Déclaration des 83

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Auteur·e(s) Opposition bolchévique unifiée
Écriture mai 1927

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Cette déclaration, rédigée par Trotski, a été envoyée au CC du PCbR en mai 1927, signée par 83 militants, puis par 3000 environ, presque tous anciens bolcheviks dont Zinoviev, Trotski, Préobrajensky, Radek, Smirnov, Smilga.


Camarades,

Les grosses fautes commises et tolérées dans la direction de la révolution chinoise ont contribué à une lourde défaite. Nous ne sortirons de cette situation qu'en empruntant le chemin tracé par Lénine. Les conditions très anormales, dans lesquelles on examine les questions liées à la révolution chinoise, créent dans le parti une très grande tension. La « discussion » unilatérale qui est menée dans les colonnes de la Pravda et du Bolchevik est une déformation voulue du point de vue de l'opposition (par ex. on attribue à l'opposition la demande de la sortie du PC du Kuomintang) ; cela marque la volonté du groupe dirigeant du Comité Central de cacher ses fautes derrière la chasse à l'opposition. Tout ceci dirige l'attention du Parti sur une fausse voie.

En conclusion et en rapport avec la fausse ligne du CC dans les questions essentielles de la politique du Parti, nous nous adressons, par cette déclaration, au Comité Central.

Le fait n'est pas seulement que nous avons subi une immense défaite en Chine, mais il faut voir comment et pourquoi nous l'avons subie.

Bien que nous avons en Chine déjà une puissante classe ouvrière, bien que le prolétariat de Shanghaï dans une situation des plus difficiles ait su se révolter et être le maître de la ville, bien que le prolétariat chinois ait, en Chine, une aide puissante de la part de la paysannerie qui se révolte, bref, qu'il y ait eu toutes les données pour la victoire « du 1905 chinois » (Lénine), il en est résulte que les ouvriers chinois tiraient les marrons du feu pour la bourgeoisie, jouant en fait jusqu'à maintenant le même rôle que celui auquel étaient condamnés les ouvriers pendant les révolutions de 1848.

Il y avait toutes les données pour armer les ouvriers chinois (en premier lieu ceux de Shanghaï et de Hankéou). Et malgré cela, le prolétariat héroïque de Shanghaï s'est trouvé, désarmé et les ouvriers de Hankéou ne le sont plus à l'heure actuelle bien que Hankéou se trouve entre les mains du Kuomintang « de gauche ».

« La ligne » en Chine, en fait, s'est traduite ainsi : on ne devait pas armer les ouvriers, on ne devait pas organiser de grèves révolutionnaires, il ne fallait pas soulever complètement les paysans contre les propriétaires, on ne pouvait pas éditer un quotidien communiste, on ne devait pas critiquer Messieurs les bourgeois bourgeois du Kuomintang de « gauche », on ne devait pas créer des cellules communistes dans les armées de Tchang Kaï-chek, on ne devait pas lancer le mot d'ordre des soviets pour ne pas « repousser » la bourgeoisie, pour ne pas « faire peur » à la petite bourgeoisie, pour ne pas ébranler le gouvernement du «Bloc des 4 classes ». En guise de réponse, et pour nous remercier d'une telle politique, la bourgeoisie nationale chinoise ainsi qu'il fallait s'y attendre choisissant le moment propice, fusille les ouvriers chinois et appelle à l'aide aujourd'hui les impérialistes japonais, demain les impérialistes américains, après-demain les impérialistes anglais.

