La dictature du prolétariat en Russie et la révolution mondiale

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Auteur·e(s) Nikolaï Boukharine
Écriture juillet 1919

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Source : numéro 23/24 du Bulletin communiste (première année), 12 août 1920. L'article écrit « au milieu de l'année 1919 » d'après le Bulletin communiste avait d'abord paru dans le numéro 4 de Коммунистический Интернационал (Internationale Communiste) en 1919.
Recueil(s): Bulletin communiste


Les nombreux « critiques » du bolchévisme, russe et mondial, qui[1] n'est pas autre chose que le mar­xisme révolutionnaire dans son sens à la fois théori­que et pratique, pensent « réfuter » le mouvement le plus considérable des opprimés que l'histoire ait jamais connu, en se reportant aux « faits ». Relevant les défauts du mécanisme soviétiste, signalant la famine et le désarroi économique qui existent en. Russie, prenant en considération la guerre civile qui ne finit pas, les traîtres du socialisme sont presque disposés à chanter (s'ils ne le chantent déjà) un hymne dithyrambique en l'honneur de ce même régime capitaliste, dont le prolétariat révolution­naire s'est fait le fossoyeur. Après la guerre impé­rialiste d'extermination (que, soit dit en passant, tous ces messieurs ont soutenue directement ou indirectement), ils essayent maintenant de s'appuyer sur la fatigue des masses. « Dans la crainte de voir la situation empirer encore davantage, nous atten­drons plutôt que la vie économique normale ait été rétablie ; alors, oh ! alors, nous aussi nous serons pour la révolution ». Voilà en réalité le fond de toute l'argumentation de Kautsky et Cie. Dans cet article sur lequel nous appelons l'attention des camarades, nous voudrions faire ressortir, en pre­nant pour exemple la Russie, quelques-uns des mo­ments qui éclairent plus fortement les étapes de la révolution mondiale qui se déroule, et qui triom­phera malgré les hurlements lugubres de tous les cfracals « socialistes » de l'impérialisme.

I. — La guerre civile et le coût de la Révolution[modifier le wikicode]

Aux questions qui lui étaient posées devant le tribunal révolutionnaire, Charlotte Corday, qui ve­nait de tuer Marat, l'un des plus grands révolutionnaires, répondit : « Je l'ai tué parce qu'il ré­pandait dans toute la France l'incendie de la guerre civile et parce qu'il a ruiné tout le pays ». Peu à peu, depuis lors, les historiens impartiaux ont parfaitement établi le rôle objectivement con­tre-révolutionnaire des girondins et de Charlotte Corday et le rôle révolutionnaire de Marat. Le moment n'est pas encore venu d'écrire de volu­mineuses études de plusieurs tomes sur le rôle du bolchévisme. Mais il n'est pas sans intérêt de constater dès maintenant ce fait remarquable que tous les bourgeois et socialistes-capitalistes depuis Lloyd George jusqu'à Kautsky, répètent en chœur contre les bolcheviks exactement les mêmes accusations que celles que la girondine Charlotte Cor­day formulait en son temps contre Marat (accusations reprises par la socialiste-révolutionnaire Kaplan, qui tira sur le « tyran » Lénine).

Nous ne songeons pas à traiter ici la question de la nécessité et de l'inéluctabilité de la guerre civile ni à montrer que seuls, les « petits vieux » de l'opportunisme peuvent s'imaginer une révolu­tion sans guerre civile. Nous ne nous attacherons qu'à la portée économique de cette dernière.

Cette question, doit être placée sur le terrain pu­rement objectif : est-il vrai que la guerre civile soit la ruine et, s'il en est ainsi, quel est donc son rôle fonctionnel économique ?

