Insurrection de février

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Du 12 au 16 février 1934, en Autriche, des membres de la milice du Parti social-démocrate et d'autres travailleurs se lançaient dans un combat pour défendre leurs libertés et tenter d'empêcher la consolidation de la dictature. Pour la classe ouvrière autrichienne, les combats de février 1934 allaient être la dernière tentative d'arrêter la marche au fascisme. La victoire de celui-ci porta un coup très dur au mouvement ouvrier autrichien, qui fut un des plus puissants d'Europe.

Contexte[modifier]

La crise économique mondiale qui avait éclaté fin 1929 toucha profondément l'Autriche à partir de 1931. Cela se traduisit par l'effondrement de l'économie et la faillite de la plus grande banque du pays, le Creditanstalt. Les classes laborieuses en furent les principales victimes, avec la hausse du chômage, les baisses de salaire, les licenciements de fonctionnaires, la réduction des allocations de chômage, l'augmentation des taxes. Le mouvement ouvrier était visé. Élu chancelier en mai 1932, Dollfuss, le leader du Parti chrétien-social de droite, ne cachait pas ses sympathies pour Mussolini et son régime. En mars 1933, juste après la prise de pouvoir par Hitler en Allemagne, il décréta la dissolution du Parlement et annonça la création d'un nouvel « État corporatif ». Au cours des semaines et des mois qui suivirent, il interdisait les manifestations de travailleurs, dissolvait le Republikanischer Schutzbund (la Ligue républicaine de protection), la milice socialiste créée pour se protéger des attaques de l'extrême droite, interdisait le Parti communiste et rétablissait la peine de mort. Les perquisitions se multiplièrent dans les locaux sociaux-démocrates et de nombreux militants furent arrêtés.

Des combattants héroïques[modifier]

Le 10 février 1934, Seitz, président du Parti social-démocrate, était relevé de ses fonctions de maire de Vienne. Une fois encore, la direction du parti ne bougea pas, mais la réaction vint des responsables locaux de la ville de Linz. Le 11 février, ils annoncèrent que, si l'armée venait perquisitionner leurs locaux, ils se défendraient les armes à la main. Le 12 au matin, une quarantaine de membres du Schutzbund s'opposèrent ainsi à la police venue investir le quartier général du Parti social-démocrate de Haute-Autriche. Puis c'est à reculons, avec une seule voix de majorité, que dans la matinée du 12 février la direction nationale du parti lança enfin un appel à la grève générale et à la mobilisation du Schutzbund, comme le lui demandait un message envoyé par les insurgés de Linz. Parallèlement, elle tentait une ultime concertation avec le président chrétien-social du Land de Vienne... pour lui proposer d'entrer dans un gouvernement de coalition sous sa direction !

Dans ce contexte, la classe ouvrière, à laquelle on avait tellement demandé d'attendre, n'entra dans la grève qu'en ordre dispersé. De nombreux travailleurs, démoralisés par le fait que le parti se soit refusé à toute lutte contre les mesures anti-ouvrières prises depuis 1931, n'y croyaient plus. Les troupes du Schutzbund qui se mobilisèrent furent cantonnées dans leurs quartiers, à attendre l'offensive des troupes gouvernementales. Cela laissa le temps à l'adversaire de prendre position dans la plupart des points stratégiques et de les rendre imprenables. Pourtant, un rapport gouvernemental admit plus tard que « les premières heures de l'après-midi jusqu'à environ 14 h 30 avaient représenté une certaine période de faiblesse ». Si, comme c'était prévu, le Schutzbund avait à ce moment-là occupé les ponts, les gares, les postes de police, les centres de communication, etc., le rapport de force militaire aurait été différent et un succès encore possible.

L'armée se lança alors à l'assaut des quartiers ouvriers de Vienne. Les travailleurs et les militants se défendirent avec courage, immeuble par immeuble, au point que le gouvernement décida d'avoir recours à l'artillerie. Des combats aussi violents se déroulèrent à Graz, à Steyr et dans de nombreuses villes industrielles. L'armée, appuyée par la Heimwehr (la Garde locale), la milice d'extrême droite créée à partir des restes de l'ancienne armée impériale, mit quatre jours à venir à bout de l'insurrection. Le nombre des morts du côté des combattants du Schutzbund et de la population ouvrière s'éleva à plusieurs centaines. De nombreux militants socialistes furent traînés en cour martiale, neuf d'entre eux condamnés à mort et exécutés.

La voie était ouverte à une évolution encore plus dictatoriale du régime. Le Parti social-démocrate fut dissous et ses militants pourchassés. Dollfuss lui-même fut assassiné quelques mois plus tard par un militant fasciste. En 1938, un régime nazi fut instauré à la faveur de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne hitlérienne.