Dans les partis communistes du monde entier (ainsi que dans les larges cercles du PC de l'URSS) en liaison avec la défaite chinoise, règne une complète incertitude. Encore hier, on prouvait à tout le monde que les armées nationales en Chine étaient en réalité des armées rouges, des armées révolutionnaires, que Tchang Kaï-chek était leur guide révolutionnaire, que la Chine aujourd'hui ou au plus tard demain marcherait sur la voie « non capitaliste » de son développement. Tandis qu'aujourd'hui, dans la lutte contre la véritable ligne léniniste du bolchevisme, on publie de pauvres articles et discours où il est dit qu'en Chine, il n'y a pas du tout d'industrie, qu'il n'y a pas de chemins de fer, que la Chine traverse une époque qui est presque le début du féodalisme, que les Chinois sont illettrés, etc., qu'en Chine il est trop tôt pour lancer le programme de la dictature révolutionnaire-démocratique du prolétariat et de la paysannerie, ainsi que pour créer des soviets. Au lieu de corriger les fautes, on les redouble.

La défaite chinoise peut avoir des répercussions directes sur l'avenir prochain de l'URSS. Si les impérialistes réussissent, pour un laps de temps assez long, à « museler » la Chine, ils marcheront après sur nous, sur l'URSS. La défaite de la Révolution chinoise peut étrangement rapprocher la guerre contre l'URSS. Pendant ce temps, le parti est mis dans l'impossibilité d'examiner le problème chinois qui se trouve, pour lui, le premier parti de l'Internationale Communiste, le problème essentiel. En même temps, une violente discussion venant d'un seul côté est menée déjà actuellement par le groupe dirigeant du CC. Cette discussion est plus exactement une chasse à courre contre l'opposition pour cacher les fautes commises par le groupe dirigeant du Comité Central.

La grève générale de l'an passé en Angleterre, trahie et vendue par le Conseil général, a subi la défaite. La grève s'est terminée par la défaite des mineurs. Malgré une grandiose évolution des masses à gauche touchant quelques millions d'ouvriers, bien que jamais encore la traîtrise, la fausseté du réformisme n'ait été mise aussi en lumière que pendant les grandes grèves anglaises, l'aile révolutionnaire organisée du mouvement ouvrier anglais a gagné très peu en influence. La cause principale de cet état de choses provient de notre double attitude et du fait que la direction de notre côté était pleine de contradictions et d'indécision. L'aide financière accordée par les ouvriers russes aux mineurs anglais fut merveilleuse. Mais la tactique du CC dans la question du Comité anglo-russe a été complètement fausse. Nous avons soutenu l'autorité des traîtres du Conseil général dans la période la plus critique pour ceux-ci pendant les semaines et les mois de la grève générale et de la grève des mineurs. Nous les avons aidés à se maintenir sur leurs jambes. Nous avons terminé en capitulant devant eux à la dernière conférence de Berlin, reconnaissant le Conseil général comme le seul représentant du prolétariat anglais (et même comme le seul représentant de son point de vue) et engageant notre signature concernant le principe de ne pas nous mêler des affaires intérieures du mouvement ouvrier anglais.

Sur le fond des événements de Chine les dernières décisions du Comité anglo-russe prennent un caractère sinistre. Dans toute la presse internationale, le camarade Tomsky et les autres représentants de la CGT panrusse ont déclaré que la Conférence de Berlin a eu « un caractère cordial », que toutes les décisions ont été prises « à l'unanimité » et que ces décisions sont soi-disant la victoire du prolétariat mondial, etc.

Ceci est faux et mensonger, et, ainsi, on ne peut que conduire le prolétariat anglais à de nouvelles défaites.

La Conférence de Berlin du Comité anglo-russe n'a pas dit un mot sur le rôle de bandit que joue l'impérialisme britannique en Chine, elle n'a même pas demandé le retrait des troupes impérialistes de Chine. Au moment même où s'ouvrait en Chine une guerre directe des impérialistes contre la révolution chinoise, le Comité anglo-russe s'est tu, comme un coupable, ou autrement dit, il a fait le jeu de la bourgeoisie anglaise.

Est-ce qu'on peut douter une minute que ceux qui, devant le monde entier, trahissent ouvertement les intérêts du prolétariat anglais, même dans une question aussi grave que la liberté du mouvement syndical en Angleterre, demain, en cas de guerre contre l'URSS, ne joueront pas le même rôle de traîtres et de canailles ainsi que ces Messieurs l'ont fait en 1914 ?