Prenons d'abord l'exemple de la révolution fran­çaise. Nous y trouvons effectivement de nombreu­ses manifestations d'un désarroi économique extrême. La famine sévit à Paris, le papier-monnaie est déprécié, les liens économiques existant entre la ville et le village et entre les diverses réglons de la France sont rompus, etc... La guerre civile était-elle responsable, même partiellement, de cette situation ? Evidemment, oui. Toute révolution est la rupture des rapports existant avant l'établisse­ment de rapports nouveaux ; ceci est vrai aussi bien pour les fondements de toute l'organisation de la production, que pour les superstructures po­litiques, c'est-à-dire en première ligne pour le pou­voir étatiste. Il est clair a priori que cette rupture ainsi que le passage sur de nouveaux rails dans le domaine de la production doivent influer nécessai­rement sur le processus du travail social, comme des facteurs temporaires de désorganisation. Car c'est seulement dans le domaine abstrait que la production sociale présente deux faces : une face technique, qui exprime le rapport entre l'homme et la nature, et une face économique, qui exprime les rapports entre les hommes. Concrètement, en fait, ces deux faces forment un tout unique ; elles sont indissolublement liées, fusionnées. Et il va de soi qu'un trouble apporté dans les rapports entre les hommes est pareillement un trouble apporté dans les rapports établis entre l'homme et la na­ture, c'est-à-dire une interruption[2] de la cadence dans le processus du travail en tant que processus de travail ainsi que de toute la production sociale.

Éclairons ce fait au moyen d'un exemple. Dans la France de l'époque d'avant la Révolution, les rapports de production étaient des rapports féo­daux. Le paysan travaillait pour le seigneur et était lié à ce dernier par les liens d'un demi-ser­vage : dans les villes la production était régle­mentée à la manière du moyen âge. C'est dans ces cadres que se faisait tout ce processus du travail social : ce dernier était indissolublement lié et fusionné avec lesdits cadres. Quand la révolution éclata, ces rapporta furent rompus. Le paysan cessa de se soumettre au seigneur, la réglemen­tation de la production dans les villes disparut ; le vieux système de travail s'écroula Et, puisque par­tout et toujours le travail social existe, non pas « d'une façon générale », mais dans ses formes historiques concrètes, tout le processus de la pro­duction sociale fut troublé jusqu'au moment où commença à fonctionner normalement un nouveau système de travail, le système de l'organisation bourgeoise du travail.

Voilà un des types du « dommage » économique inhérent à toute révolution.

Un autre type, c'est le dommage direct résultant de la guerre civile. Dès 1915, un libéral russe, Pierre Strouvé se lamentait à ce sujet ; il combat­tait l'insurrection parce que pour élever des bar­ricades il faut scier des poteaux télégraphiques et démolir des wagons...

Passons maintenant à la révolution proléta­rienne russe.

Ici nous remarquerons sans peine, que le « dommage » économique résultant de la révolu­tion est bien plus considérable qu'à l'époque du passage de la féodalité au capitalisme. Un mar­xiste na pas de peine à comprendre pourquoi il en est ainsi. Evidemment la ruine, l'appauvris­sement général qu'à entraîné la guerre impéria­liste joue ici un rôle énorme. Cet appauvrisse­ment est tel qu'il ne peut même pas être comparé au dommage économique résultant de la guerre civile, car aucune guerre civile ne sau­rait égaler le massacre impérialiste. Néanmoins, nous sommes obligés d'examiner l'action des­tructive de la révolution.

Avant tout, il faut examiner ce que j'ai appelé les interruptions[3] dans la cadence du processus de production. Il est clair qu'elles atteignent l'orga­nisme économique pendant la révolution prolétarienne sur une bien plus grande échelle et aussi beaucoup plus profondément que pendant la révolution bourgeoise. Dans la révolution bour­geoise, ce qui s'opère, au fond, ce n'est pas au­tre chose qu'une permutation entre les groupes des propriétaires, tandis que le principe de l'or­ganisation du travail est conservé. Au contraire, dans la révolution communiste prolétarienne le vieux système du travail est brisé jusque dans sa racine, car il ne s'agit plus du déplacement de couches sociales superficielles, mais bien de la poussée exercée par les couches profondes vers la surface : les vieux rapports de production sont renversés. Il est compréhensible que lorsque s'opère une rupture de ce genre, le dommage so­cial doit être plus grand qu'en cas de rupture su­perficielle. Le passage à des formes nouvelles, différentes quant à leurs principes, de rapports de production est beaucoup plus pénible et diffi­cile. Il n'y a par conséquent rien d'étonnant à ce que la rupture des liens existant entre le capi­taliste et l'ouvrier d'usine (de même que la rup­ture des liens existant entre le soldat et le gé­néral dans l'armée impérialiste pendant là révo­lution, ou, en d'autres termes, le phénomène qui a été appelé le « relâchement de discipline ») ait provoqué une baisse de la productivité du tra­vail social en général. Aussi longtemps qu'une discipline fraternelle des travailleurs n'aura pas remplacé la discipline capitaliste (ce qui est in­concevable sous la forme d'un acte brutal, mais ne peut être au contraire qu'un processus pro­longé) l'action négative de la révolution dans le domaine de la vie économique continuera à se faire sentir.

