Interpellation

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L'interpellation est en politique un moyen de pousser d'autres organisations à se mobiliser sur une revendication donnée, ou de faire la démonstration aux yeux des masses que ces organisations ne défendent pas réellement cette revendication.

Généralités

L'interpellation est un des moyens qui vont avec le front unique, c'est-à-dire avec la recherche de l'unité sur des objectifs de lutte communs. Par exemple si de nombreux travailleur-se-s sont organisés ou sympathisants d'un parti réformiste, il est souvent nécessaire pour les révolutionnaires de chercher à organiser des luttes communes, malgré le désaccord stratégique réformisme / révolution. Cela est utile parce que c'est dans les luttes que la conscience de classe progresse le plus à une échelle de masse. C'est également dans les luttes que les différences entre des organisations révolutionnaires et celles qui respectent fondamentalement l'ordre bourgeois apparaissent le plus.

Or, les partis réformistes et les directions syndicales, par électoralisme et par bureaucratisme, ont tendance à refuser de s'engager dans des luttes décidées, à préférer le « dialogue social », ou à persuader que le principal est d'attendre les prochaines élections pour voter pour eux. Mais il arrive fréquemment que la base de ces organisations soit plus combative, parce qu'elle supporte plus difficilement de temporiser alors qu'elle est directement affectée par la lutte de classe que mènent les gouvernants. Quand la colère est forte, les révolutionnaires peuvent avoir intérêt à interpeller publiquement ces organisations, en leur proposant de lutter ensemble dès maintenant. Si cela répond à une attente, il est possible que la base de ces organisations fasse suffisamment pression pour la direction se sente obligée d'agir. Si l'attente existe mais que la pression n'a pas été assez forte, l'interpellation aura tout de même été utile pour montrer à certains secteurs que seuls les révolutionnaires sont réellement combatifs.

Par ailleurs, il y a souvent une aspiration à l'unité parmi les travailleur-se-s, qui regrettent l'existence de tant de partis ouvriers distincts, surtout s'ils n'en comprennent pas les divergences. Interpeller les organisations pour leur proposer un front uni est un moyen pour les révolutionnaires de montrer qu'ils cherchent à réaliser l'unité d'action.

Les erreurs courantes

Lancer des interpellations qui n'ont absolument aucune chance d'aboutir n'a pas beaucoup d'intêret. Si même la base de l'organisation interpellée n'est pas sensible au mot d'ordre qui est mis en avant, c'est soit que le mot d'ordre est gauchiste (pas nécessairement faux, mais qui reste de l'ordre de la propagande révolutionnaire), soit que l'organisation en question est trop à droite, et que ceux qu'elle organise ne sont pas gagnables à court terme.

Par exemple, en général la plupart des membres d'une organisation réformiste, même s'ils sont plus à gauche que leur direction, ne sont pas convaincus des idées révolutionnaires. Interpeller leur organisation pour leur demander d'appliquer un programme révolutionnaire n'a souvent pas d'intérêt, sauf en période révolutionnaire où la base devient sensible à ce discours. Cela n'a pas non plus d'effet pour faire la moindre démonstration.

Lancer des interpellations à des organisations trop à droite, ou à un gouvernement bourgeois, peut être néfaste si cela véhicule plus d'illusions (laisser penser que les bourgeois n'auraient qu'à être convaincus pour aider les travailleur-se-s) que cela ne fait progresser la conscience.

Exemples historiques

Révolution russe de 1917

Après la révolution de Février se forment deux sources de pouvoir distinctes : les soviets et le gouvernement provisoire (avec ses relais locaux). Les socialistes réformistes (menchéviks et SR) font alors tout pour calmer les ouvriers, paysans et soldats, et canaliser les soviets dans un soutien au gouvernement bourgeois. Ils finissent même par former une coalition gouvernementale avec le parti KD (bourgeois). Quand Lénine arrive en avril, il revendique « tout le pouvoir aux soviets ». Les bolchéviks reprennent ce mot d'ordre, mais ils sont minoritaires dans les soviets. En plus de tenter de convaincre les masses de les rejoindre (ce qu'ils arriveront peu à peu à faire), ils interpellent constamment les autres socialistes. En juin notamment, ils font de l'agitation sur des mots d'ordre intermédiaires : « démission des ministres bourgeois », « socialistes, prenez le pouvoir sans la bourgeoisie ». Un gouvernement uniquement composé de socialistes n'aurait pas été la même chose que le pouvoir des soviets, mais cela aurait constitué un pas en avant considérable dans cette direction. Les socialistes n'auraient plus été en mesure de justifier autant d'attente dans la satisfaction des revendications populaires.

