L'armistice prusso-danois

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture septembre 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 99, 10 septembre 1848


Cologne, 9 septembre.

Revenons encore une fois sur l'armistice avec le Danemark. La minutie tatillonne de l'Assemblée nationale qui, au lieu de prendre une décision rapide et énergique et d'imposer de nouveaux ministres, laisse aux commissions toute tranquillité pour délibérer, et au bon Dieu, le soin de terminer la crise ministérielle, - cette minutie qui cache mal le « manque de courage de nos chers amis[1] », nous en donne le temps.

La guerre en Italie a toujours été impopulaire au parti démocratique, et elle l'est devenue depuis longtemps, même chez les démocrates de Vienne. Par des falsifications et des mensonges, le gouvernement prussien a pu retarder de quelques semaines le déchaînement de l'indignation publique soulevée par la guerre d'extermination en Posnanie. Malgré tous les efforts de la presse nationale, les combats de rues à Prague ont suscité dans le peuple des sympathies pour les vaincus, mais non pour les vainqueurs. Or la guerre dans le Schleswig-Holstein a été, dès le début, populaire dans les masses. D'où cela vient-il ?

Tandis qu'en Italie, en Posnanie, à Prague, les Allemands combattaient la révolution, dans le Schleswig-Holstein ils ont soutenu la révolution. La guerre contre le Danemark est la première guerre révolutionnaire que mène l'Allemagne. C'est pourquoi, sans que nos sentiments aient la moindre parenté avec l'enthousiasme que dans les brasseries les bourgeois manifes­tent pour ces régions baignées par la mer[2], nous nous sommes dès le début déclarés en faveur d'une conduite énergique de la guerre contre le Danemark.

Il est assez grave pour l'Allemagne que sa première guerre révolutionnaire soit la guerre la plus drôle qui ait jamais été menée !

Venons-en à l'affaire. Les Danois sont un peuple dépendant totalement de l'Allemagne dans le domaine commercial, industriel, politique et littéraire. On sait que la véritable capitale du Danemark est non pas Copenhague mais Hambourg, que le gouvernement danois a refait durant toute une année, après le gouvernement prussien, les expériences de Diète unifiée, laquelle s'est endormie de son dernier sommeil sur les barricades; que le Danemark fait venir d'Allemagne toutes ses ressources, que ce soit dans le domaine littéraire ou dans le domaine matériel, et que la littérature danoise, à l'exception d'Holberg, n'est qu'une terne copie de la littérature allemande.

Quelle qu'ait toujours été l'impuissance de l'Allemagne, elle a la satisfaction de constater que les nations scandinaves, et notamment le Danemark, se sont mises sous sa dépendance, que vis-à-vis d'elles elle représente, aujourd'hui encore, la révolution et le progrès.

Voulez-vous des preuves ? Lisez la polémique des nations scandinaves entre elles depuis qu'a surgi l'idée d'une communauté scandinave. Le scandinavisme, c'est l'enthousiasme pour les anciennes peuplades nordiques, brutales, sales, pillardes, pour cette profondeur de pensée et de sentiment qui ne peut traduire en paroles son exaltation, mais qui l'exprime par des actes : la grossièreté envers les femmes, une ivresse permanente et une fureur de vandale alternant avec une sentimentalité larmoyante.

Le scandinavisme et la parenté d'origine avec le Schleswig-Holstein baigné par la mer, voilà les idées qui ont surgi en même temps dans les pays du roi de Danemark. Elles vont ensemble : elles sont nées l'une de l'autre, elles se sont combattues et maintenues ainsi en vie.

Le scandinavisme, c'est la forme choisie par les Danois pour appeler à l'aide les Suédois et les Norvégiens. Mais comme c'est toujours le cas pour la sainte nation germanique, une dispute éclata aussitôt pour savoir qui était le vrai Germain, qui le vrai Scandinave. Le Suédois traite le Danois de « germanisé » et de dégénéré, le Norvégien fait de même avec le Suédois et le Danois, et l'Islandais en fait autant avec les trois précédents. Naturellement, plus une nation est fruste, plus ses mœurs et son mode de vie sont proches de ceux des anciennes peuplades nordiques, plus elle est « scandinave ».

