| Catégorie | Modèle | Formulaire |
|---|---|---|
| Text | Text | Text |
| Author | Author | Author |
| Collection | Collection | Collection |
| Keywords | Keywords | Keywords |
| Subpage | Subpage | Subpage |
| Modèle | Formulaire |
|---|---|
| BrowseTexts | BrowseTexts |
| BrowseAuthors | BrowseAuthors |
| BrowseLetters | BrowseLetters |
Une interview de M. Rakovsky président de la République des Soviets d’Ukraine
| Auteur·e(s) | Christian Rakovski |
|---|---|
| Écriture | 9 novembre 1922 |
Moscou, octobre. J’ai retrouvé à Moscou, où il était de passage, M. Rakovsky, le président de la République des Soviets d’Ukraine. Ce n’est plus le Rakovsky de Ge nes qui avait assumé la ta che surhumaine de commenter devant des centaines de reporters et au milieu d’un feu roulant d’interruptions, les thèses soutenues par la délégation russe. Dans ce rôle ingrat, il apparaissait plutôt comme un orateur de meeting que comme un chef de gouvernement. Emporté par le désir de convaincre un auditoire incrédule et hostile, il se laissait aller parfois à essayer de trop prouver et ses harangues autant que ses réparties produisaient souvent des effets absolument opposés à ceux qu’il se proposait d’obtenir. Cette fois, c’est vraiment un chef d’État qui parle hors de l’atmosphère tumultueuse d’une conférence internationale, loin des interruptions passionnées d’une assistance dont les réactions auraient démonté et découragé tout autre que M. Rakovsky.
C’est dans un bureau de l’ambassade ukrainienne à Moscou qu’il me reçoit. Ancien collaborateur de journaux français, auteur de plusieurs livres écrits en notre langue, notre adversaire de Ge nes s’exprime en excellent français pour aborder tout de suite la question qui lui tient le plus au cœur.
— Eh bien, me dit-il, essayais-je de vous tromper quand je disais à Ge nes que la Russie pouvait se relever par ses propres moyens, mais que cette résurrection serait lente si le capital étranger ne venait pas nous aider ?
Vous pouvez vérifier maintenant tout ce que je vous ai dit et tout ce que je vous dis aujourd’hui. Comme à Ge nes je vous répète que notre industrie se relève progressivement en suivant les résultats de la restauration de l’agriculture et qu’elle prendra vraiment son essor quand nous aurons pu rétablir nos moyens de communication.
Laissés à nous-mêmes, tout dépend de notre agriculture, qui est d’ailleurs le facteur essentiel de la vie russe ; tant que le paysan ne pouvait rien acheter, notre industrie, si réduite fût-elle, souffrait d’une crise de surproduction, et il eut été inutile de la restaurer avant que la clientèle fût elle-même en état d’acheter ses produits. Une récolte moyenne, médiocre même, a suffi, avec les mesures que la fin de la guerre civile nous a permis de prendre, pour faire nai tre toute l’activité que vous pouvez constater.
Il convient d’ailleurs de ne rien exagérer sous l’effet de la surprise, mais partout la vie reprend comme à Moscou, plus ou moins rapidement ; aussi la petite et la moyenne industrie renaissent-elles partout pour faire face aux besoins de la clientèle et au mouvement d’affaires que suscitent les achats des paysans.
Quant à la grosse industrie, comme elle vivait surtout des commandes de l’État, son heure ne viendra que lorsque nos finances se seront améliorées. Avec d’assez bonnes récoltes nous espérons pouvoir y parvenir dans deux ou trois ans.
Au point de vue commercial, notre programme est dicté par les conditions mêmes de la restauration du pays et nous nous bornons à acheter ce qui est strictement nécessaire pour réorganiser nos moyens de transports et nos moyens de production limités, pour le moment, à l’agriculture et à la petite et moyenne industrie.
En ce qui concerne la situation économique de l’Ukraine, voici quelques renseignements tout à fait impartiaux qui pourront vous fixer sur la valeur des symptômes de résurrection qui s’y manifestent.
L’industrie du sucre occupe, vous le savez, la première place dans notre organisme industriel, or, tandis que la production de betteraves à sucre avait été de 3.063.600 pouds en 1921, dont 457.000 pouds seulement récoltés en dehors de l’Ukraine, nous estimons la récolte de 1922 à 13.147.000 pouds, dont 2.032.000 pouds[1] en dehors du territoire ukrainien. Cela représente près de vingt millions de pouds de sucre, soit seulement le quart de la production d’avant-guerre. Pour obtenir ces résultats, nous avions ensemencé en Ukraine 77.550 déciatines[2] en 1921 et 128.000 en 1922, mais nous nous proposons pour 1923 de porter la surface ensemencée à 195.000 déciatines pour l’Ukraine et à 250.000 pour toute la fédération russe. C’est le trust d’État du sucre qui monopolise pour le moment toute l’industrie sucrière, comprenant 235 fabriques. Actuellement, sur 195 usines qui existent en Ukraine, 75 seulement fonctionnent, mais nous espérons pouvoir en remettre en marche 29 autres l’année prochaine.
Le principal obstacle qu’a rencontré la restauration de l’industrie sucrière est le manque de fonds de roulement. Lors de la constitution du trust sucrier, on avait calculé qu’il aurait besoin de 29 millions de roubles-or, mais lorsqu’il commença à fonctionner, la réalisation des stocks de sucre dont il disposait ne put lui procurer que 37 % du capital de roulement, indispensable. Le trust dut donc faire appel au crédit pour réaliser les sommes nécessaires. Les paysans planteurs de betteraves consentirent à lui venir en aide en faisant les semailles sans presque demander d’avances, la Banque d’État, de son côté, ouvrit au trust un crédit de 25 trillions de roubles-papier, mais malgré cela on ne put même pas se procurer la moitié du capital indispensable.