Entre la fausse ligne suivie en Chine et la fausse ligne suivie dans la question du Comité anglo-russe, il y a la liaison intérieure la plus étroite. La même ligne passe à travers la politique de l'Internationale Communiste. En Allemagne, on exclut des centaines et des centaines de prolétaires de gauche, l'avant­garde, pour la simple raison qu'ils se sont solidarisés avec l'opposition russe. Les éléments de droite ont de plus en plus d'influence dans tous les partis. Des fautes de droite les plus grossières (en Allemagne, en Pologne, en France et ailleurs ) restent impunies ; n'importe quelle critique venant de gauche, mène à l'amputation. L'autorité du PC de l'URSS et de la Révolution d'Octobre est utilisée pour faire dévier les partis communistes à droite de la ligne léniniste. Tout ceci, pris en bloc, empêche l'IC de préparer et de mener, à la manière de Lénine, la lutte contre la guerre.

Pour n'importe quel marxiste, il est indiscutable que la fausse ligne en Chine et dans la question du comité anglo-russe n'est pas fortuite. Elle prolonge et complète la fausse ligne dans la politique intérieure.

L'économie de l'Union soviétique en général a terminé sa période de reconstitution. Pendant cette période, on a enregistré dans la construction économique des victoires sérieuses. L'industrie, l'économie rurale et d'autres branches de l'économie sont prêtes à atteindre le niveau d'avant-guerre et même le dépassent (dans le domaine de la coopération on enregistre des succès analogues). Ces victoires sont les meilleures preuves de la justesse de la formule de la nouvelle politique économique, proclamée par Lénine et la meilleure réponse aux ennemis de la Révolution d'Octobre.

Le pays de la dictature prolétarienne s'est révélé tout à fait capable de travailler à la construction socialiste, il a démontré les premiers succès dans ce domaine, préparant ainsi avec le prolétariat d'autres pays la victoire définitive du socialisme dans le monde entier.

Dans le bilan de l'époque de reconstruction, on constate, en même temps que des acquisitions sérieuses, de grosses difficultés. Ces difficultés proviennent de l'insuffisance du développement des forces productives et de notre retard économique. Elles sont renforcées du fait qu'on les cache aux larges masses du parti. Au lieu d'une analyse marxiste de la situation réelle de la dictature prolétarienne en URSS, on apporte au parti une fausse théorie petite-bourgeoisie, « théorie du socialisme dans un seul pays », qui n'a absolument rien de commun avec le marxisme et le léninisme.

Ce grossier recul du marxisme fait que le parti a plus de difficultés à voir le contenu de classe des processus économiques qui se produisent actuellement.

Les phénomènes négatifs de l'époque de la révolution que nous visons sont concrétisés par la situation très pénible des larges masses de la population et par des regroupements de classes hostiles au prolétariat.

Les questions des salaires et du chômage prennent un caractère plus aigu.

Une fausse politique accélère la croissance des forces hostiles à la dictature prolétarienne : les koulaks, nepmans, bureaucrates. Ceci mène à l'impossibilité d'utiliser dans la mesure voulue et dans la mesure due les ressources matérielles qu'il y a dans le pays pour l'industrie et pour l'économie d'État. Le retard de la grosse industrie sur les demandes qui lui proviennent de la part de l'économie nationale (disette de marchandises, hauts prix, chômage) et de tout le système soviétique en entier (la défense du pays) amène le renforcement des éléments capitalistes dans l'économie de l'Union soviétique, surtout à la campagne.