La seconde forme du rôle économique destruc­tif de la révolution, ce sont les « dommages directs résultant de la guerre civile ». Ces dom­mages sont, eux aussi, beaucoup plus élevés pen­dant la révolution prolétarienne, car la lutte est ici plus dure et plus opiniâtre. Elle est plus dure, non seulement parce que la résistance de la bourgeoisie dans chaque pays est beaucoup plus forte que la résistance des féodaux, mais encore parce qu'elle prend nécessairement le ca­ractère d'une guerre de classes entre le prolé­tariat organisé en État et son armée régulière, d'une part, et les armées régulières de l'impé­rialisme, d'autre part. La guerre des classes n'est pas une simple guerre civile ; elle est le type suprême de la guerre civile, la guerre en­tre des États qui ont un contenu social différent. Techniquement cette guerre rappelle beaucoup la guerre ordinaire. Économiquement elle épuise le pays comme toute autre guerre et, à ce point de vue, son caractère de guerre sainte pour le pro­létariat ne contribue pas précisément à atténuer ses conséquences... Son influence pernicieuse est encore accentuée par ce fait qu'elle traîne en longueur, que toute une série de régions passent de mains en mains, etc. Et ainsi, ici encore les dommages sont plus grands que pendant la révo­lution bourgeoise.

Résulte-t-il donc de ce qui précède que la ré­volution soit en général un non-sens au point de vue de la « raison » économique ?

C'est là la question décisive. C'est ici que se révèle l'attitude répugnante des renégats Kautsky et Cie, leur rupture complète avec le marxisme révolutionnaire, leur façon de prostituer la scien­ce sociale dont ils font consciemment ou incon­sciemment une simple servante du Capital.

En effet, on voit tout à fait clairement, par l'exemple de la grande révolution française, que celui qui apprécierait le rôle économique de la révolution en se plaçant exclusivement au point de vue du dommage économique, qu'elle occa­sionne incontestablement à un certain stade de son développement, ne comprendrait absolument rien à cette révolution. Un point de vue pareil serait doublement vulgaire, même pour un historien ou un économiste bourgeois. Car, même pour ce dernier, l'importance économique de la révolution n'est pas d'avoir temporairement con­tribué à la baisse des forces productives, mais, au contraire, d'avoir (après avoir supprimé les rapports de production vieillis et balayé un écha­faudage politique pourri) élevé les forces produc­tives à une hauteur précédemment inconnue. C'est en cela que consiste le rôle fonctionnel économi­que de la révolution. Mais ce résultat final objec­tif exige certaines dépenses de production ; ces dépenses, c'est précisément « le désarroi écono­mique » provoqué par la guerre civile.

Ce qui a été vrai à cet égard pour la révo­lution française du XVIIIe siècle reste vrai pour la révolution du prolétariat mondial, et vrai éga­lement pour la révolution accomplie par l'une des fractions de ce prolétariat, le prolétariat russe. Le mode capitaliste de production a fait son temps et le développement ultérieur des forces pro­ductives n'est devenu possible qu'à la condition que le régime capitaliste soit anéanti. Mais ce développement ultérieur des forces productives s'achète au prix de leur gaspillage temporaire, gaspillage que représentent les frais de la révo­lution, le dommage économique causé par la guerre civile. Le communisme précipite les forces productives en avant avec une rigueur inouïe. Mais la condition préalable du développement communiste, — c'est-à-dire la révolution socialis­te, la guerre civile du prolétariat contre la bour­geoisie, la guerre de classes des États proléta­riens contre les organisations étatistes du capital financier — entraîne de lourds sacrifices, beau­coup plus considérables que ceux qu'avait exigés il y a 130 ans la révolution de la bourgeoisie victorieuse.