Dans le courant de 1922, l’industrie sucrière se trouva en face d’un nouvel obstacle : l’impôt sur le sucre, qui atteignait la moitié du prix du marché et qui, par suite, en élevant le prix du sucre en restreignit la consommation. Actuellement notre production peut couvrir les besoins du marché intérieur, mais quand elle sera plus développée, elle aura sur les marchés orientaux un débouché assuré. Déjà, d’ailleurs, le trust a pu faire quelques opérations avec la Perse.
Le capital étranger peut s’intéresser à notre industrie sucrière, soit sous forme de participation qu’il prendrait dans le trust d’État, soit sous forme de concessions comportant ou non la participation de l’État, Je pense d’ailleurs, et je l’ai fait remarquer à M. Goodridge, que les capitalistes ont avantage à ce que l’État ait une participation dans les concessions qu’ils pourraient obtenir, car dans un pays où la grande industrie est nationalisée, où les transports sont entre les mains de l’État et où, de plus, il est nécessaire d’avoir recours aux paysans pour la production des betteraves, d’appui de l’État est un facteur indispensable du développement de la production et du bon rendement financier des entreprises.
En ce qui concerne l’industrie houillère, nous nous trouvons en ce moment dans une période de diminution de la production. Celle-ci avait atteint pendant les sept premiers mois de 1921 : 166 millions de pouds, et pendant le même laps de temps en 1922, elle avait atteint 340 millions, dont 169 millions de pouds de charbon et 71 millions d’anthracite. Ainsi, pendant le premier semestre de cette année, nous étions parvenus à réaliser les 95 % du programme prévu, mais depuis le début de juillet nous sommes bien au-dessous de ce chiffre ; en juillet par exemple, nous n’avons réalisé que les 75 % du programme fixé et la production pendant le mois d’août a été encore plus mauvaise Cala tient surtout à deux causes dont la principale est le départ des ouvriers pour les travaux des champs, plus largement rémunérés. La seconde cause de cette situation est d’ordre beaucoup plus général, c’est, comme dans l’industrie sucrière, l’insuffisance du fonds de roulement. Toutefois, dès la fin d’août, on a pu constater un mouvement de retour aux mines parmi les ouvriers.
L’industrie métallurgique est dans une situation bien plus mauvaise encore. On a été obligé de fermer un grand nombre d’usines et au mois d’août 30.000 ouvriers métallurgistes étaient sans emploi et devaient être entretenus par les caisses d’assurances. Cette industrie ne peut renai tre et ne peut même subsister que grâce aux commandes de l’État, comme je vous le faisais remarquer tout à l’heure ; or, actuellement, le gouvernement soviétique s’efforce de réduire toutes les dépenses et en particulier celles qui ont trait à l’industrie, ce n’est donc qu’au moment où nos finances le permettront que nous pourrons assurer à cette industrie les commandes dont elle a besoin pour se relever.
Une autre solution que nous envisageons toutefois est celle de la transformation de certaines usines, de manière à adapter leur production aux besoins de notre vie économique actuelle ; c’est ainsi qu’on élabore un projet tendant à introduire la fabrication des tracteurs dans une de nos grandes usines métallurgiques.
Par ailleurs, l’agriculture offre en Ukraine de vastes perspectives au capital étranger, bien que ce soit l’une des régions qui ont souffert et qui souffrent encore de la famine, au moins dans certains gouvernements. Malgré que la surface ensemencée en 1920-1921 ait été de 16 millions de déciatines, ce qui représente à peu près les 85 % de la surface ensemencée avant la guerre, la production totale de l’année passée atteignit seulement de 400 à 450 millions de pouds, quantité considérablement insuffisante pour la consommation intérieure. La famine fit par suite beaucoup de victimes, elle laissa la population paysanne dans un état d’affaiblissement physique tel que la surface des terres ensemencées dans les gouvernements affamés tomba à 14 millions de déciatines.
Heureusement, dans son ensemble, la récolte a été meilleure cette année et a atteint près de 800 millions de pouds. Nous espérons qu’elle sera encore en progrès notable l’année prochaine, à moins de circonstances climatériques désastreuses imprévues. Nous avons pu en effet venir plus largement en aide aux paysans cette année. Tandis que l’année passée le gouvernement ukrainien n’avait pu donner aux paysans que 300.000 pouds de blé d’hiver, il a pu cette année leur assurer 4.200.000 pouds, en même temps qu’il leur procurait des chevaux pour reconstituer leur cheptel. Malgré ces efforts, l’agriculture a besoin de très grands capitaux, qui ne pourront être obtenus que petit à petit, si l’étranger ne vient pas à notre aide.
L’Ukraine est cependant l’une des régions de la Russie où la grande industrie agricole a le plus de chances d’avenir, c’est parmi les provinces de l’ancien empire russe l’une des plus fertiles sinon la plus fertile, et elle dispose de 20 millions de déciatines de terres labourables, dont la moitié seulement ont pu être travaillées cette année.
Tout en causant nous avions quitté l’ambassade ukrainienne pour descendre dans la rue où, me disait M. Rakovsky, un ami l’attendait, et ce ne fut pas sans surprise que je reconnus dans cet ami, Trotzky, qui, absolument seul avec un aide de camp, venait chercher le président de la République d’Ukraine pour aller avec lui faire une promenade à la campagne.
Henry Rollin.