La croissance des salaires s'est arrêtée, il y a même des tendances à les baisser, pour certains groupes d'ouvriers. A la place du système qui existait avant et qui consistait à augmenter les salaires suivant la croissance de la production, actuellement, on applique comme règle générale que les salaires ne peuvent augmenter qu'à condition de l'augmentation du rendement de l'ouvrier (intensification du travail: voir § 2 de la décision du Congrès des Soviets sur le rapport du camarade Kouibichev). En conclusion, l'ouvrier en URSS ne peut, à l'heure actuelle, améliorer son bien-être, non suivant le développement de l'économie du pays et de la technique comme autrefois, mais il ne peut le faire qu'à la condition de se dépenser davantage et de fournir un plus grand effort physique. C'est pour la première fois qu'on pose ainsi le problème, au moment où l'intensification du travail en général, à l'heure actuelle, a atteint le niveau d'avant-guerre et par endroits l'a dépassé, une telle politique atteint les intérêts de la classe ouvrière.

Le chômage grandit, non seulement alimenté par les éléments paysans qui quittent la campagne, mais il englobe aussi les cadres du prolétariat industriel, L'augmentation de l'armée des sans-travail empire en général la situation économique de la classe ouvrière.

Les conditions locatives des ouvriers, dans divers endroits, empirent dans le sens du surpeuplement et de la restriction des droits locatifs.

Les dangers grandissants provenant de cet état de choses sont clairs, car les rapports entre le parti et la classe ouvrière sont les éléments décisifs pour l'avenir de notre État ouvrier,

La baisse des prix sur les marchandises manufacturées n'a été acquise que dans une petite proportion. Malgré le vote de l'opposition au plenum en février de cette année pour la résolution qui se prononçait pour la baisse des prix, toute l'agitation officielle est employée à accuser l'opposition de ne pas vouloir la baisse des prix. Une telle agitation induit en erreur le parti et éloigne son attention des problèmes essentiels de notre politique économique. Tandis que le mécontentement et l'impatience à la ville et à la campagne grandissent, le problème de la baisse des prix par ces moyens n'avance pas du tout.

La différenciation de la paysannerie va de plus en plus vite. Du mot d'ordre : « Enrichissez-vous », de l'invitation aux koulaks à « s'intégrer dans le socialisme », le groupe dirigeant du CC en est arrivé à passer sous silence le processus de différenciation à la campagne, à sous-estimer ce facteur d'une part, et d'autre part, dans la pratique, sa politique a consisté à s'appuyer sur le paysan économiquement fort. Au 10° anniversaire de la Révolution d'Octobre, la situation est la suivante : plus de 3 millions d'ouvriers agricoles jouent un rôle infime dans les soviets, la coopération et les cellules communistes ; l'attention et l'aide apportées aux paysans pauvres sont je encore insuffisantes. La résolution du dernier Congrès des Soviets sur l'économie agricole ne dit mot de la différenciation à la campagne. C'est-à-dire qu'elle se Lait sur la question essentielle du développement économique, et politique de la campagne. Tout ceci affaiblit notre soutien à la campagne et entrave l'union de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre avec le paysan moyen. Cette union peut se développer et se renforcer uniquement dans la lutte systématique contre les aspirations exploiteuses des koulaks. On sous-estime chez nous la croissance et le rôle joué par le koulak. Une telle politique a ses dangers qui s'accumulent et qui peuvent subitement exploser. Cependant, l'appareil officiel du parti et des soviets frappe à gauche, et ouvre ainsi largement les portes au véritable danger de classe qui vient de droite.

La proposition d'exonérer de l'impôt agricole 50 % des économies rurales, c'est-à-dire les paysans pauvres et peu aisés, est condamnée avec acharnement bien que la situation politique et économique de la campagne la confirme complètement. Quelques dizaines de millions de roubles sur un budget de 5 milliards sont d'une importance tout à fait minime, alors que prendre cette somme sur les économies rurales peu aisées, c'est accélérer la différenciation à la campagne et affaiblir les positions de la dictature du prolétariat à la campagne.

« Savoir se mettre d'accord avec les paysans moyens, sans renoncer un seul instant à la lutte contre les koulaks et tout en s'appuyant solidement seulement sur les paysans pauvres » (Lénine), voilà quelle doit être la ligne essentielle de notre politique à la campagne.