Le drame du prolétariat autrichien[modifier]

Cette défaite tragique s'inscrivait en fait dans la suite des reculades et trahisons de la social-démocratie autrichienne depuis la fin de la guerre, malgré une utilisation abondante, sous l'étiquette d'austro-marxisme, de phrases « révolutionnaires ». « L'austro-marxisme est une théorie érudite et maniérée de la passivité et de la capitulation », écrivait en 1921 Trotsky, qui avait vécu en Autriche entre 1907 et 1914 et avait eu l'occasion de le connaître de l'intérieur.

Le Parti ouvrier social-démocrate autrichien était devenu, au lendemain de la guerre, le plus puissant d'Europe, eu égard à la population du pays. Mais en 1919, alors que l'écroulement de la dynastie des Habsbourg avait ouvert une situation révolutionnaire, la social-démocratie utilisa sa force considérable pour sauver l'ordre bourgeois. Voici comment Otto Bauer, un des principaux dirigeants du parti, assuma par la suite cette politique : «Dans ces journées où toutes les autorités surannées s'écroulaient, celle de la social-démocratie était plus forte que jamais. C'était elle, et elle seule, qui pouvait encore discipliner ces foules de prolétaires armés qui se rassemblaient dans les casernes, les mettre sous sa direction, les remplir de son idéologie et les empêcher par là de faire abus de leurs armes. »

En cette même année 1919, les soviets hongrois aux prises avec l'agression des armées impérialistes demandèrent de l'aide. Les sociaux-démocrates autrichiens, au nom de la neutralité, refusèrent de les aider non seulement militairement mais même en leur fournissant des vivres. En Autriche, les conseils ouvriers furent transformés en un gigantesque appareil bureaucratique. Le Parti social-démocrate se lança, à Vienne, dans une politique de réformes sociales avancées pour l'époque, avec la construction de logements sociaux de qualité et bon marché et le développement d'un réseau d'assistance sociale, de santé et de loisirs. Ces réalisations, entrées dans l'histoire sous le nom de Vienne la Rouge, renforcèrent son crédit et purent faire illusion un temps... avant que l'Autriche ne soit rattrapée par la crise du capitalisme.

En juillet 1927, à l'occasion d'une manifestation spontanée qui protestait contre le non-lieu accordé à deux fascistes qui avaient assassiné des manifestants ouvriers, la foule en colère attaqua le Palais de Justice de Vienne et y mit le feu. Le gouvernement fit alors tirer sur les manifestants, dont 89 tombèrent sous les balles de la police et 1 600 autres furent blessés. Le parti s'opposa avec énergie aux travailleurs qui demandaient des armes pour se défendre et le Schutzbund fut immobilisé, voire utilisé dans le but de contrôler et de freiner la protestation des masses.

En 1930, le Parti social-démocrate représentait encore 41 % de l'électorat et comptait 600 000 membres. Mais le 15 mars 1933, lorsqu'après avoir brisé une grève des cheminots Dollfuss suspendit le Parlement, il resta sans réaction. Otto Bauer l'expliquera plus tard : « Nous aurions pu riposter le 15 mars en appelant à une grève générale. Jamais les conditions de succès n'avaient été meilleures. Les masses des travailleurs attendaient notre signal. (...) Mais nous avons reculé, en plein désarroi, devant le combat (...). La guerre a éclaté néanmoins onze mois plus tard, mais dans des conditions plus défavorables pour nous. » On ne peut mieux exprimer combien la classe ouvrière et les combattants de février 1934 étaient loin d'avoir la direction qu'ils méritaient.

Bibliographie[modifier]

  • (de) Erika Weinzierl: Der Februar 1934 und die Folgen für Österreich. Picus Verlag, Wien 1994, (ISBN 3-85452-331-9).
  • (de) Irene Etzersdorfer / Hans Schafranek (Hrsg.): Der Februar 1934 in Wien. Erzählte Geschichte. Verlag Autorenkollektiv. Wien 1984, (ISBN 3-85442-030-7).
  • (de) Hans Schafranek, "Die Führung waren wir selber" — Militanz und Resignation im Februar 1934 am Beispiel Kaisermühlen, in: Helmut Konrad/Wolfgang Maderthaner (Hrsg.), Neuere Studien zur Arbeitergeschichte, Bd.II: Beiträge zur politischen Geschichte, Wien 1984, S.439–69.
  • (de) Stephan Neuhäuser (Hrsg.): “Wir werden ganze Arbeit leisten“ — Der austrofaschistische Staatsstreich 1934. Books on Demand, Norderstedt 2004, (ISBN 3-8334-0873-1).
  • (de) Emmerich Tálos, Wolfgang Neugebauer (Hrsg.): Austrofaschismus. Politik, Ökonomie, Kultur. 1933–1938. 5. Auflage. Lit, Wien 2005, (ISBN 3-8258-7712-4).
  • (de) Robert Streibel: Februar in der Provinz. Eine Spurensicherung zum 12. Februar 1934 in Niederösterreich, Grünbach Edition Geschichte der Heimat 1994, (ISBN 3-900943-20-6).
  • (de) Eberhard Strohal, Die Erste Republik (series title: kurz & bündig). Vienna: hpt-Verlag, 1988.