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Vladimir Ilitch Lénine (Liadov)
| Auteur·e(s) | Martyn Liadov |
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| Écriture | 1924 |
Le mot « grand », si fréquemment employé ces derniers temps, semble mal s’accorder avec le nom de Lénine. Il sonne faux si l’on évoque ces « grands » : Pierre Ier, Catherine, Frédéric II et autres héros de pacotille. Il sonne particulièrement faux pour ceux qui ont connu personnellement Ilitch, travaillé à ses côtés. Pour eux, Ilitch, si simple, si accessible, si cher, était avant tout un homme au sens le plus noble du terme. Quiconque s’entretenait avec lui – ouvrier modeste, paysan, militant ordinaire ou cadre responsable – oubliait aussitôt l’abïôme qui le séparait de ce mortel avec lequel il conversait. Chacun pouvait lui parler librement, sans subir le poids d’un « personnage important ». Il savait écouter tout le monde et, avec une discrétion parfaite, amener son interlocuteur à penser comme il le souhaitait.
Je me souviens de ma première conversation sérieuse avec lui. En 1903, simple militant, je me rendis pour la première fois à l’étranger pour le IIe congrès de notre parti. J’apportais les directives de l’organisation de Saratov, qui m’avait délégué. Celle-ci avait déjà adopté entièrement la position de l’Iskra , mais m’avait chargé d’exhorter la rédaction à éviter désormais le ton polémique acerbe qui caractérisait ses articles. Deux mois avant le congrès, je rencontrai Ilitch. Auparavant, j’avais discuté de cette question avec Martov, Zassoulitch et Plékhanov. Ils n’avaient pas réussi à me convaincre. Martov et Zassoulitch, avec qui j’eus de longs échanges, parlaient abondamment mais sans persuasion. Plékhanov me reçut dans toute sa grandeur de général en chef, et toute envie de dialogue franc s’évanouit en moi. Ilitch m’écouta attentivement, puis s’enquit en détail de la situation de l’organisation, du travail à Saratov, de l’état d’esprit des ouvriers et paysans, de l’activité des socialistes-révolutionnaires qui commençaient alors à s’implanter dans la région.
Dès ses premiers mots, ses premières questions, on avait envie de tout lui confier. Il écoutait avec une telle attention, posait des questions si pertinentes, évitant d’abord soigneusement le litige sur le ton polémique de l’Iskra . Puis il se mit à raconter lui-même les affaires des émigrés, les relations au sein de la rédaction de l’Iskra . AÀ la fin de notre entretien, une évidence s’imposait à moi : le « ton polémique » de l’Iskra en était l’arme principale, sa force vitale ; en le contestant, nous avions sur place totalement méconnu la véritable position du marxisme révolutionnaire qu’elle incarnait, ignoré toute sa tactique.
Cette conclusion, ce n’est pas Ilitch qui la formula ; ce fut moi-même après avoir parlé avec lui. Il m’avait précisément contraint à l’élaborer. En le quittant, j’étais fermement convaincu que notre parti renaissant possédait un dirigeant sur lequel on pouvait entièrement compter, auquel on pouvait se fier absolument, et suivre sans réserve.
Chaque ouvrier, chaque militant ayant eu la chance de s’entretenir avec Ilitch en tirait la même conclusion. Il n’écrasait pas par son prestige. Il amenait chacun, insensiblement, à parvenir aux conclusions qu’il souhaitait.
Ilitch faisait preuve d’une remarquable tactique envers ceux qu’il jugeait nécessaires de convaincre. Envers les ennemis du parti, de la révolution, il se montrait impitoyable. Il l’était tout autant envers les camarades persistant dans des erreurs menaçant la cause.