En septembre dernier, nous avons lu un appel signé de trois camarades occupant des postes les plus importants (Rykov, Staline et Kouibichev), disant que soi-disant l'opposition, c'est-à-dire une partie de notre propre parti et une partie de notre CC, veut « voler » la paysannerie. Cet appel promettait, par le moyen du régime des économies, de diminuer les dépenses non productives de 3 à 400 millions de roubles par an. En réalité cette lutte pour les économies menée d'une façon bureaucratique a conduit à de nouveaux tiraillements contre les ouvriers et n'a donné aucun résultat positif et palpable.

La rationalisation de l'industrie n'a pas été faite d'après un plan d'ensemble et réfléchi et a conduit de nouveaux groupes d'ouvriers dans les rangs des sans-travail, sans amener la diminution du prix de revient.

Il est nécessaire de souligner toutes les décisions des deux dernières années qui aggravent la situation des ouvriers et de déterminer avec force que sans une amélioration systématique d'après un plan d'ensemble, amélioration lente au début, des conditions de la classe ouvrière, « cette force productive principale » (Marx), il est impossible, dans la situation actuelle, de relever ni l'économie ni la construction socialiste.

Pour pouvoir résoudre ces questions du domaine de la construction économique qui se posent actuellement devant le parti dans la situation de rapports de classe compliqués et enchevêtrés à l'intérieur du pays, alors que s'accroît l'offensive extérieure ennemie contre l'URSS et que la Révolution mondiale est retardée, il faut donner vie et force à la démocratie intérieure du parti et renforcer la liaison réelle, vivante et directe du parti avec la classe ouvrière.

Nous avons besoin d'une discipline de fer dans le parti comme au temps de Lénine. Tout le parti, du haut en bas, à la manière bolchevique, doit être idéologiquement et organiquement « une force collective » fortement soudée, participant réellement et non officiellement, en bloc, à la solution de toutes les questions qui se posent devant le parti, devant la classe ouvrière et le pays tout entier.

Le régime intérieur du Parti, dans ces derniers temps, provoque une baisse immense de l'activité du Parti, cette force dirigeante de la révolution prolétarienne. Dans les larges masses de la base du Parti se rétrécissent les possibilités de discuter et de résoudre, en pleine conscience, les questions essentielles de la révolution prolétarienne. Ceci n'a pas pu ne pas se refléter et se faire sentir avec ses côtés négatifs dans les rapports de la classe ouvrière et du Parti et dans l'activité de toute la classe ouvrière.

Le régime qui s'est instauré dans le Parti a été transporté largement dans les syndicats. La classe ouvrière russe, ayant derrière elle l'expérience de trois révolutions faites sous la direction du Parti bolchevik et de Lénine, classe qui a cimenté les fondations du gouvernement soviétique avec le sang de ses meilleurs fils, qui a fait des miracles d'héroïsme et d'organisation, a toutes les données pour développer largement ses forces créatrices et ses facultés d'organisation. Mais le régime qui s'instaure actuellement gêne le développement de toute l'activité de la classe ouvrière, l'empêche de mettre la main à la construction socialiste.

La dictature prolétarienne s'affaiblit dans sa propre base de classe. Pendant le Xl° congrès, Vladimir Ilitch disait au Parti que la tâche principale du travail économique est de savoir justement choisir les hommes, alors que la ligne actuelle est la négation complète de ses indications. Dans la pratique, il arrive, en divers endroits, qu'on évince des usines les ouvriers du Parti les plus indépendants et les plus qualifiés, ayant de l'initiative dans les questions économiques, et on les remplace presque toujours par des éléments qui ne travaillent pas pour le socialisme, mais qui font les larbins auprès de leurs chefs immédiats. La fausseté criante du régime intérieur du Parti se répercute ainsi sur les intérêts les plus douteux de plusieurs millions d'ouvriers.

