 2 décembre 1850, note 12.
  2. Voir lettre à la Great Windmill Street du 17 septembre, note 1.
  3. La Sainte Alliance créée le 26 novembre 1815 à l'initiative du tsar Alexandre Ier était un pacte contre-révolutionnaire dirigé contre les mouvements progressistes européens. Presque tous les Etats européens y adhérèrent, aux côtés de l'Autriche et de la Prusse. Les princes s'engageaient à s'accorder un soutien réciproque pour étouffer les aspirations libérales et nationales des petits Etats, et écraser les révolutions en quelque lieu qu'elles éclatent.
  4. Montalembert : représentant du Parti de l'Ordre ; il avait soutenu à l'Assemblée législative le projet d'octroi d'une dotation de 1.800.000 fr. au président Louis-Napoléon. Voir lettre à Engels du 11 février 1851, note 5.
  5. Ou César, ou Clichy = à Clichy était la prison pour dettes. Transformation de la devise de César Borgia : aut Caesar aut nihil (ou César, ou rien).