Les girondins, qui cherchaient un compromis avec l'« ancien régime », avait parfaitement re­marqué « le feu de la guerre civile » (et ils en­tretinrent ce feu en combattant de l'autre côté de la barricade) ; ils aimaient à parler du dé­sarroi, dans lequel l' « extrême-gauche » avait jeté le pays. Mais leur rayon visuel borné ne pou­vait apercevoir ni le caractère transitoire de ce désarroi, ni sa portée purificatrice ; le fait que c'était précisément au prix de ces pertes, de ce dommage, que s'achetait le développement des forces productives restait en dehors de leur com­préhension. Une myopie analogue à l'égard de la révolution prolétarienne se rencontre chez les social-patriotes, les « indépendants », les socia­listes-révolutionnaires, les menchéviks, etc. Ils cherchent des compromis avec le capital, et dans les atteintes portées au capital, qui doit être dé­truit, ils voient une guerre civile dénuée de sens qui ôte la possibilité d'une socialisation « réelle » qui, voyez-vous, doit revêtir des « formes paci­fiques ». Et pendant ce temps, ils entretiennent eux-mêmes cette guerre civile, en se battant avec les gardes-blancs contre l'armée rouge...

Ainsi donc, dans les dépenses de production du communisme entrent les frais de la révolution, qui découlent des interruptions[4] de cadence du processus de la production et les frais maté­riels directs de la guerre civile. Sans ces dépen­ses on ne peut concevoir le passage à un nou­veau régime et, par conséquent, au développement ultérieur des forces productives.

II. — Le caractère mondial de la révolution prolétarienne et le coût économique de la Révolution Russe[modifier le wikicode]

Mais, diront nos critiques, le pouvoir des so­viets existe en Russie depuis bientôt deux ans. Pourquoi les bolcheviks n'ont-ils pas pu jusqu'à présent mettre de l'ordre dans les rapports éco­nomiques ? Pourquoi la famine est-elle plus gran­de dans la Russie Soviétiste que dans la France impérialiste ? Comment se peut-il que dans de nombreuses branches d'industrie la productivité du travail continue à baisser, au lieu de s'éle­ver ? N'est-ce pas là une régression des forces productives ?

Ceux qui parlent ainsi ne sont pas seulement de franches canailles, qui dissimulent leur propre lâcheté en insultant les victimes sanglantes tom­bées dans les rangs de l'héroïque prolétariat de Russie et de Hongrie. Ils oublient encore (car cette omission leur est ici avantageuse) ce qu'ils ont eux-mêmes mille fois écrit, dit et ressassé. Dans la littérature marxiste et quasi-marxiste de l'époque d'avant-guerre, la question de savoir si la victoire du socialisme était ou non possible dans un seul pays a été soulevée à plusieurs re­prises. La plupart des auteurs ont répondu néga­tivement à cette question, mais ils n'ont nulle­ment conclu de là que le commencement de la révolution et la prise du pouvoir dans un pays déterminé était chose impossible ou inadmissible. Depuis que les écrivains socialistes, érudits ou non érudits, se sont livrés à ces dissertations, plu­sieurs années sanglantes se sont écoulées, et on aperçoit aujourd'hui les contours du développe­ment du problème avec mille fois plus de clarté et de compréhension qu'alors. Il est évident main­tenant qu'à l'époque actuelle, il ne peut plus y avoir de guerre qui, tôt ou tard, ne se transforme en guerre mondiale. Et pareillement, il ne peut plus y avoir de révolution qui ne se communi­que au monde entier, en provoquant les sympa­thies du prolétariat, en mettant en mouvement contre elle-même les forces de l'impérialisme mondial et en se développant jusqu'à devenir une révolution mondiale. Marx a écrit dans un de ses admirables ouvrages historiques que le parti de la révolution assemblait les forces de la contre-révolution. Et cette observation de Marx est ob­jectivement parfaitement exacte (c'est une chose que ne comprendront jamais les opportunistes, dont la morale de philistins se résume en ce com­mandement : ne touche pas au bourgeois, sinon il se fâchera et alors surgira la contre-révolution). Du moment qu'il existe une économie mondiale dont les parties sont liées entre elles, et que les divers groupes bourgeois organisés en États sont dépendants l'un de l'autre, il va de soi que la lutte dans un pays ne peut pas se terminer sans victoire décisive de l'une ou l'autre partie dans plusieurs pays civilisés. La résistance de la con­tre-révolution russe (Koltchak, Dénikine et Cie) est particulièrement opiniâtre, précisément par­ce qu'elle se transforme directement par ses al­liés anglais, français, américains, japonais et autres, en contre-révolution mondiale. Les réser­voirs étrangers d'énergie et de force, — voilà ce qui nourrit matériellement et moralement la bour­geoisie russe. C'est pourquoi on peut dire que le prolétariat du pays (ou des pays) qui le pre­mier (ou les premiers) a (ou ont) levé l'étendard de la révolte et triomphé chez lui (ou chez eux) doit (ou doivent) fatalement faire les sacrifices les plus lourds ; il est une cible pour les forces du capital mondial coalisé. Les critiques du bolchévisme russe et du pouvoir des soviets de Russie partent d'une idée naïve de la révolution prolé­tarienne russe qu'ils considèrent comme un pro­cessus achevé, c'est-à-dire, comme un stade où l'on n'a plus a s'occuper que de l'œuvre positive d'organisation, du développement des forces pro­ductives, etc... En réalité, la révolution russe lutte pour les conditions préalables élémentaires de son existence ultérieure, en assemblant les forces de la contre-révolution mondiale et en se dévelop­pant elle-même en révolution du prolétariat mon­dial. C'est pourquoi c'est un barbarisme absurde que de considérer les imperfections économiques qui existent dans la Russie soviétiste du haut de la majesté de l'Olympe ou d'attribuer ces im­perfections aux bolcheviks, ou bien encore de les signaler dans l'idée d'empêcher le prolétariat de l'Europe occidentale et de l'Amérique de passer à l'action. Une pareille tactique est nécessairement à un degré égal, stupide et traître. Stupide, par­ce qu'elle ne fait que prolonger les souffrances de la lutte et augmente les dépenses de la révo­lution mondiale. Traître, parce qu'elle vient en aide à la contre-révolution mondiale, à la terreur blanche, aux atrocités de l'impérialisme devenu féroce. A ce point de vue, l'exemple de la Russie est particulièrement convaincant. En Russie où le pouvoir des soviets existe depuis presque deux ans, on peut constater sans aucun doute de grands succès d'organisation dans tous les domaines de la vie sociale en commençant par l'économie na­tionale et en finissant par l'armée. Et néanmoins, les forces productives du pays ne croissent pas, mais diminuent plutôt, malgré l'œuvre gigantes­que d'organisation. Comment expliquer ce fait ? Ici entre en scène non seulement la consommation militaire qui est improductive, mais encore le fait que l'impérialisme étranger et la contre-révolution russe se sont en réalité emparés de presque toutes les sources importantes de matiè­res premières.

