Deux manifestes de l'Exécutif

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Tandis que l'Internationale d'avant-guerre ne sortait qu'à des intervalles éloignés de sa torpeur mérovingienne, l'Internationale communiste ne cesse d'attester, au contraire, sa foi communicative dans ce qu'avec les philosophes nous appelons le primat de l'action. Elle parle, il est vrai ; elle parle, elle écrit. Mais la parole et l'écrit ne sont pour elle que des moyens : des moyens de se tenir en permanent contact avec les masses populaires, de susciter, d'entretenir en elles l'énergie militante, de les exhorter au combat, de les guider dans la voie de l'émancipation. La IIIe Internationale est, dans toute la vérité du terme, une Internationale d'action. En quoi elle se montre fidèle au matérialisme historique de Marx, à cette philosophie prolétarienne dont M. Ch. Andler[1] a très bien vu qu'elle « amène une orientation de toute pensée vers la pratique et de toute pratique vers l'organisation réfléchie »[2]

A quelques jours de distance, l'Internationale communiste a lancé deux vibrants appels aux prolétaires de tous les pays. Tous les deux seront entendus, encore que la grande presse d'information, si empressée à donner asile aux plus absurdes fables de Bourtzev[3] ou d'Alexinsky[4], ne les ait pas même mentionnés. — Le premier est relatif à la famine qui menace la Russie du Sud-Est, l'autre au récent Congrès de l'Internationale. On les a lus l'ua et l'autre dans le dernier numéro de ce Bulletin. Mais il n'est pas inutile d'y revenir un instant.

* * *

Le manifeste sur la famine dit excellemment tout ce qu'il fallait dire sur ce pitoyable sujet. Après avoir souligné l'étendue de la catastrophe, il montre les gouvernements du capital s'apprêtant à la mettre à profit, soit en lançant contre la République des Soviets des bataillons armés de la Petite Entente, soit en sommant le gouvernement des ouvriers et des paysans de se soumettre, en échange du blé qu'on lui livrerait, à des conditions dégradantes, et donc inacceptables.

Et alors, le manifeste s'adresse aux ouvriers et aux ouvrières du monde entier. — « N'oubliez pas, leur dit-il, que depuis des années, le sang des ouvriers et des paysans russes coule pour nous, que les classes laborieuses de ce qui fut l'Empire des tsars ont souffert mille maux pour la cause sacrée du prolétariat universel !... Certes, le gouvernement des Soviets, dans cette œuvre de sauvetage de plus de vingt millions de malheureux, n'entend écarter le concours d'aucune classe sociale, d'aucune bonne volonté individuelle, mais il sait bien que rien ne sera fait de vaste, d'utile et de bon qui ne sera pas fait par la classe ouvrière. C'est à elle de prendre la tête du mouvement de secours à la Russie qui souffre. Elle le doit, elle le peut ; elle le fera. Ce qui, pour les autres classes, serait charité humaine, est pour elle quelque chose de plus : solidarité prolétarienne, internationalisme ouvrier. Ce qu'on l'appelle à démontrer par des actes, c'est qu'au sein de ce vieux monde que la propriété, individuelle et le nationalisme livrent sans défense aux fureurs de l'égoïsme, de la concurrence et de la guerre — « il y a une grande famille ouvrière solidaire prête à partager son dernier morceau de pain avec le frère qui souffre ».

L'œuvre de secours à la Russie est autre chose pour nous qu'une entreprise humanitaire ; c'est une action de classe, par conséquent une action politique. En répondant à l'appel du Comité Exécutif de la IIIe Internationale contresigné par les Partis communistes de tous les pays, le prolétariat international n'affirmera pas seulement la proverbiale générosité de son grand cœur ; il affirmera par surcroît sa puissance de classe, son aptitude accrue aux actions mondiales par où se manifeste sa mission historique.

Mais j'ai hâte d'en venir au second manifeste, à celui que l'Internationale adresse aux prolétaires communistes à l'issue du Congrès de Moscou. Les communistes y trouveront, sous la forme pratique d'une série de mots d'ordre, les conclusions tactiques auxquelles ont abouti les longues délibérations de ce troisième Congrès. Tous ces mots d'ordre sont à retenir et seront médités avec fruit par le prolétariat militant.

Ils condensent en un petit nombre d'impérieuses formules l'expérience d'une année de luttes prolétariennes dont quelques-unes furent de sanglants combats. Et c'est merveille de voir comme l'Internationale, tout en gardant intacte sa foi révolutionnaire, tout en proclamant de nouveau sa volonté de ne laisser passer aucune occasion d'agir révolutionnairement, sait critiquer les erreurs et les fautes auxquelles, par la véhémence de leur zèle, certaines de ses sections furent parfois conduites.

Parce qu'ils sont à l'avant-garde du mouvement, les Partis communistes doivent se préoccuper avant tout de ne pas se laisser couper du gros de l'armée qu'ils précèdent. Et le mot d'ordre fondamental qui nous vient de Moscou, c'est qu'il faut nous préparer à des combats qui soient des combats de masses, d'un caractère décisif et non, comme il est arrivé, d'onéreuses escarmouches d'avant-garde.