Je voudrais évoquer Ilitch en tant qu’homme, mais il est difficile, impossible même, d’isoler sa vie privée. Elle n’existait pas. Il vivait entièrement en homme public. Il serait étrange, par exemple, de chercher des relations « purement personnelles » entre Ilitch, son épouse Nadejda Konstantinovna et sa sœur Maria Ilinitchna. Sans doute existaient-elles dans l’intimité. Ilitch était un être tendre. Mais même pour ses proches, Nadejda Konstantinovna n’apparaissait jamais comme « l’épouse », mais toujours comme la collaboratrice immédiate de Vladimir Ilitch dans toutes ses tâches. Qui était le plus proche d’Ilitch ? Seulement ceux dont le parti, la cause avaient le plus besoin. Peut-être préférait-il tel camarade à tel autre, mais personne ne le ressentait. Ilitch chérissait quiconque servait le parti. Si le lendemain, un camarade se révélait inadapté ou nuisible, toute relation cessait : Ilitch devenait implacable. Lénine, par exemple, était très lié à A. A. Bogdanov. Entre 1904 et 1907, il le portait aux nues et le traitait avec une grande humanité. Mais dès que la tactique de Bogdanov lui parut néfaste, il le combattit avec toute sa rigueur et son intransigeance : Bogdanov, en tant que proche, cessa d’exister. Ilitch éprouvait indéniablement de l’affection pour Plékhanov. Il me sembla parfois qu’il le vénérait. Il hésita longuement avant de rompre définitivement avec lui en 1904, doutant de pouvoir mener la faction bolchevique face à l’opposition menchevique de Plékhanov. Mais une fois décidé, après avoir pesé les forces rassemblées autour de lui, il passa à l’attaque : Plékhanov, en tant que proche, disparut à ses yeux.
Ilitch restait inflexible dans l’exécution de ses décisions. Pour ceux qui ne le connaissaient pas intimement, il paraissait un homme sans cœur, sans pitié, dénué de sentimentalité. Pourtant, je me souviens d’Ilitch lors d’une représentation de Sarah Bernhardt à Genève (fin 1904). Assis côte à côte dans une loge, je fus stupéfait de le voir essuyer furtivement une larme. Ce prétendu cruel pleurait sur La Dame aux camélias .
Quiconque observa Lénine jouant avec des enfants ne croira jamais à son absence de cœur. Peu, hormis les âmes les plus généreuses, savent conquérir si vite leur sympathie, leur faire oublier qu’ils ont affaire à un adulte sérieux. Combien de fois, à Genève, on regretta qu’il n’eût pas d’enfants. Je vis dans le gouvernement de Nijni Novgorod un paysan avec lequel Lénine s’était entretenu une heure durant de sujets quotidiens. Cet homme pleurait chaque fois qu’il évoquait cet échange. Ce qui l’avait le plus frappé : lui, obscur, inculte, balbutiant, avait pu tant dire à Ilitch – et Lénine l’avait compris.
Simple avec tous, sensible, infiniment bon, mais inflexible, intolérant, impitoyable envers lui-même et les autres dès qu’il s’agissait du parti ou de la révolution – c’est ainsi qu’Ilitch demeure dans la mémoire de ceux qui l’ont connu. Je me souviens de son discours à Genève peu après la scission, lors d’une réunion commémorant la Commune. AÀ mes côtés, Vera Zassoulitch, qui le haïïssait pour la scission, l’écoutait fascinée : « C’est un vrai chef, il peut mener les foules. » Je me souviens de lui en 1906, à Pétersbourg, lors d’un meeting dans la maison Panina. Inconnu de la majorité des ouvriers présents, il prit la parole sous le pseudonyme de Karpov. Dès ses premiers mots, il captiva l’auditoire. Après son discours, les ouvriers répétaient unanimement : « Voilà celui qu’on peut et doit suivre. Il a dit ce que nous pensions sans pouvoir l’exprimer. »
Cette force irradiait de tout son être. Sa grandeur résidait précisément dans cette absorption de l’instinct de classe prolétarien, des aspirations des opprimés, qu’il sut transformer en doctrine révolutionnaire cohérente. Dans toute son œuvre transparaïôt non un savoir livresque, mais une compréhension géniale de la vie dans sa dialectique complexe. Nombre de marxistes érudits maïôtrisaient la théorie mieux que lui. Aucun ne sut autant incarner le marxisme dans la pratique, en saisir l’essence révolutionnaire, fusionner théorie et action.
Aujourd’hui, en évoquant Ilitch, une conviction s’impose : il ne pouvait mourir. Son corps est mort, nous l’enterrerons – mais lui n’était pas un homme comme nous. Il incarnait la classe ouvrière entière, la révolution prolétarienne mondiale, qui ne saurait périr. Lénine est grand précisément pour avoir créé le léninisme, qu’il légua intégralement au prolétariat. Son action de trente ans fut le marxisme révolutionnaire vivant dans la chair de la classe ouvrière. Cette œuvre est immortelle.