La ratification de l'armistice

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture septembre 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 107, 20 septembre 1848


Cologne, 19 septembre.

L'Assemblée nationale a ratifié l'armistice. Nous ne nous étions pas trompés : « l'honneur de l'Allemagne est dans de mauvaises mains[1]. »

Le vote a eu lieu dans le tumulte et en pleine obscurité, alors que des étrangers, des diplomates, etc. se pressaient autour des bancs des députés ! Une majorité de deux voix a contraint l'Assemblée à voter simultanément sur deux points différents. C'est à une majorité de 21 voix que l'armistice a été adopté, que le Schleswig-Holstein a été sacrifié, que «l'honneur de l'Allemagne » a été foulé aux pieds, que l'absorption de l'Allemagne par la Prusse a été décidée.

En aucun cas la voix du peuple ne s'était fait entendre avec autant de résolution. En aucun cas ces Messieurs de la droite n'avaient avoué aussi franchement qu'ils prenaient parti pour une cause indéfendable. En aucun cas les intérêts de l'Allemagne n'avaient été aussi indubitables, aussi clairs. L'Assemblée nationale a décidé; elle a prononcé sa condamnation à mort et celle du soi-disant pouvoir central créé par elle. Si l'Allemagne avait un Cromwell, il viendrait sans tarder lui dire : «Vous n'êtes pas un Parlement ! Au nom de Dieu ! Partez[2]. »

On parle d'un retrait de la gauche. Si seulement elle avait du courage, cette pauvre gauche, bafouée, attaquée à coups de poings par la majorité, ce qui lui vaut par dessus le marché d'être rappelée à l'ordre par le noble Gagern ! Aucune minorité n'a encore jamais été malmenée avec autant d'impudence et de rigueur que la gauche de Francfort par le noble Gagern et ses 250 héros de la majorité. Mais si seulement elle avait du courage !

C'est le manque de courage qui mène tout le mouvement allemand à sa perte. Le courage fait autant défaut à la contre-révolution pour porter des coups décisifs qu'au parti de la révolution. Toute l'Allemagne sait maintenant, qu'elle soit de gauche ou de droite, que le mouvement actuel ne peut qu'aboutir à des conflits effroyables et à des luttes sanglantes, soit pour le réprimer, soit pour le mener à bonne fin. Et au lieu de regarder en face ces luttes inévitables, au lieu de hâter leur fin par quelques coups rapides et décisifs, les deux partis, celui de la contre-révolution et celui du mouvement révolutionnaire, s'accordent pour comploter dans les formes afin de les ajourner le plus longtemps possible. Et ce sont justement ces expédients, ces concessions et ces palliatifs, ces tentatives de médiation qui sont responsables des innombrables soulèvements isolés, provoqués partout par une situation politique intolérable et incertaine, et qu'on ne peut réfréner qu'avec du sang et un amoindrissement des droits conquis. C'est justement cette peur de la lutte amenant des milliers de luttes mineures qui donne à l'année 1848 son caractère extraordinairement sanglant et qui complique la situation des partis en lutte de telle façon que la lutte finale ne pourra qu'en être plus violente et plus dévastatrice. Mais « le peu de courage de nos chers amis[3] » !

Cette lutte décisive pour la centralisation et l'organisation démocratique de l'Allemagne est cette fois inévitable. Malgré tous les arrangements et toutes les médiations elle approche de jour en jour. Les complications à Vienne, à Berlin, à Francfort même poussent à une solution décisive; et si la pusillanimité et l'irrésolution allemandes devaient faire tout échouer, alors la France nous sauvera. À Paris les fruits de la victoire de juin sont en train de mûrir : à l'Assemblée nationale, dans la presse, dans les clubs, Cavaignac et ses « purs républicains » sont débordés par les royalistes; le midi légitimiste fait peser la menace d'un soulèvement général; Cavaignac est contraint de se défendre avec les procédés révolutionnaires de Ledru-Rollin : avec des commissaires départementaux; et c'est à grand peine que, samedi, il l'a emporté à la Chambre, lui et son gouvernement. Encore un vote semblable et Thiers, Barrot et consorts, les gens dans l'intérêt de qui la victoire de juin a été acquise, ont la majorité ! Cavaignac est poussé dans les bras de la république rouge et la lutte pour l'existence de la république se déclenche.

Si l'Allemagne persiste dans son irrésolution, cette nouvelle phase de la Révolution française sera en même temps le signal d'un recommencement de la lutte ouverte en Allemagne, lutte qui, espérons-le, nous mènera un peu plus loin et libérera au moins l'Allemagne des chaînes traditionnelles du passé.

  1. Voir plus haut l'article sur « l'armistice prusso-danois », 9 septembre.
  2. Paroles de Cromwell dispersant les restes du Long Parlement, le 20 avril 1653.
  3. Heine : L'Allemagne, Un conte d'hiver, chapitre XIX.