L'automne chaud

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Manifestation d'ouvriers de Fiat en 1969
Entre la moitié des années 1950 et le début des années 1960, en moins de dix ans, la société italienne était passée d'une société mi-industrielle, mi-agricole, à une société industrielle évoluée. Cette période dite du « miracle économique » allait finalement déboucher sur cette véritable explosion sociale que fut l'automne chaud de 1969, et plus largement sur ce qu'on a appelé le « mai rampant » italien.

Les prémices[modifier]

Entre 1955 et 1960, plus de huit millions et demi de personnes émigrèrent du Sud au Nord et vers les grandes villes. Quelques faits survenus dans les années soixante indiquaient déjà que cette jeune classe ouvrière amenait un sang nouveau à l'ancienne, auparavant contrainte par le patronat, aidé du stalinisme, à reconstruire le pays dans le sang et les larmes au nom de l'unité nationale.

En juin 1962 à la Fiat de Turin, qui depuis des années n'avait plus vu de mouvement, une grève éclatait, entraînant des milliers de travailleurs pour le renouvellement de la convention collective. La direction de Fiat signa un accord bidon avec les syndicats UIL et Sida (un syndicat jaune patronal) et de plus proclama le lock-out. La réponse des travailleurs fut une manifestation devant le siège de l'UIL, piazza Statuto, qui fut pris d'assaut. Elle fut suivie de violents affrontements entre la police et des ouvriers de Fiat, en grande partie jeunes et d'origine méridionale, aidés d'autres travailleurs, eux aussi immigrés depuis peu dans la grande ville industrielle.

En 1966 durant une grève naquit le premier organisme ouvrier de base, le conseil d'usine de Siemens à Milan. Combattu par les syndicats, il disparut après la grève, mais cette première expérience démontrait que parmi les travailleurs existait une volonté de participer à la lutte en élisant leurs propres représentants, sans se fier aux bureaucrates syndicaux. Cela allait être explicite durant toute l'année 1968 chez Pirelli à Milan, avec la naissance du « comité unitaire de base », le CUB, qui déclarait désirer « la plus grande démocratie de base car tout doit être construit dans la lutte ».

En 1968 à Valdagno, petite ville de la Vénétie réactionnaire ayant toujours vécu autour de l'industrie textile Marzotto, la colère ouvrière éclata de façon imprévue. Parmi ces travailleurs du textile soumis à un paternalisme digne du XIXe siècle, un conflit sur les temps se transforma rapidement en une grève et une révolte. Le 19 avril, la population de la petite ville descendit dans la rue, affronta la police et alla jusqu'à jeter bas la statue de Gaetano Marzotto, fondateur de la dynastie patronale du lieu.

Le 2 décembre 1968 encore, à Avola en Sicile, la police tirait et tuait deux ouvriers agricoles en grève. Quelques mois après, le 9 avril, la même police tuait deux personnes à Battipaglia, en Campanie, au cours d'une manifestation contre des fermetures d'entreprises.

1969 et « l'automne chaud »[modifier]

Mais en ce printemps 1969 des luttes éclatent dans des centaines d'usines grandes et petites, sur les mêmes thèmes : pour l'égalité salariale et contre l'autoritarisme, voire la répression, régnant dans les entreprises.

À l'avant-garde on trouve les plus grandes usines, où leur nombre met les travailleurs en confiance. Fin juin une grève éclate chez Montedison à Porto Marghera, près de Venise, où, après la méfiance initiale, beaucoup de travailleurs accueillent favorablement les manifestations de solidarité des étudiants, que les syndicats accusent d'utiliser la grève à des fins politiques. La grande usine Fiat de Mirafiori à Turin, elle aussi, est en ébullition. Le 22 mars les ouvriers des presses décident l'auto-réduction de la production. Le 11 avril c'est la grève totale, les ouvriers sortant en rangs serrés des ateliers pour la première fois depuis vingt ans. Mais début juillet c'est une véritable bataille de rues qui se déroule.

Le 3 juillet, pour tenter de reprendre les choses en main, les syndicats proclament une grève générale contre les loyers trop chers. À Mirafiori la manifestation se transforme en une bataille avec la police, qui dure plus de dix heures. Aux travailleurs de Fiat s'associent les travailleurs des communes de la banlieue turinoise et les habitants du quartier. Les affrontements ne finissent qu'au coeur de la nuit.

L'automne coïncide avec le renouveau de nombreuses conventions collectives et les directions syndicales sont dans une situation délicate, risquant d'être débordées par les luttes spontanées des travailleurs. À la longue cependant, elles réussiront à canaliser les luttes dans la « bataille pour les réformes », à leur profit et à celui des partis réformistes. Les succès électoraux du Parti Communiste Italien dans les années soixante-dix vont ainsi être le reflet de la vague ouvrière née lors de « l'automne chaud ».

