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Brest-Litovsk (Reed)
| Auteur·e(s) | John Silas Reed |
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| Écriture | juin 1918 |
La presse capitaliste des pays de l’Entente a manifesté une indignation bruyante contre ce qu’elle appelle la « trahison russe » de Brest-Litovsk[1]. Cependant, elle était en même temps pleine d’excuses pour le traité de paix signé par la Roumanie avec les puissances centrales le 5 mars 1918 et elle va jusqu’à justifier l’action des bourgeoisies de Finlande et d’Ukraine lorsqu’elles font appel aux troupes allemandes pour combattre leurs propres compatriotes.
Pourtant le traité de paix russo-allemand était bien plus qu’une nécessité militaire que le traité roumain. L’armée russe était démoralisée et épuisée ; la vie économique russe s’était effondrée. De tout cela les bolcheviks ne peuvent être rendus responsables. Avons-nous oublié comment le gouvernement du tsar désorganisa délibérément les rouages économiques du pays, comment il priva l’armée, non seulement de munitions, mais même de nourriture afin d’imposer la paix séparée avec les Allemands ? Les journaux étaient pleins de ces choses à l’époque…
Impuissance du gouvernement provisoire
Vint ensuite le gouvernement provisoire, qui était un compromis non viable entre les socialistes et les partis bourgeois. Avant tout, ce régime était incapable de réorganiser la vie nationale. Il conserva même les principales institutions du gouvernement impérial.
Les soldats, s’ils avaient pu recevoir du pays le soutien nécessaire, seraient restés dans les tranchées pour défendre la nation : c’était leur voix et la voix des masses russes qui avaient proclamé : « Pas d’annexions, pas d’indemnités, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Et ils auraient défendu ces conditions. Mais, sous la pression des gouvernements alliés, une offensive fut déclenchée en Galicie et à cette action la majorité des troupes russes refusa de participer.
Après cela, l’aile bourgeoise du gouvernement fit porter tous ses efforts sur la destruction de la Révolution, poursuivant la politique du tsar, allant même jusqu’à se prêter, comme on le croit généralement, à la chute de Riga, dans le but de renforcer la discipline dans les rangs de l’armée.
Par leur campagne systématique menée pour affamer les ouvriers en fermant les usines, briser les Soviets en paralysant les transports et l’approvisionnement, détruire les comités de soldats en privant le front d’armes et de nourriture, la Russie fut amenée à un état de complète désagrégation.
Ce fut la révolution bolchéviste qui sauva la Russie. Sans elle, l’armée allemande tiendrait aujourd’hui garnison à Moscou et à Petrograd.
Une armée redoutable
À Brest-Litovsk, les Russes furent complètement abandonnés par les Alliés et, pour cette raison, contraints d’accepter les conditions allemandes. Et pas cela seulement. Ils sont encore complètement abandonnés aujourd’hui et par la pression que le Japon exerce en Sibérie, grandement affaiblis dans la lutte héroïïque qu’ils soutiennent contre la force armée des puissances centrales.
Car le gouvernement des Soviets est en guerre avec l’Allemagne. Il est en guerre avec l’Allemagne depuis l’été dernier. Il ne peut en être autrement. Les membres des Soviets sont des socialistes et, comme tels, ennemis du capitalisme allemand qui est le type même du capitalisme militant. Ils ont combattu l’Allemagne avec l’arme la plus redoutable du monde : la propagande, seule arme contre laquelle l’épée est finalement impuissante.
Cette propagande, non seulement parmi les troupes allemandes, mais aussi à l’intérieur du pays, donne de remarquables résultats. L’Autriche, à cause d’elle, est au bord de l’effondrement et durant les négociations de Brest-Litovsk, les troupes allemandes de tout le front oriental étaient pénétrées à un tel point qu’il fallait faire appel à des volontaires sur le front ouest pour constituer la force destinée à envahir la Russie.
Quant aux prisonniers de guerre en Russie, ils sont profondément atteints de bolchevisme, et des milliers d’entre eux se sont enrôlés dans l’armée rouge, en lutte contre leurs propres gouvernements.
Mais de même que le gouvernement des Soviets considère le gouvernement impérial allemand comme son pire ennemi, de même l’Allemagne sait bien qu’une Russie de soviets à son flanc serait mortelle à l’autocratie militaire. Par tous les moyens, par une pression commerciale et financière, en s’emparant des régions agricoles du Sud, l’Allemagne cherche à anéantir le régime des Soviets.
À l’époque de l’avance austro-allemande en Russie, le prince Léopold de Bavière disait, dans un ordre du jour à l’armée : « Notre but n’est pas l’annexion de territoires, mais la restauration de l’ordre et la suppression de l’anarchie qui menace d’infecter l’Europe ».
La propagande des Soviets, incroyablement contagieuse, est la seule chose que craigne l’Allemagne.
Aujourd’hui, cependant, la plupart des gouvernements alliés semblent agir d’après la théorie qu’il est plus important de battre les Soviets russes que de battre l’Allemagne.
Un journal de Brooklyn, l’ « Eagle » , rapporte que le consul américain à Helsingfors, M. Hayes, loue les Allemands d’avoir rétabli l’ordre en Finlande. Et le mouvement pour l’intervention japonaise en Sibérie est provoqué autant par le mobile de rétablir « l’ordre et la loi » en Russie que par l’excuse de combattre l’influence allemande.
Qu’on ne se trompe pas, cependant. La Russie des Soviets n’entrera pas de nouveau dans la guerre aux côtés des Alliés. Elle se défendra contre le monde capitaliste. Mais l’Allemagne constitue pour elle la menace capitaliste la plus proche, la plus redoutable et la plus active.
L’heure est venue pour les gouvernements alliés de décider s’ils haïïssent davantage le militarisme allemand que le bolchevisme russe.
Juin 1918.
- ↑ Traité de paix signé le 3 mars 1918 dans la ville de Brest-Litovsk (aujourd’hui en Biélorussie) entre la Russie et les puissances de la Quadruple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie), mettant fin à la participation russe à la Première guerre mondiale.