Vive la lutte !

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 16 janvier 1917


Novy Mir, No. 996, 16 janvier 1917.
Publié dans La Guerre et la Révolution. Tome 2. Paris 1974, pp. 243-244
Recueil(s): Novy Mir
Mots-clés : Exil


A Barcelone, les portes de l’Europe se fermèrent derrière moi avec violence. La police espagnole, instrument docile des « démocraties occidentales » – la France et l’Angleterre – me fit prendre un navire de la Compagnie Transatlantique qui, après une traversée de 17 jours, débarqua sa cargaison morte et vive à New York – 17 jours, une performance agréable au temps de Christophe Colomb dont le monument domine le port de Barcelone… Mais en notre ère d’électricité et de transports rapides, cette traversée aurait pu par sa longueur rappeler les temps barbares, s’il n’y avait pas eu la « guerre libératrice ». Une lettre de Madrid à Paris met de 6 à 7 jours, au lieu de 30 heures, et n’arrive pas deux fois sur trois. Les télégrammes atteignent à peu près la même vitesse. Dans tous les coins de l’Europe sont embusqués les pontifes casqués de la « guerre de libération » : ils ouvrent les correspondances, retiennent les lettres et parfois aussi les signataires. Je reçus une lettre expédiée de Copenhague à Cadis – donc d’un pays neutre à un autre pays neutre – qui fut ouverte par la Censure française. Elle laissa sur l’enveloppe la marque officielle de sa… curiosité.

En Russie, les policiers traitent les lettres des détenus politiques avec des produits chimiques pour s’assurer qu’il n’y a pas de texte caché. Ces procédés sont utilisés maintenant par tous les censeurs européens. Rien d’étonnant à cela ! La guerre a fait de l’Europe de la révolution et du socialisme un immense camp de détention et, conformément à cette « évolution », a fait du Tsar le représentant typique de l’esprit régnant dans cette Europe des possédants, des dirigeants et des combattants… et pas seulement en Europe. Ne parlons pas de l’Europe centrale : les méthodes des Hohenzollern ne sont que la traduction en allemand des méthodes anglo-franco-romanoviennes.

Ce serait cependant une calomnie, ou pour le moins un lamentable contresens de pacifistes humanitaires, de prétendre qu’il n’a plus rien en Europe, hormis ces barbares triomphants qui ont volé la civilisation, il y a dix-neuf cents ans. Jamais dans le passé, il n’y eut une telle accumulation d’indignations, de désespoirs et de haines, comme en provoque cette guerre, la plus insensée de toutes… Et cependant, dans les tranchées où on a cautionné la fleur de la population, dans les usines, dans les foyers des familles frappées par le deuil, chemine inlassablement, très lentement mais sans arrêt, la pensée critique des nouveaux millions d’êtres réveillés par le tonnerre des canons. L’éveil de la haine liée à la pensée critique est terrible pour les dirigeants, car il signifie : Révolution ! Avec une foi profonde en la révolution, j’ai quitté cette Europe ensanglantée. Sans la moindre illusion démocratique, j’ai posé le pied sur la rive de ce « Nouveau-Monde » déjà pas mal vieilli. Ici l’on rencontre les mêmes problèmes, les mêmes dangers, les mêmes obligations et les mêmes forces que là-bas. J’entre dans la famille du Socialisme révolutionnaire américain avec le slogan que m’enseigna la vieille Europe : Vive la lutte !