La reprise du travail après la pause estivale coïncide avec la reprise des grèves. Le 2 septembre une grève bloque Pirelli à Milan. Le même jour, à la Fiat de Turin, une grève de deux heures proclamée par les syndicats est prolongée par des centaines de travailleurs de la chaîne de montage, bloquant celle-ci en amont et en aval. En peu de temps, 30 000 travailleurs sont renvoyés chez eux : c'est une tactique de la direction pour les dresser les uns contre les autres alors que, les vacances à peine finies, ils ont bien peu d'argent devant eux. La bureaucratie syndicale reprend la situation en main, réussissant à obtenir de Fiat le retrait de cette suspension et à isoler, selon ses mots, la « minorité d'ouvriers extrémistes qui, en bloquant la chaîne de montage, font du tort à tous les travailleurs ».

Le renouvellement des conventions collectives concerne dans le pays des milliers d'entreprises. Le 6 septembre, ce sont les ouvriers métallurgistes, de la chimie et du bâtiment qui sont en grève, le 11 septembre de nouveau les métallos. Le 16 septembre, ce sont les ouvriers de la chimie et du ciment et les métallos des industries à participation d'État. Le 17 septembre, c'est encore le bâtiment, et de nouveau les métallurgistes du secteur d'État le 19 septembre. Le 24 septembre, la direction de Pirelli lock-oute, entraînant les jours suivants une grève générale à Milan, qui la contraint à faire marche arrière. Le 8 octobre, Fiat Mirafiori est en grève. Le 9 octobre, c'est la grève générale dans le Frioul. En même temps à Gênes, un des pôles sidérurgiques italiens, des dizaines de milliers de métallurgistes en grève défilent dans la ville. Les grèves se succèdent, non seulement à Milan et à Turin mais aussi dans cent autres villes, à Rome, à Piombino, à Marina di Pisa, à L'Aquila, à Naples où le 16 octobre 40 000 métallurgistes font grève. Le 17 octobre, c'est une grève générale nationale à laquelle participent des millions de travailleurs.

En novembre et décembre, les syndicats réussiront à faire approuver les conventions collectives secteur par secteur, émiettant ainsi le mouvement. C'est presque à Noël, le 21 décembre, dans un climat politique désormais profondément modifié par l'attentat de la Banque de l'Agriculture quelques jours plus tôt, que la signature de la convention de la métallurgie met fin à « l'automne chaud ».

La campagne contre les « extrémistes »[modifier]

À partir de novembre la bourgeoisie, d'abord surprise et effrayée par l'intensité des luttes ouvrières, commence à orchestrer une campagne de presse contre les « extrémistes ». La première occasion en est les événements du 19 novembre à Milan, quand des affrontements entre manifestants et policiers aboutissent à la mort de l'agent Annarumma, frappé à la tête par un tube d'acier selon l'enquête officielle. L'attentat à la Banque de l'Agriculture de Milan le 12 décembre, dû en fait à l'extrême droite, exaspère encore la campagne de presse. Les anarchistes en sont accusés. L'un d'entre eux, Pietro Valpreda, est accusé d'en être l'exécuteur matériel tandis qu'un autre, le cheminot Giuseppe Pinelli, meurt, sans doute poussé d'une fenêtre de l'immeuble de la police de Milan.

Après « l'automne chaud », le niveau de l'affrontement de classe allait encore rester élevé. Les résultats obtenus furent des améliorations de salaires et d'horaires, un notable progrès en matière de possibilités politiques et syndicales avec la fin, au moins pour quelque temps, de l'autoritarisme patronal sans pitié qui avait régné depuis les années 1950 dans toutes les usines. Le résultat aurait pu être encore plus consistant, si la direction syndicale n'avait pas été aux mains des bureaucrates réformistes.

Sans doute, les luttes de 1969 ne sortirent jamais des rails de la revendication économique. Il n'y eut pas de situation « pré-révolutionnaire » comme beaucoup à gauche l'affirmèrent, pris par l'enthousiasme de la lutte, et bien que le slogan « Pouvoir ouvrier » ait été hurlé dans les manifestations par les ouvriers les plus radicaux et par les étudiants. En revanche, ces luttes auraient pu être l'occasion d'avancer vraiment vers l'implantation, dans la classe ouvrière, d'un véritable parti révolutionnaire.

Ce ne fut finalement pas le cas et, à quarante ans de l'expérience de « l'automne chaud », le problème reste posé.

Notes et références[modifier]