Allez aux masses ! s'écrie l'Exécutif... À la veille des grands combats qui vous attendent, que les masses soient avec vous, car c'est des masses et non de vous que sortira la décision finale.

Et l'Exécutif d'établir que la résolution mondiale est en marche, que le capitalisme est définitivement impuissant à débrouiller le chaos où il a jeté le monde, et que loin de sortir du chaos, nous nous y enfonçons tous les jours davantage.

La révolution est inévitable et c'est parce qu'elle est inévitable qu'il ne nous serait pas pardonné de n'y point préparer les masses. D'où cet autre mot d'ordre : Préparez le front unique du prolétariat mondial ! Autrement dit : Balayez ce qui fait obstacle à l'unité de front du mouvement ouvrier ; balayez les socialistes parlementaires et les bureaucrates syndicaux qui, intéressés à la prolongation du statu quo et complices plus ou moins conscients de la bourgeoisie, sont les ennemis jurés de l'action directe, de la grève générale et de la révolution.

Mais comment arracher les masses à l'influence de tous ces endormeurs ? A l'aide d'arguments théoriques ? Les masses n'y sont guère sensibles et c'est faire la partie trop belle aux traîtres qu'elles gardent encore à leur tête. Quand nous disons : dictature, ils ripostent : démocratie, et le tour est joué. C'est sur la question du pain, du salaire, du logement que nous devons leur livrer bataille et les battre. Les masses viendront à nous quand elles auront compris — comme l'indiquait chez nous, dernièrement, Monatte, — que les vrais réformistes, — Monatte disait, je crois, les seuls, — c'est encore les révolutionnaires !

Quand les masses seront avec nous, quand Amsterdam, vaincu, reculera devant Moscou, c'est alors que notre tâche positive commencera. Nous aurons à tenir sans cesse éveillé en nous et dans les masses l'esprit de combat. Mais nous aurons surtout à préparer stratégiquement et tactiquement la guerre civile. « A la stratégie du capital, nous dit l'Internationale, opposez la stratégie du prolétariat. » Et cette idée de la préparation technique de la révolution sociale lui semble tellement essentielle qu'elle y revient quelques alinéas plus loin en des termes presque identiques : « A la stratégie de l'ennemi, il faut opposer la stratégie intelligente et réfléchie du prolétariat ». Et l'Internationale ajoute, précisant encore sa pensée : « Il ne suffit pas de l'ardeur au combat des avant-gardes, il ne suffit pas de leur courage et de leur décision. Le combat doit être préparé et organisé de façon à entraîner les plus grandes masses... »

On ne saurait mieux dire et voilà une réponse cinglante aux timorés et aux hypocrites de chez nous qui prétendaient à Tours que l'adhésion à l'Internationale communiste devait nous faire glisser aux pires aventures. « Le putsch en permanence ! » disait je ne sais plus qui. Il y a, à la vérité, des circonstances exceptionnelles où même le putsch est une nécessité inéluctable. Mais l'Internationale communiste n'érige pas le putsch en maxime universelle. Elle sait qu'il est trop facile au capital « d'infliger des défaites aux avant-gardes du prolétariat isolées du gros de la masse ». Aussi fait-elle une règle aux partis affiliés de ne jamais s'éloigner des masses. La révolution communiste sera une action de masses où elle ne sera pas. Conquérir les masses ! voilà le devoir révolutionnaire primordial, les conquérir et les garder !

Quand, en avril, nous nous sommes refusés au Comité Directeur, à donner aux jeunes hommes de la classe 19 le mot d'ordre de désertion que le gouvernement et les dissidents attendaient de notre imprudence, nous nous conformions à l'avance aux directives de l'Internationale. Les dissidents ricanaient : « Moscou va les désavouer », disaient les bons apôtres. Moscou nous a approuvés. Et ceux qui ricanaient n'ont plus qu'à rire jaune !

Le manifeste de l'Internationale est un acte de raison politique, de sagacité révolutionnaire. L'Internationale communiste est absolument digne de la confiance que nous avons mise en elle. A mi-distance de l'opportunisme lâche et de la précipitation aveugle — ces deux écueils qu'il faut éviter à tout prix, — elle trace au mouvement sa véritable voie. Elle est le bon pilote de la révolution universelle.

  1. Charles Andler (1866-1933), germaniste, auteur d'une traduction du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels.
  2. « Vers l'organisation réfléchie » et, ajouterons-nous, vers le combat. (Note d'Amédée Dunois)
  3. Vladimir Bourtsef (1862-1942), journaliste, populiste avant la révolution de 1917, puis soutien de Koltchak et Dénikine.
  4. Grigorii Alexeievitch Alexinsky (1879-1967), bolchevik, élu à la Douma en 1907, membre de la scission des « vpériodistes ». Social-chauvin pendant la guerre. En 1917, membre de l'Edinstvo de Plekhanov, émigre en 1919 à Paris et y mène une agitation antisoviétique.