Nous avons sous les yeux le Morgenblad[3] de Christiania du 18 novembre 1846. Dans un article sur le scandinavisme, cette aimable feuille présente les réjouissants passages qui suivent :

« Qu'est-ce que ce peuple joyeux et heureux de vivre a donc à faire avec ce vieux monde guerrier, sombre et mélancolique ? Comment cette nation au caractère docile et débonnaire - ainsi qu'un écrivain danois le concède - comment cette nation peut-elle croire avoir une parenté spirituelle avec les hommes rudes, pleins de force et d'énergie du vieux monde barbare ? Et comment ces hommes à la prononciation molle des méridionaux peuvent-ils s'imaginer parler une langue nordique ? Et s'il est dans le caractère de notre nation et de la nation suédoise, comme chez les vieux Nordiques, que les sentiments se retirent tout au fond de l'âme sans plus s'extérioriser, comment ces hommes sentimentaux et affectueux que l'on peut si facilement étonner, influencer, déterminer et dont les pensées se traduisent si vite et si nettement dans leur attitude extérieure, peuvent-ils croire qu'ils ont été coulés dans un moule nordique, qu'ils ont une parenté de nature avec les autres nations scandinaves ? »

Le Morgenblad explique alors cette dégénérescence par les liens qui existent avec l'Allemagne et la pénétration de l'influence allemande au Danemark. Certes les Allemands auraient - d'après ce journal - :

« perdu ce qu'ils avaient de plus sacré, leur caractère national; mais si faible et si mou que soit l'esprit natio­nal allemand, il y en a pourtant dans le monde un autre qui est plus faible et plus mou encore, c'est l'esprit national danois. Alors que la langue allemande perd du terrain en Alsace, dans le pays de Vaud et à la frontière séparant l'Allemagne des peuples slaves » (!! à cette époque les mérites des frères de Netz étaient encore restés dans l'ombre) « elle a fait des progrès foudroyants en direction de la frontière danoise. »

Les Danois auraient dû alors opposer aux Allemands un esprit national, et c'est dans ce but qu'ils auraient inventé le scandinavisme; l'esprit national danois n'a pas opposé de résistance :

« car la nation danoise, ainsi qu'on l'a dit plus haut, bien qu'elle n'ait pas adopté la langue allemande, était pourtant fondamentalement germanisée. Le rédacteur a même vu une feuille danoise reconnaître que l'esprit national danois n'était pas fondamentalement différent de l'esprit national allemand. »

Voilà jusqu'où va le Morgenblad. On ne peut toutefois pas nier que les Danois soient une nation à demi civilisée. Pauvres Danois !

Au même titre que les Français ont pris les Flandres, l'Alsace et la Lorraine et que tôt ou tard ils prendront la Belgique, l'Allemagne prend le Schleswig : au nom de la civilisation contre la barbarie, du progrès contre l'immobilisme. Et même si les traités étaient en faveur du Danemark - ce qui est encore très douteux - ce titre vaut plus que tous les traités, parce que c'est le droit du développement historique.

Tant que le parti du Schleswig-Holstein s'est livré à une agitation purement légale d'un pacifisme bourgeois, il n'a provoqué que l'enthousiasme des petits-bourgeois bien pensants. Aussi, quand avant la révolution de février, l'actuel roi de Danemark, lors de son accession au trône, promit à l'ensemble de ses États une constitution libérale avec le même nombre de députés pour les duchés et pour le Danemark, les duchés s'y opposèrent et, à ce moment-là, l'esprit de clocher et le caractère petit-bourgeois du parti du Schleswig-Holstein se manifestèrent désagréablement. Il s'agissait alors moins d'un rattachement à l'Allemagne - où y avait-il alors une Allemagne ? - que de la sécession d'avec le Danemark et de la constitution d'un petit État local indépendant.

Mais la révolution éclata et donna au mouvement un autre caractère. Le parti du Schleswig-Holstein devait ou périr ou risquer une révolution. Il risqua la révolution et il eut raison. Les promesses danoises, si avantageuses avant la révolution, étaient insuffisantes après; le rattachement à l'Allemagne qui auparavant n'était qu'un mot pouvait maintenant avoir un sens, l'Allemagne avait fait une révolution et le Danemark l'imita, comme toujours, sur le mode provincial.

La révolution du Schleswig-Holstein et le gouvernement provisoire qui en était issu avaient encore, même au début, un caractère petit-bourgeois. Mais la guerre obligea à s'engager sur la voie de la démocratie. Grâce à ce gouvernement où ne siègent que d'honnêtes vieux libéraux avec qui Welcker, Gagern et Camphausen avaient eu une parenté spirituelle, le Schleswig-Holstein a reçu des lois plus démocratiques que n'importe quel autre État allemand. De toutes les Assemblées allemandes, l'Assemblée provinciale de Kiel est la seule qui ait pour base non seulement le suffrage universel, mais également les élections directes. Le projet de constitution qui lui a été soumis par le gouvernement est le plus démocratique qui ait jamais été rédigé en allemand. Le Schleswig-Holstein qui jusque là était politiquement à la remorque de l'Allemagne a obtenu soudain, grâce à la guerre révolutionnaire, des institutions plus progressistes que tout le reste de l'Allemagne.