Après les journées de juillet (manifestations quasi-insurrectionnelles dans lesquelles de nombreux bolchéviks sont impliquées), le gouvernement réprime durement le parti bolchévik, et les dirigeants socialistes des soviets le cautionnent. La réaction relève la tête (parti KD mais aussi les monarchistes cachés derrière lui), et reprend de plus en plus de terrain qu'elle avait dû céder aux soviets. L'affaiblissement de l'aile révolutionnaire affaiblit les soviets, et la dualité de pouvoir disparaît presque. Dans ces conditions, Lénine considère que les soviets aux mains des réformistes cessent d'être des organes de la révolution, et que les masses vont passer par d'autres canaux. Il envisage une insurrection organisée par les bolchéviks et les comités d'usines (où ils sont hégémoniques).

Mais au moment de la tentative de putsch de Kornilov (fin août), les soviets se remobilisent très fortement et prennent la direction du sursaut populaire qui met en déroute le général réactionnaire. Et dans ce mouvement, les bolchéviks apparaissent nettement comme ceux qui sont à la tête du mouvement, et reviennent en force. Dans les rangs des menchéviks et des SR apparaît un vent de contestation (environ 40%) contre Kerenski et contre la politique de coalition qui n'a conduit qu'au retour de la contre-révolution. Les Comités révolutionnaires nés de la lutte contre Kornilov résistaient à l'ordre du gouvernement de se dissoudre...

Lénine remet alors au centre le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets », et propose d'interpeller avec insistance les socialistes : prenez le pouvoir sans la bourgeoisie, qu'on s'en remette au congrès des soviets (qui devait bientôt être convoqué), et les bolchéviks se limiteront à la démocratie soviétique (les partis majoritaires au soviet forment le gouvernement). Quand il apprend le 3 septembre que la politique conciliatrice se poursuit encore (création du Directoire, tentatives à tout prix des socialistes pour former une nouvelle coalition avec des bourgeois n'appartenant pas aux KD...) il ajoute un post-scriptum pessimiste à la lettre qu'il venait d'écrire.[1] Mais il maintiendra néanmoins sa proposition jusqu'à la Conférence démocratique[2][3] (14 septembre), répétant aux modérés que c'est la seule voie de développement pacifique de la révolution[4], la seule voie pour éviter la guerre civile.

Lors de sa réunion du 13 septembre, le Comité central assigna à Trotsky, Kamenev, Staline, Milioutine et Rykov la tâche de rédiger une plateforme à présenter à la conférence sur cette ligne d'interpellation. Cependant, alors que Lénine préconisaient que les bolchéviks restent en dehors de cet éventuel gouvernement socialiste, la plateforme n'excluait pas une participation des bolchéviks. Il y avait en réalité des visions différentes parmi le Comité central : pour Trotsky (comme Lénine), cette tactique était une transition vers la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre, pour Kamenev cela devait être durable, car il n'était toujours pas convaincu par les thèses d'avril. Une frange à la gauche du parti trouve le tournant de Lénine trop opportuniste[5].

Après quoi, vu la fin de non recevoir des conciliateurs qui font à nouveau une coalition, et vu la majorité obtenue dans les principaux soviets, il soutient que les bolchéviks doivent immédiatement passer à l'insurrection.

Notes et sources

  1. Lénine, Au sujet des compromis, rédigé du 1er au 3 septembre 1917
  2. Lénine, Les tâches de la révolution, rédigé autour du 6 septembre 1917
  3. Lénine, Une des questions fondamentales de la révolution, rédigé autour du 7 septembre 1917
  4. Lénine, La révolution russe et la guerre civile, 9 septembre 1917
  5. Alexander Rabinowitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd, Paris, La Fabrique, 2016