La situation internationale devient de plus en plus tendue. Les dangers de guerre augmentent chaque jour. La tâche centrale du PC de l'URSS et de l'avant-garde du prolétariat mondial est de conjurer « ou même d'éloigner, pour le plus de temps possible » la guerre afin de soutenir et de défendre coûte que coûte la politique de paix que seuls sont capables de mener jusqu'au bout notre Parti et le pouvoir soviétique.

Les tâches de l'URSS sont les tâches du prolétariat mondial. Détourner les dangers d'une nouvelle guerre suspendus sur la tête de l'URSS est la tâche la plus importante du prolétariat mondial. Mais nous ne pourrons réaliser ceci en nous engageant, dans la voie du bloc avec les traîtres du Conseil général. Aucune lutte sérieuse pour conjurer la guerre n'est possible avec les Purcell et les Citrine. Nous rapprocher des ouvriers social-démocrates et sans-parti et les entraîner dans la lutte contre la guerre, nous ne pouvons le faire que par-dessus la tête de ces chefs traîtres, qu'en luttant contre eux. Nous demandons que le Comité Central aide le futur Plenum de l'Exécutif élargi de l’IC à étudier, dans les détails, saris parti pris, se basant sur des documents, les derniers événements de Chine. (Il faut appeler à ce travail les camarades qui ont défendu notre point de vue). D'autre part, il faut que le Comité exécutif de l’IC mette à l'ordre du jour les questions chinoise, anglaise et russe dans toute leur ampleur, que dans la presse de notre parti, que dans la presse communiste internationale, on donne la possibilité d'étudier en détail ces problèmes, évidemment avec la prudence nécessaire.

Le renforcement international de l'URSS exige le renforcement de la ligne révolutionnaire prolétarienne à l'intérieur de l'URSS. Nous sommes affaiblis par la réglementation des salaires, par l'aggravation des conditions locatives des ouvriers et par la croissance continue du chômage. Nous sommes affaiblis à cause de la fausse politique envers les paysans pauvres. Les fautes dans notre politique économique nous affaiblissent de la même façon. Nous sommes affaiblis par la défaite des ouvriers anglais et de la révolution chinoise. Nous sommes affaiblis par un mauvais régime intérieur du Parti.

Toute notre politique souffre de la direction à droite qu'on lui a donnée. Si le nouveau coup préparé contre la gauche, contre l’opposition est exécuté, ceci déliera complètement les mains aux éléments de droite, éléments non prolétariens, anti-prolétariens. Les coups sur les gauches auront pour conclusion logique la victoire des Oustrïalov[1]. Un tel coup sur l'opposition est déjà depuis longtemps demandé par Oustrïalov au nom de la théorie de la Néo-Nep. Oustrïalov est l'ennemi le plus acharné du bolchevisme, le plus logique, ayant des principes. Les administrateurs contents d'eux-mêmes, les bureaucrates, les petits-bourgeois qui sont arrivés aux postes de commandement, qui regardent la masse d'en haut, sentent le terrain de plus en plus ferme sous leurs pieds. Ce sont tous des éléments de Néo-Nep. Derrière eux se tiennent les Oustraïlov spécialistes et dans une rangée plus loin les nepmans et les koulaks, ces derniers sous l'enseigne de paysans économiquement forts. C'est de ce côté que vient le véritable danger.

Les déviations ne sont pas aussi visibles dans les questions intérieures, car les processus intérieurs se développent beaucoup moins vite que la grève générale anglaise et la révolution chinoise. Mais les tendances essentielles de cette politique sont les mêmes là-bas qu'ici.

Lénine définissait l'État soviétique comme un État ouvrier avec une déformation bureaucratique dans un pays où la majorité de la population est composée de paysans. Ceci a été dit en 1921. Celle définition de Lénine est plus juste aujourd'hui que jamais. Pendant les années de la Nep, la nouvelle bourgeoisie des villes et des campagnes s'est transformée en force réelle. Dans une telle situation, porter un coup contre l'opposition, ne veut rien dire d'autre qu'essayer parmi les cris hypocrites sur l'unité (« les initiateurs de toute scission crient toujours le plus fort pour l'unité », disait Engels), de discréditer et de détruire l'aile gauche prolétarienne, léniniste, de notre parti. Une telle destruction signifierait le renforcement rapide, inévitable, de l'aile droite du PC de l'URSS ainsi que la subordination des intérêts du prolétariat aux intérêts des autres classes.