Tant que le prolétariat n'aura pas en mains ces éléments nécessaires à la production, il ne faudra pas penser à l'accroissement des forces productrices.

Mais ils sont bons nos critiques, —Thomas, Henderson, Scheidemann, Kautsky ! Ces messieurs individuellement et collectivement (voir l'Interna­tionale jaune de Berne) soutiennent en fait la cause des forbans de la Ligue des Nations, sainte alliance capitaliste, dirigée contre le prolétariat. Ils aident des bandits à enlever au prolétariat russe les bases de sa vie économique ; après quoi ils disent : « Voyez combien peu de bons résul­tats chez les bolcheviks russes ! »

Et il en est de même du blocus de la Russie. L'occupation de nos sources de combustibles et de matières premières et le blocus nous privent de la possibilité de refaire complètement notre pro­duction socialisée dont certaines branches sont en ruines. Dans toutes les conditions d'organisation requises nous ne pouvons le faire manquant des éléments fondamentaux de la production. Il est hors de doute que la courbe de notre développe­ment économique s'élèvera rapidement sitôt que nous aurons retrouvé ces possibilité techniques. Et c'est là une question qui a trait à notre front c'est-à-dire dans une large mesure une question intéressant le développement de la révolution mon­diale.

La révolution mondiale n'aurait pu dans aucun cas s'effectuer par un acte simultané. Celui qui a invité les ouvriers à attendre et à ne pas commencer avant que les autres aient commencé tra­hissait en fait le socialisme entier parce qu'il le remettait aux calendes grecques.

La politique actuelle consiste non à trahir les républiques des Soviets mais a les soutenir et à former rapidement un bloc économique, qui réuni­rait des pays agricoles et industriels se faisant complément et assurerait la marche plus ou moins régulière de la production sociale, rendant de cette façon le blocus inoffensif et consolidant la force du groupement dans sa lutte contre le capital uni­versel.