La guerre que nous menons dans le Schleswig-Holstein est donc une véritable guerre révolutionnaire.

Et qui, dès le début, a été du côté du Danemark ? Les trois puissances européennes les plus contre-révolutionnaires : la Russie, l'Angleterre et le gouvernement prussien. Aussi longtemps qu'il l'a pu, le gouvernement prussien a fait semblant de faire la guerre; que l'on pense à la note de Wildenbruch[4], à l'empressement avec lequel, sur des représentations de l'Angleterre et de la Russie, ce gouvernement a ordonné la retraite du Jutland, que l'on pense enfin au second armistice ! La Prusse, l'Angleterre, et la Russie sont les trois puissances qui ont le plus à craindre la révolution allemande et sa conséquence pre­mière, l'unité allemande : la Prusse parce qu'elle cesserait alors d'exister, l'Angleterre parce que le marché allemand serait ainsi soustrait à son exploitation, la Russie parce que de ce fait la démocratie ne peut manquer de progresser non seulement jusqu'à la Vistule mais même jusqu'à la Duna et au Dniepr. La Prusse, l'Angleterre et la Russie ont comploté contre le Schleswig-Holstein, contre l'Allemagne et contre la révolution.

La guerre qui peut surgir maintenant des décisions de Francfort serait une guerre de l'Allemagne contre la Prusse, l'Angleterre et la Russie. Et c'est justement une guerre de ce genre qu'il faut au mouvement allemand en train de s'endormir, une guerre contre les trois grandes puissances de la contre-révolution, une guerre aboutissant à l'absorption de la Prusse par l'Allemagne, faisant de l'alliance avec la Pologne la nécessité la plus inéluctable, entraînant immédiatement la libération de l'Italie, une guerre dirigée à juste titre contre les anciens alliés contre-révolutionnaires de l'Allemagne de 1792 à 1815, une guerre mettant « la patrie en danger » et qui la sauve justement de ce fait, en faisant dépendre la victoire de l'Allemagne de la victoire de la démocratie.

Que les bourgeois et les hobereaux qui siègent à Francfort ne se fassent aucune illusion à ce sujet; s'ils décident de rejeter l'armistice, ils décident leur propre chute, tout comme les Girondins de la première révolution qui participèrent au 10 août, votèrent la mort de l'ex-roi et préparèrent ainsi leur propre chute, le 31 mai[5]. Si par contre ils acceptent l'armistice, ils décident aussi leur propre chute, car ils se mettent ainsi sous la dépendance de la Prusse et n'ont plus rien à dire. Qu'ils choisissent.

La nouvelle de la chute d'Hansemann est probablement arrivée à Francfort avant le scrutin. Peut-être en sera-t-il considérablement influencé, surtout lorsqu'on sait que le ministère Waldeck et Rodbertus auquel on s'attend reconnaît la souveraineté de l'Assemblée nationale.

Nous verrons. Mais nous le répétons : l'honneur de l'Allemagne est dans de mauvaises mains.

  1. Heine : Un conte d'hiver, chapitre XIX, 393-409.
  2. C'est ainsi que commençait un chant composé en 1844 par Mathäus Friedrich Chemnitz. Il insistait avec un chauvinisme petit-bourgeois sur l'appartenance du Schleswig-Holstein à l'Allemagne, et sur l'union indissoluble du Schleswig-Holstein. Cf. l'article intitulé : « L'armistice avec le Danemark », du 21 juillet 1848.
  3. Le Morgenblad, journal norvégien fondé en 1819 à Christiania (Oslo). Entre 1830 et 1850, il fut l'organe du soi-disant parti du peuple.
  4. La note que le commandant Wildenbruch, envoyé secret du roi de Prusse, remit le 8 avril 1848 au gouvernement danois indiquait que la guerre des duchés était menée par la Prusse, non pour arracher le Schleswig-Holstein au Danemark mais pour combattre les « éléments radicaux et républicains en Allemagne ». Le gouvernement prussien fit tout ce qu'il pouvait pour éviter de reconnaître officiellement ce document compromettant.
  5. Chute des Girondins. Les Jacobins viennent au pouvoir.