Nous avons toujours besoin de l'unité du Parti, surtout dans les conditions présentes. A l'école de Lénine, nous avons appris que le bolchevik doit tendre ses efforts pour l'unité sur la base de la ligne politique révolutionnaire et prolétarienne. Dans les conditions historiques les plus pénibles, pendant les années d'illégalité ; après, en 1917, quand, en pleine guerre, nous luttions pour le pouvoir; en 1918, quand dans une situation des plus difficiles et sans précédent on examinait la question de la paix de Brest-Litovsk et dans les années qui suivirent, du temps de Lénine, le Parti discutait ouvertement les points litigieux et trouvait le bon chemin vers une véritable unité, non factice. Ceci nous a sauvés dans des situations beaucoup plus difficiles que celle de maintenant.

Le danger principal provient de ce qu'on cache les véritables divergences au Parti et à la classe ouvrière. Toutes tentatives de poser des questions litigieuses devant le Parti sont proclamées comme un attentat à l'unité du Parti. La fausse ligne est soudée, en haut, mécaniquement. C'est de cette façon que se crée officiellement l'unité factice et le « tout va bien ». En réalité, cet état de choses affaiblit les positions du Parti dans la classe ouvrière et affaiblit les positions de la classe ouvrière dans la lutte contre ses ennemis de classe. Une telle situation, créant un immense obstacle pour la croissance politique de notre parti et pour une juste direction léniniste, doit inévitablement nous mener à des dangers extrêmement sérieux pour notre Parti, au premier tournant brusque, au premier coup sérieux, et dans le cas d'un bouleversement intérieur.

Nous voyons clairement ces dangers et trouvons qu'il est de notre devoir de prévenir le Comité Central précisément pour rassembler les rangs du Parti sur la base de la politique léniniste dans les questions internationales et intérieures.

Comment éliminer les divergences, comment redresser la ligne de classe sans nuire, dans la plus petite mesure, à la tâche de l'unité du Parti ?

Comme cela se faisait toujours du temps de Lénine.

Nous proposons que le CC décide les choses suivantes :

  1. Pas plus tard que trois mois avant le XV° Congrès du Parti, on convoquera le Plenum du CC pour examiner à l'avance toutes les questions dit XV° Congrès.
  2. Ce Plenum devra faire tout son possible pour élaborer des décisions unanimes, ce qui permettrait de garantir le maximum d'unité du Parti et de liquider les luttes intestines dans le Parti ;
  3. Le Plenum en question devra charger la délégation du PC de l'URSS à l'IC de prendre l'initiative d'exécuter dans l'Internationale diverses mesures pour faire réintégrer dans le Parti ceux des camarades exclus qui le demanderont à l'lC et qui sont toujours sur la plateforme de l'IC (il est évident que ceci ne concerne nullement Katz et Korsch);
  4. Si néanmoins, au sein de ce Plenum spécial du CC, se font jour des divergences de principe, elles devront être, en temps voulu, formulées et publiées. Chaque camarade devra avoir la possibilité de défendre son point de vue devant le Parti, dans sa presse et dans les réunions, comme ceci existait du temps de Lénine ;
  5. La polémique devra être menée dans les cadres stricts de camaraderie et de travail sans qu'elle soit aiguisée et exagérée ;
  6. Les projets de thèses du CC, des organisations de membres du Parti ou de groupes de ceux-ci, devront être publiés dans la Pravda (ou dans l'annexe de la Pravda), ainsi que dans toute la presse du Parti de province, environ deux ou trois mois avant le XV° Congrès du Parti ;
  7. Le mot d'ordre principal pour la préparation du XV° Congrès de notre Parti devra être l'unité, une unité réelle, léniniste du PC de l'URSS

