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Le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets ! » fut central dans la propagande puis dans l'agitation du parti bolchévik en 1917.

Historique

Février-mars

Après la révolution de Février se forment deux sources de pouvoir distinctes : les soviets et le gouvernement provisoire (avec ses relais locaux). Les socialistes réformistes (menchéviks et SR) font alors tout pour calmer les ouvriers, paysans et soldats, et canaliser les soviets dans un soutien au gouvernement bourgeois. Ils finissent même par former une coalition gouvernementale avec le parti KD (bourgeois). Le parti bolchévik, sous la direction de Staline et de Kamenev, est plus critique du gouvernement, mais il est au fond sur la même ligne. Il envisage même à ce moment de fusionner avec les menchéviks. Les bolchéviks étaient convaincus d'être fidèles à la ligne qu'ils avaient depuis 1905, celle de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » : la révolution est une révolution bourgeoise, mais son fer de lance doit être l'alliance ouvrière-paysanne, pas la bourgeoisie modérée. Les soviets, qui représentent les ouvriers et les paysans, doivent donc faire pression pour s'assurer que le gouvernement mène la révolution démocratique à bien, mais il n'y a pas de tâches « socialistes ».

Avril

Quand Lénine arrive en avril, il critique radicalement la ligne bolchévique, et propose un tournant radical dans ses thèses d'avril. Il revendique « tout le pouvoir aux soviets ». Dans certains cas il insiste sur l'idée de rupture avec les vieux mots d'ordres périmés, dans d'autres cas il explique que ce sont les soviets et non le gouvernement qui représentant la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ». Les thèses d'avril sont aussi le fruit de réflexions que Lénine a menées pendant la guerre, et qu'il formalisera dans L'Etat et la révolution. Il affirme notamment que les soviets représentent un Etat « d'un type nouveau », du type « de la Commune de Paris ».

Lénine est d'abord en minorité dans son parti et surtout dans le Comité central, mais il parvient bientôt à faire basculer la ligne, en s'appuyant sur la base ouvrière du parti. Les bolchéviks reprennent le mot d'ordre du « pouvoir aux soviets », mais ils sont minoritaires dans les soviets.

Mai-juin

En plus de tenter de convaincre les masses de les rejoindre (ce qu'ils arriveront peu à peu à faire), ils interpellent constamment les autres socialistes. En juin notamment, ils font de l'agitation sur des mots d'ordre intermédiaires : « démission des ministres bourgeois », « socialistes, prenez le pouvoir sans la bourgeoisie ». Un gouvernement uniquement composé de socialistes n'aurait pas été la même chose que le pouvoir des soviets, mais cela aurait constitué un pas en avant considérable dans cette direction. Les socialistes n'auraient plus été en mesure de justifier autant d'attente dans la satisfaction des revendications populaires.

Juillet

Après les journées de juillet (manifestations quasi-insurrectionnelles dans lesquelles de nombreux bolchéviks sont impliquées), le gouvernement réprime durement le parti bolchévik, et les dirigeants socialistes des soviets le cautionnent. La réaction relève la tête (parti KD mais aussi les monarchistes cachés derrière lui), et reprend de plus en plus de terrain qu'elle avait dû céder aux soviets. L'affaiblissement de l'aile révolutionnaire affaiblit les soviets, et la dualité de pouvoir disparaît presque. Dans ces conditions, Lénine considère que les soviets aux mains des réformistes cessent d'être des organes de la révolution, et que les masses vont passer par d'autres canaux. Il envisage une insurrection organisée par les bolchéviks et les comités d'usines (où ils sont hégémoniques).

Août-septembre

Mais au moment de la tentative de putsch de Kornilov (fin août), les soviets se remobilisent très fortement et prennent la direction du sursaut populaire qui met en déroute le général réactionnaire. Et dans ce mouvement, les bolchéviks apparaissent nettement comme ceux qui sont à la tête du mouvement, et reviennent en force. Dans les rangs des menchéviks et des SR apparaît un vent de contestation (environ 40%) contre Kerenski et contre la politique de coalition qui n'a conduit qu'au retour de la contre-révolution. Les Comités révolutionnaires nés de la lutte contre Kornilov résistaient à l'ordre du gouvernement de se dissoudre...

Lénine remet alors au centre le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets », et propose d'interpeller avec insistance les socialistes : prenez le pouvoir sans la bourgeoisie, qu'on s'en remette au congrès des soviets (qui devait bientôt être convoqué), et les bolchéviks se limiteront à la démocratie soviétique (les partis majoritaires au soviet forment le gouvernement). Quand il apprend le 3 septembre que la politique conciliatrice se poursuit encore (création du Directoire, tentatives à tout prix des socialistes pour former une nouvelle coalition avec des bourgeois n'appartenant pas aux KD...) il ajoute un post-scriptum pessimiste à sa lettre.[1] Mais il maintiendra néanmoins sa proposition jusqu'à la Conférence démocratique[2][3] (12 septembre). Il répétait aux modérés que c'est la seule voie de développement pacifique de la révolution[4], la seule voie pour éviter la guerre civile :

« Seul le pouvoir des soviets pourrait être stable ; seul il ne pourrait être renversé, même aux heures les plus agitées de la plus orageuse des révolutions ; seul ce pouvoir pourrait assurer le développement large et continu de la révolution, la lutte pacifique des partis au sein des soviets.  »[3]

Lénine fait aussi la précision suivante qui reflète ses réflexions sur l'Etat ouvrier :

« Mais le mot d’ordre « Le pouvoir aux soviets » est très fréquemment, sinon dans la plupart des cas, compris de façon absolument fausse, dans le sens de « ministère formé par les partis qui ont la majorité dans les soviets » […]. « Le pouvoir aux soviets », cela signifie une refonte radicale de tout l’ancien appareil d’État, appareil bureaucratique qui entrave toute initiative démocratique ; la suppression de cet appareil et son remplacement par un appareil nouveau, populaire, authentiquement démocratique, celui des soviets, c’est-à-dire de la majorité organisée et armée du peuple, des ouvriers, des soldats et des paysans ; la faculté donnée à la majorité du peuple de faire preuve d’initiative et d’indépendance non seulement pour l’élection des députés, mais encore dans l’administration de l’État, dans l’application de réformes et de transformations sociales. »[3]

Les bolchéviks défendent cette ligne dans la conférence, mais il y avait en réalité des visions différentes parmi le Comité central : pour Trotsky (comme Lénine), cette tactique était une transition vers la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre, pour Kamenev cela devait être durable, car il n'était toujours pas convaincu par les thèses d'avril. Une frange à la gauche du parti trouve le tournant de Lénine trop opportuniste[5].

Après quoi, vu la fin de non recevoir des conciliateurs qui font à nouveau une coalition, et vu la majorité obtenue dans les principaux soviets, il soutient que les bolchéviks doivent immédiatement passer à l'insurrection.

Notes

  1. Lénine, Au sujet des compromis, rédigé du 1er au 3 septembre 1917
  2. Lénine, Les tâches de la révolution, rédigé autour du 6 septembre 1917
  3. 3,0, 3,1 et 3,2 Lénine, Une des questions fondamentales de la révolution, rédigé autour du 7 septembre 1917
  4. Lénine, La révolution russe et la guerre civile, 9 septembre 1917
  5. Alexander Rabinowitch, Les bolcheviks prennent le pouvoir. La révolution de 1917 à Petrograd, Paris, La Fabrique, 2016