Le prolétariat russe n'a pas prouvé son impuis­sance mais bien sa force gigantesque. En luttant littéralement contre le capitalisme du monde en­tier (outre l'Angleterre, le Japon, l'Amérique, la France, l'Italie, la Pologne, l'Allemagne, la Fin­lande, etc., etc., les Etats neutres mêmes nous font une guerre de fait comme l'a démontré le complot récemment découvert à Petrograd et dont les fils étaient noués dans les consulats neu­tres), en édifiant son armée rouge, en y jetant les neuf dixièmes de ses meilleures forces, la classe ouvrière a au cours des deux années pendant lesquelles elle a conservé le pouvoir, considérable­ment amélioré dans tous les domaines l'appareil gouvernemental. Ce n'est pas sa faute, si la révo­lution mondiale n'a pas encore cassé les reins à l'un des gros requins du capitalisme allié. Il n'en découle qu'une moralité : ne point gémir, ne point épiloguer sur l'impuissance du prolétariat comme le font les débaucheurs professionnels de la classe ouvrière, mais aller avec assurance, fermement, vers le renversement du capital, la dictature ou­vrière, l'alliance des pays soviétistes.

III. — Le communisme dans le do­maine de la production et de la consommation[modifier le wikicode]

Très souvent nos critiques du camp « socia­liste » adressent au pouvoir des Soviets le repro­che que le « commumisme officiel » des bolcheviks est exclusivement un communisme de consomma­tion. On nous dit que le pouvoir des Soviets se borne simplement à opérer un partage universel : partage des logements, des meubles, dos vêtements, de la nourriture, etc... tandis que la tâche principale du véritable communisme consiste à or­ganiser la production. Les bolcheviks mettent au premier plan l'organisation de la consommation. Ils transforment peu à peu le prolétariat, en tant que classe productrice, en élément non travailleur (par suite du manque de matières, de combustible) pensionné par l'Etat, en couche sociale rap­pelant l'antique prolétariat des gueux.

Quelle est dans tout ceci la part du vrai et celle du faux et quel rapport doit-il exister, du point de vue marxiste, entre le communisme de production et le communisme de consommation ?

Il est évidemment impossible de nier que le pou­voir des Soviets ait pris toute une série de mesures relativement à l'expropriation, non seulement des moyens de production, mais aussi des moyens de consommation (et l'installation des ouvriers et de leurs organisations dans les logements bourgeois, la ration de classe, c'est-à-dire l'attribution au pro­létariat d'une ration alimentaire plus considérable, sont à cet égard particulièrement typiques). Mais seul un homme qui ne comprend absolument rien aux conditions spécifiques dans lesquelles se dé­veloppe la révolution internationale peut soutenir que ces mesures ne sont pas justes. Le marxisme est basé sur la théorie de la croissance des forces productrices de la société humaine. Il n'en découle nullement, comme nous l'avons vu précédemment, qu'il faille redouter tout abaissement momentané de ces forces, abaissement qui, au cours de la révolution, est absolument inévitable. Pareille­ment, notre but principal — l'organisation de la production — peut supposer, comme condition lui étant propre, ce communisme de consommation dont parfont nos adversaires.

La révolution, telle qu'elle se développe actuelle­ment, a grandi sur le fond des dévastations les plus épouvantables, causées par la guerre impé­rialiste. Ces dévastations se sont traduites par la destruction d'une énorme réserve de forces productrices, comme chacun le sait parfaitement. Mais que représentent ces forces productrices, base de tout progrès, dans leur forme concrète ? Ce sont, d'une part, tes moyens de production et, d'autre part, les forces ouvrières. Non seulement les ma­chines, mais encore les ouvriers, la classe ou­vrière constituent les forces productrices. Marx a indiqué a plus d'une reprise que le prolétariat est dans lai société contemporaine la force produc­trice la plus importante. Et il n'est pas difficile de comprendre que si la révolution est liée, à son début, à une continuation de la baisse des forces productrices il fout faire tout ce qui est humaine­ment possible pour garder, préserver, mettre à l'abri d'une chute définitive précisément cette for­ce productrice. La conservation de la classe ou­vrière est une condition de la reconstruction de l'appareil producteur de la société.

