Après le Congrès de Tours et la scission salutaire

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Le Parti socialiste français vient de franchir l'étape la plus difficile vers sa transformation en véritable parti communiste. Il a brisé les liens qui l'unissaient à l'aile gauche de la démocratie bourgeoise. Il a rompu l'unité qui le condamnait à l'inaction et à la corruption. Il a, laissant derrière lui les traîtres et les traînards, entraîné le gros des forces socialistes dans sa marche au front intérieur de la lutte des classes.

Notre thèse de la scission nécessaire est vérifiée par la logique des événements. Il était inévitable que les éléments constitutifs du Parti se séparassent. Ils ne pouvaient cohabiter dans une même organisation que grâce aux équivoques et qu'au prix d'une impuissance sans remède, — sans autre remède que la séparation. Du jour où les équivoques se dissipaient, l'impossibilité de travailler ton commun devenait évidente. Les thèses et les conditions d'admission de l'Internationale Communiste, en nous rendant le service de contraindre le Parti à se prononcer clairement sur les tâches essentielles du mouvement ouvrier, ont dissipé les équivoques et précipité la scission qui se fût produite tôt ou tard.

Certes, nous eussions préféré une scission brutale et franche à la pénible séparation qui eut lieu dans les premières heures de la journée du 30 décembre. Les scènes de sensiblerie qui y préludèrent, les supplications mutuelles et les adjurations réciproques n'étaient pas de saison. Les esprits devaient être préparés à l'éventualité de la scission, la souhaiter comme une opération salutaire propre à rendre force et vie au corps gangrené du Parti, l'accueillir avec une satisfaction consciente et réfléchie. Celui qui n'a pas respiré l'atmosphère du Congrès de Tours n'a pu se défendre de réprouver les faiblesses des camarades sincères qui se sont laissé prendre au pathétique de mélodrame qui a entouré les dernières péripéties du Congrès. Le déchirement brusque du Congrès de Halle lui paraît plus digne de militants du prolétariat. Mais il ne sert à rien de récriminer. Le résultat du Congrès compense les erreurs qui l'ont précédé.

La scission n'a encore confirmé une autre de nos thèses, celles de l'identité fondamentale des vues de la droite et du centre. La fraction des « reconstructeurs » et celle des « résistants » se sont rejointes après quelques heures de séparation seulement, sous l'influence d'une irrésistible force d'attraction. Nous avions montré depuis longtemps que rien ne séparait Longuet de Renaudel, Paul Faure de Léon Blum, sinon une phraséologie qui pouvait, qui devait parfaitement s'adapter un jour ou l'autre aux conceptions communes des uns et des autres. La preuve en est faite, qui ne souffre plus aucune discussion. Paul Faure, secrétaire du parti de Renaudel, d'Albert Thomas, de Grumbach, c'est là un spectacle qui n'a pour nous rien d'étonnant, mais qui ouvrira les yeux de bien des travailleurs, par la démonstration concrète qu'il leur présente.

Nous entendons bien que les « reconstructeurs » attribuent à un télégramme de Zinoviev la vertu magique de les avoir séparés du Parti et soudés aux partisans honteux de la 2e Internationale. Personne ne sera trompé par leur méchant prétexte, de même que nul n'a été dupe de leur écœurante comédie. Si le prétexte Zinoviev n'avait pas existé, ils l'eussent inventé. La vérité est qu'une seule et unique raison a motivé leur départ : l'abolition de la représentation proportionnelle dans les organes directeurs du Parti. Ils se fussent résignés à tout, ils se fussent ralliés à n'importe quelle résolution — quittes à la piétiner au lendemain du Congrès — pourvu que leur position éminente dans le Parti leur fût laissée. Jusqu'au dernier moment, dans leurs habitudes de compromis, de tractations, de manœuvres, ils espéraient obtenir de la gauche un fléchissement sur la question de la représentation proportionnelle : c'est en quoi ils se différenciaient des « résistants » qui, eux, se rendaient compte de la fermeté de notre volonté d'en finir avec l'équilibrisme traditionnel du Parti. Alors que ceux-ci se préparaient à faire sécession depuis plusieurs mois, les reconstructeurs ne se sont décidés qu'à la fin du Congrès, après avoir perdu l'espérance d'arracher aux communistes la concession qui eût vicié tout le nouveau programme du Parti. Nous étions certains à l'avance de cette issue, et c'est pourquoi nous avons demandé au Comité Exécutif de l'Internationale Communiste d'approuver l'application à la France de la clause des conditions d'admission concernant les exceptions à l'exclusion des centristes. Nous savions que les centristes s'excluraient eux-mêmes, avec le minimum de dommages pour le Parti, alors qu'une proposition d'exclusion a priori de certains hommes n'eût pas été pleinement comprise des masses. Sur ce point encore, les faits ont confirmé la justesse de notre méthode. En quittant le Parti sous le prétexte ridicule d'un « outrage de Zinoviev », et en réalité par dépit de perdre leur situation prépondérante, les reconstructeurs ont dévoilé la mesquinerie de leurs préoccupations et ont achevé de se discréditer.