P.S.[modifier le wikicode]

Notre déclaration ayant été retardée par la collection des signatures, nous sommes obligés de la faire au moment même où, d'en haut, on soulève une campagne contre le camarade Zinoviev sous prétexte qu'il a pris la parole le 9 mai dans une réunion soi-disant de sans-partis. Ceux parmi nous, qui ont entendu le discours du camarade Zinoviev ou qui ont eu la possibilité de prendre connaissance du sténogramme, sont prêts à mettre leur signature, sans hésitation, au bas de son discours. Celui-ci, dans sa forme modérée et inattaquable, a traduit l'état d'esprit de larges cercles du Parti qui poussent le cri d'alarme contre l'envahissement de la Pravda par la tendance de Martynov. Le discours du camarade Zinoviev a servi de prétexte pour recommencer la chasse à courre contre lui. Comme il est démontré dans notre résolution, cette chasse contre l'opposition a commencé au moment même où arrivaient les nouvelles de la défaite chinoise.

Selon nos prévisions, le but de la campagne menée contre le camarade Zinoviev, c'est la tentative de l'éloigner avant le Congrès et, en dehors du Congrès, du Comité Central afin de se débarrasser d'un des critiqueurs de la ligne fausse. Ceci permettrait, pendant l'époque de la préparation du XV° Congrès du Parti et du VI° Congrès mondial, d'être débarrassé d'un critiqueur gênant de la fausse ligne du Parti. La même chose pourrait demain se répéter avec d'autres membres du CC. De tels moyens ne peuvent que faire du mal au Parti.

La mesure prise sous la pression du Bureau Politique et qui a consisté à interdire la participation du camarade Zinoviev au Plenum de l'IC n'a jamais eu de précédent dans l'histoire de l'Internationale Communiste. On a éloigné un des fondateurs de l'IC, son premier président élu sur la proposition de Lénine. L'éloignement des travaux de l'IC du camarade Zinoviev, qui est toujours membre de l'Exécutif au moment où on examinait les problèmes les plus importants du mouvement ouvrier international, ne peut être expliqué que par le manque de courage politique de ceux qui préfèrent à la lutte idéologique des mesures administratives. Ce fait, en dehors de sa signification politique, est en même temps une violation grossière des droits formels du camarade Zinoviev qui est membre de l'Exécutif et qui fut élu à l'unanimité au V° Congrès mondial. Le chemin de l'éloignement des léninistes n'est pas le chemin pour l'unité de l'IC. Il est fort probable que cette déclaration servira de preuves pour nous accuser de travail fractionnel. Vont se dépenser surtout les fonctionnaires qui sont prêts à tout, les « littérateurs » de la « nouvelle école » des « jeunes ». Mais entre autres, cette lettre est dirigée aussi contre eux, car parmi eux, il y a des gens qui, au moment du danger, seront les premiers à abandonner la cause du prolétariat. En envoyant cette déclaration, nous faisons notre devoir de révolutionnaires et de membres du Parti, comme cela a été toujours compris dans les rangs des véritables bolcheviks-léninistes.

Sous cette déclaration, nous avons ramassé, dans un laps de temps très court, quelques dizaines de signatures de vieux bolcheviks. Nous ne doutons pas une seule minute que d'autres vieux bolcheviks se trouvant un peu partout, en URSS ainsi qu'à l'étranger, connaissant la teneur de notre déclaration, lui auraient donné leur signature.

Nous ne doutons pas une seule minute que le point de vue exposé dans ce document est partagé par la majorité de notre parti, surtout par sa partie ouvrière. Pour qui connaît les ouvriers, membres de notre parti, c'est une preuve que ceci est juste.

  1. Oustrialov : politicien libéral qui avait soutenu Lénine lors de la promulgation de la NEP, y voyant l'amorce de la restauration du capitalisme.