La bourgeoisie s'efforce de rejeter tous les frais de la guerre sur la classe ouvrière. Elle pratique un système économique de rapt (Raubwirtschaft) à l'égard de la force ouvrière. Il va de soi, bien entendu, que le gouvernement prolétarien doit, au contraire, faire l'impossible pour soutenir cette force ouvrière. Dans cette période d'appauvrisse­ment sans précédent et de diminution effroyable des ressources, il n'y a pas d'autres moyens pour remplir cette tâche que de placer le prolétariat dans une situation économique privilégiée ou de lui donner, pour le moins, la possibilité de ne pas vivre plus mal que le bourgeois affamé. Tout ce qui peut compenser l'insuffisance et les lacunes de la nourriture, du logement, de l'habillement, etc... doit être attribué au prolétariat. Et si, du­rant un court laps de temps, il est impossible de recréer ces ressources (et c'est là une impossi­bilité manifeste), il ne reste qu'une seule chose à faire : la répartition des objets de consommation entre les classes, l'expropriation forcée des objets de consommation et leur remise, selon un mode organisé, au prolétariat, c'est-à-dire la pratique du « communisme de consommation ».

Ainsi donc, en pratiquant ce communisme de consommation, nous nous inspirons de l'intérêt du développement des forces productrices. Autre­ment dit, le communisme dénommé de consom­mation constitue, à notre époque d'appauvrisse­ment et de famine, une des conditions nécessaires de l'œuvre de construction d'un « véritable » com­munisme, c'est-à-dire d'un communisme produc­teur.

Il va de soi que la petite bourgeoisie ne doit pas être visée par cette expropriation. Il va de soi également que dans le mouvement gigantesque de la révolution, on peut compter des milliers de cas où cette règle n'a pas été observée. Mais il n'y a qu'un philistin borné qui puisse « nier la révo­lution » pour la seule raison qu'elle ne s'accomplit pas tout à fait régulièrement, comme il l'au­rait voulu.

Ainsi : les conditions concrètes de notre époque d'appauvrissement exigent que nous expropriions non seulement les moyens de production, mais aussi les moyens de consommation. Cette dernière mesure est nécessaire du point de vue de la con­servation de la force productrice fondamentale qui est la classe ouvrière.

IV. — Le caractère prolétarien-mili­taire de la dictature et de la révolution mondiale[modifier le wikicode]

Il nous faut enfin examiner encore une question ou, plus exactement, une suite de questions qui ont une explication commune. On nous reproche toute une série de péchés : nous pratiquons, dit-on, le pouvoir de parti, l' « oligarchie », la terreur, le « socialisme de caserne » (cette dernière expres­sion est particulièrement piquante dans la bouche des socialistes impériaux et royaux[5], ,etc., etc... Les qualificatifs et les étiquettes dont usent et abu­sent nos adversaires n'ont évidemment aucune im­portance. Mais, d'autre part, nous n'avons pas la moindre intention de nier ni l'extrême centralisa­tion de notre appareil, ni le caractère répressif de notre politique à l'égard de la bourgeoisie et des partis socialistes-conciliateurs, ni l'organisa­tion militaire de notre propre parti, en tant que parti dirigeant et réalisant sa dictature par l'or­gane du pouvoir des Soviets. Toutes ces circons­tances qui paraissent au philistin autant de cri­mes monstrueux, doivent être en réalité la loi sa­crée de tout révolutionnaire travaillant dans les conditions où travaille notre parti.

Le prolétariat russe est actuellement l'objet, pour employer l'expression dont s'est servi Churchill, d'une attaque concentrique de la part de 14 Etats. Si l'on fait le total de tous les États qui nous font directement ou indirectement la guerre, le nombre de ces organisations de brigandage se trouve encore augmenté. Si l'on y ajoute la contre-révolution « nationale » ouverte, on obtient une force considérable. Dans de pareilles conditions, la république soviétiste doit être un camp retran­ché et la dictature du prolétariat doit être une dictature prolétarienne militaire. Nous ne pouvons admettre aucune désagrégation au sein de nos pro­pres forces : une discipline militaire doit être ob­servée chez nous partout et dans tous les domaines de l'administration. Cette circonstance particulière explique tout. Les intellectuels bêtement sentimen­taux que la rigueur même de la grande lutte fait frissonner jusqu'au tréfond de l'âme d'une peur mêlée de dégoût ne cessent de se répandre en atta­ques sans fin contre le régime prolétarien, préci­sément à cause de leur absolue incapacité de com­prendre les conditions de la lutte et la volonté active qu'exige actuellement l'histoire. La meil­leure illustration de la nécessité d'un tel régime est fournie par l'organisation de notre parti lui-même. En fait, tous ses membres sont considérés comme mobilisés. Au premier appel de notre co­mité central, n'importe quel membre du parti est obligé d'aller au poste qui lui est indiqué : d'aban­donner sa famille et de partir au front, le fusil sur l'épaule, ou bien de survoler en aéroplane le front ennemi, ou bien encore de se rendre en pays enne­mi ou enfin de se consacrer jour et nuit à un tra­vail déterminé. Il en est exactement de même dans le domaine militaire et dans le domaine économique.