Longuet et ses amis se sont placés dans une posture d'autant plus grotesque que la dépêche de Zinoviev (c'est-à-dire plus exactement du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste) ne contenait aucun « outrage ». Elle contraste au contraire avec la plupart des messages de l'Internationale Communiste ou de ses leaders par la modération exceptionnelle de sa forme. Dire que Longuet et son groupe « ont été et restent des agents détermines de l'influence bourgeoise sur le prolétariat » signifie très clairement que Longuet et son groupe propagent dans le Parti des idées bourgeoises. Il n'y a là rien d'injurieux, mais seulement l'appréciation du caractère des idées répandues par les « reconstructeurs ». Est-il niable que l'idée de la défense nationale soit une idée bourgeoise ? Est-il niable que le wilsonisme soit un ensemble d'idée bourgeoises ? Est-il niable que le préjugé de l'action légale, la conception de lutte exclusivement parlementaire, le respect de la démocratie telle qu'elle est, soient d'esprit bourgeois ? Pour nous, la question ne fait aucun doute et nous avons assez abondamment développé notre pensée à ce sujet pour nous dispenser de renouveler notre argumentation. Mails quoi qu'il en soit, on cherche en vain dans la « dépêche de Zinoviev » l'outrage dénoncé par Longuet. Celui-ci, en accolant au nom de Zinoviev l'épilhète de « voyou » (Populaire du 2 janvier), profère une injure qui s'adresse à tous les signataires du télégramme — soit Lénine, Trotsky, Boukharine, etc. — et à nous tous, communistes français et internationaux, qui approuvons son contenu. Après cela, il annonce qu'il luttera « pour le rétablissement de l'unité totale entre tous les socialistes » (sic). Il s'agit sans doute de l'unité avec Bourtzey, Savinkov, Alexinsky, Hervé, Zévaès et Laskine ?

Nous n'attendrons pas longtemps avant de voir notre insulteur prendre du service dans la bande blanche de la contre-révolution. La processus de son ignominieuse déchéance suit son cours normal et va vers son aboutissement fatal. Nous nous détournerons désormais avec dégoût du spectacle qu'il offre à un public de plus en plus restreint.

Avec l'année nouvelle commence pour nous une nouvelle tâche dans un parti nouveau. Il nous reste à nous montrer dignes des promesses de notre doctrine, à justifier la confiance qui a été mise en nous. Nous ne prétendons pas nous élever à la hauteur de cette tâche qui exige des révolutionnaires de notre siècle d'exceptionnelles facultés. Mais nous avons fait le serment de mettre toutes nos forces de travail, de dévouement, de volonté, au service de la révolution prolétarienne, — de lui tout sacrifier. Nous ferons le don total de nous-mêmes à l'idée que nous avons librement élue. Puisse seulement notre exemple, notre effort, susciter d'autres dévouements, d'autre sacrifices, puisse-t-il faire surgir de la masse anonyme des hommes dignes de le guider dans la lutte, des chefs qui sachent forger sa victoire ! L'œuvre à réaliser est immense et son envergure nous écrase, nous humilie. Nous ne pouvons pas ne pas lui être inférieurs. Mais le prolétariat recèle en lui les inépuisables forces qui triompheront de tous les obstacles, qui s'égaleront à l'œuvre grandiose. Douter de lui, de la richesse de ses ressources, de sa capacité créatrice, serait douter de la Révolution, du Communisme, — serait désespérer de l'humanité. Nous espérons. Laissant les morts ensevelir leurs morts, nous nous donnons à l'idée communiste libératrice. Puissions-nous, pour notre part très infime, qu'elle grandisse et conquière le monde.

VARINE.