Pour élever par exemple la productivité du tra­vail, les membres de notre parti font des heures de travail supplémentaires ou travaillent pendant les fêtes, constitués en détachements spéciaux de communistes : ils chargent du bois, déchargent des wagons, travaillent dans les fabriques et les usines, donnant l'exemple d'une nouvelle discipline fraternelle. C'est là un phénomène absolument in­connu jusqu'alors et que nulle part ailleurs, il n'est possible de se représenter. Chez nous c'est une nécessité absolue. Et pour toute violation de cette discipline de parti, il est établi des sanctions fort rigoureuses et fort « désagréables ».

Mais si notre parti lui-même (le parti du gou­vernement occupé à scier du bois !) est construit militairement, il crée bien entendu aussi des ins­titutions soviétistes à son image et semblables à lui ou, pour le moins, il essaie de les créer. Car ce n'est que dans de pareilles conditions qu'il est possible de soutenir la ruée furieuse déchaînée contre nous de tous côtés.

Il n'est pas difficile de tirer de là nombre de conclusions. Il est clair que nous ne pouvons pas admettre le jeu à l' « opposition » qui, dans la situation dans laquelle nous nous trouvons, se transforme en vingt-quatre heures en contre-ré­volution. Nous devons l'écraser impitoyablement.

Tous les compromis ne peuvent conduire ici qu'à une désorganisation interne de l'appareil. De la controverse, dans des conditions telles que celles dans lesquelles nous sommes placés, sort non pas la « vérité », mais la victoire de la contre-révolution.

Pareillement on ne peut tolérer sur le front, où l'exécution d'un plan déterminé et la rapidité d'ac­tion sont nécessaires, aucune « discussion » d'ordre parlementaire ; il en est de même encore — mutatis mutandis — de beaucoup de branches de notre travail, parce que la république des Soviets est un camp retranché.

Un pareil type de dictature est-il toujours né­cessaire ? Évidemment non. L'acuité de sa forme est fonction de la situation extérieure de la Répu­blique des Soviets.

De même que la politique terroriste des monta­gnards trouvait une justification suffisante dans la situation extérieure et intérieure de la Républi­que Française (circonstance qu'il ne serait pas inopportun de rappeler à l' « historien » Kautsky), de même le pouvoir russe des Soviets, s'il n'avait pas établi un régime qui semble intolérable aux intellectuels aux nerfs dérangés, eût été un jeune agneau opportuniste que le loup impérialiste au­rait dépecé depuis longtemps.

La comparaison entre le prolétariat militant et une armée était autrefois admise (« armée prolé­tarienne », « soldats de la révolution » etc...). Mais quand arrive le moment où il s'agit d'être effec­tivement et non plus sur le papier des soldats de la révolution, messieurs les anciens « soldats » passent fréquemment à l'état de déserteurs et de briseurs de grève, tandis que dans d'autres cas (dans la majorité des cas si l'on considère les social-démocrates) ils passent dans le camp de l'ennemi.

Il est tout à fait évident que dès que la pres­sion du dehors cessera (et cela peut et doit être la conséquence de la révolution internationale), les formes de la dictature « s'adouciront »...

Ultérieurement quand nos ennemis seront dé­finitivement réduits à l'impuissance et s'assimile­ront plus ou moins aux masses des travailleurs, ces ennemis se transformeront en citoyens, égaux en droits aux travailleurs de l'État prolétarien qui mourra alors par désuétude et que remplacera insensiblement la société communiste ne connais­sant ni État, ni classes.

  1. Mot manquant dans le Bulletin communiste.
  2. « Intervention » dans le texte du Bulletin communiste.
  3. Cette fois, le mot figurant dans le Bulletin communiste est « interversions »....
  4. Encore une fois « interversions » dans le Bulletin communiste.
  5. Kaiserlich-Königliche Sozialisten ! (Note figurant dans le Bulletin communiste.)